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jeudi, 03 juillet 2008

Dhotel 71 #01/04 : passage en douane

douane1.jpg


Quand Guy est au stylo
et Jean-Marie au pinceau
faudrait avoir des yeux de bois
pour ne pas goûter jusqu'en bas




- Mister Dhotel ?
- Yes.
- British Racing Motors Company is calling.
- bléblébleï… (ma réponse en anglais, sans intérêt).
- …Your engine is ready…
- Ok, I come tomorrow, end of the morning. Good bye.
Je raccroche, regarde instinctivement ma montre : cinq heures, c'est trop tard pour aujourd'hui. L'aller et retour Amiens - Bourne dans la journée de demain ? Ca sera juste mais ça passera.

Nous sommes mardi 25 mai 1971. Dimanche, c'est Chimay. Le Grand Prix des frontières. Ma 4e course de F3. Faut ramener le moteur demain, le monter jeudi et être à Chimay vendredi matin pour les premiers essais. Pas une minute à perdre ! Encore un coup de fil pour l'horaire du premier ferry, prévenir les potes, regrouper facture, déclaration de douane, autorisations diverses, et surtout, le carnet de passage en douane, ce sésame qui autorise à ne pas dédouaner à la frontière (ce qui alors signifiait être bloqué un ou deux jours sur place.)

La nuit est courte. 4 heures du mat'. Je referme la porte derrière moi. Mal réveillé. Même pas de café dans ma turne... Du réverbère, dégouline une lueur jaunâtre noyée dans la brume picarde. Je traverse la route : en face, sur la grand-place du village, sorte de pâture à l'abandon ou parking géant, mon Opel Admiral paît tranquillement, ombre noire luisante sur fond humide de hangars branlants. Décor hitchcockien. M'en fout complètement.
J'ouvre la porte conducteur, le plafonnier éclaire enfin quelque chose.
- Merde, qu'est-ce qu'y a ? On peut plus roupiller tranquille maintenant ? Je m'apprête à répondre à ma voiture, aujourd'hui, on démarre tôt, voilà tout, quand je réalise que mon Opel ne sait pas parler. Donc… Un gros pardessus se soulève de la banquette arrière, des yeux sortent d'un bout, me fixent.
- c'est à toi cette tire ?
- Euh oui, désolé mais je pars tôt ce matin. Le clochard ronchonne, se glisse sur la banquette arrière et sort en grommelant
- On a pas idée de laisser ses portières ouvertes ! C'est vrai, on a pas idée.

Bon en route, assez perdu de temps. Les gros yeux rectangulaires percent l'obscurité, l'accélérateur est vissé à fond comme d'hab' et la brave familiale prend ses 160 dans le ronronnement satisfait du vieux 6 cylindres. J'ai tout le temps de réfléchir. Ce début de saison 1971 est une catastrophe. Arrivé en retard, le poussif et calamiteux Rowland m'a valu trois abandons mécaniques pour mes trois premières courses de F3. De quoi refroidir l'ardeur des journalistes pour le Volant Shell tout neuf que je suis. Quant au proto spécial "Le Mans" Ecurie Volant Shell, il est sous bâche dans un coin de l'atelier, attendant depuis trop longtemps son V8 Alfa Roméo n'existant que dans des promesses non tenues.

Cinq heures, traversée distraite d'Abbeville encore endormie et à fond sur la N1 vers Calais. Je suis dans les temps. Enfin, je vais avoir un moteur BRM sur ma Formule 3. Annoncé surpuissant en plus ! La Shell garantit une bombe, 110 CV au moins alors que les Novamotor plafonnent à 105. Calais, Ferry, embarquement, j'ai l'habitude, j'ai commencé des années plus tôt pour des échanges dits "linguistiques"(sic! On n'aurait mieux su les décrire… Mais je sors encore du sujet.) Douvres, j'ai hâte, non de revoir les petites anglaises, pas le temps cette fois, mais de savoir à quoi ressemble BRM, la prestigieuse usine de F1.

Plaisir de rouler à gauche. Pas le temps de voir les innombrables panneaux de limitation de vitesse. La carte est étalée sur la banquette avant, à côté de moi. Bourne… Vu. Au nord de Cambridge… C'est tout bon. 180 km environ. Je passe Folkestone, surpris. Seulement là ? Pourtant, je ne traîne pas, 140, 150 km/h dès qu'il y a le passage. Et merde ! J'ai oublié : C'est en miles ! J'arrive à Bourne en début d'après-midi. Sous la bruine. Qui a dit "évidemment" ?

- L'usine BRM ? Vous y êtes, là à votre gauche. Je serais passé devant sans la voir. Je rentre dans une cour. Des bâtiments de brique rouge sombres, reliés ou séparés. Une impression de foutoir calme. Je me gare. On me fait signe que non. Je continue entre les bâtiments, plus loin. Personne. Du crachin, des vieilles bâtisses, anciennes fabriques de quoi ? et du calme ! Pas le moindre hurlement de moteur. Un type en bleu sort d'un atelier. Je lui demande  Where are the F3 engine ?  Overthere. Son bras tendu indique un autre bâtiment. Moi qui m'attendais à une usine ultra-moderne…

Dans l'atelier, derrière une grande vitre branlante, "mon" 4 cylindres double arbre trône avec son cache arbres à cames orange en fonte d'alu strié de renforts couleur alu. Superbe. Mais posé sur un banc d'essai d'un autre âge.
On rentre dans la pièce, un type démarre le moteur : l'échappement lance un son grave, les températures sont déjà montées, il tire à fond, 6500 t/m. Il me montre un autre cadran, une autre aiguille et sourit : 110 hp ! Tout est parfait. Dehors, un homme corpulent en blazer passe tranquillement sous la bruine, jette un coup d'œil vers notre vitre, fait un signe poli, continue son chemin. Louis Stanley, I suppose ? Une heure après, le 4 cylindres est couché encore chaud dans le coffre, l'échappement démonté sur la banquette arrière. Ce coffre est énorme : un V12 y rentrerait. Peut-être.

Bon, pas le temps de rêver, il est déjà presque 4 heures, je suis juste pour le dernier ferry pour Calais, à huit heures. A fond partout, je double tout ce que je trouve et j'arrive à Douvres à huit heures, juste pour voir le dernier ferry pour Calais s'écarter lentement du quai. Reste celui de Dunkerque. La lanterne rouge. Départ 22 heures, arrivée trois heures du mat'… Les gros camions "TIR" sont déjà en ligne pour embarquer. Il n'y a pas de touristes, que des pros du poids lourd et du semi-remorque. Sur le coup, ma grosse Opel se fait toute petite. La sortie s’effectue dans le nuage opaque des gros diesels, un douanier solitaire m'oriente sur une autre voie, seul. "Chouette, je vais passer devant !"

douane2.jpgJe gare doucement l'Opel devant le poste de douane "touristes". Avec un peu de chance, ils me tamponnent le carnet. Le douanier sort, descend les deux marches, regarde ma voiture, me regarde. "C'est pas gagné…"
- Vous avez quelque chose à déclarer ? Tout en parlant, il balance un coup de lampe torche dans la voiture, à peu près vite sauf le foutoir habituel de vieilles revues, une couverture, quelques outils, un pantalon, enfin que du classique. Ah, c'est vrai, l'échappement complet du BRM. - J'ai un moteur de course dans le coffre et tous les papiers en règle. Le douanier fait le tour de la voiture, il n'est pas grand mais carré et large. Je sors de l'auto, ouvre le coffre, lui montre le moteur, esquisse un sourire. Raté, pas de réponse. Pas avenant, le bonhomme. J'ai en main la liasse de papiers et surtout ce foutu carnet de passage en douane qu'il doit tamponner.
- Venez au bureau, s'il vous plaît. J'étale sur le comptoir les pièces justificatives.
- Donc, vous avez dans le coffre un moteur de course appartenant à la société Shell et vous voulez passer et le faire dédouaner à Amiens ? "Ben voilà, il a tout compris. Pas si méchant, finalement, faut pas se fier…"
- Exactement. Il vérifie soigneusement les documents, la facture acquittée, et ce fameux carnet dit aussi triptyque. "Fais-moi bien mariner! Trois volets : tu vas coller tes trois tampons et moi je te collerai un démarrage de F1 avec ma vieille 6 cylindres !"

Le gars relève la tête et je sais que ça va mal tourner. Il me regarde avec des yeux vides et débite le texte qui va avec :
- Il faut retourner dans la gare marchandise, avec les camions en attente. Je ne suis pas habilité à vérifier ces carnets. C'est du fret.
- Mais ça rentre dans mon coffre ! Et je suis pressé, je dois courir dimanche. Il a déjà baissé la tête sur un cahier de je ne sais quoi. Ne montre plus que la calotte plate de son képi bleu. Je ne l'intéresse plus, je n'existe plus pour lui. "Salaud !" Un liquide glacé coule dans mes veines, me paralyse. Le sang s'est retiré je ne sais où. Puis il revient en une vague rouge, impétueuse, déferle. La fureur me prend. Comme sur une ligne de départ. Je passerai.
- Je n'ai pas le temps d'attendre l'ouverture, j'ai besoin de ce tampon.
- Pas question, ce n'est pas mon boulot. Demain matin, douane fret. Il n'a pas levé la tête. Encore un ou deux échanges du même type, la tension monte.
- Sortez d'ici, c'est la douane "tourisme" ! Je reprends brutalement tous mes documents, claque sa porte, monte dans ma voiture et lance le moteur. Il a compris : il est déjà dehors et baisse une barrière en bois devant moi.
- Demi-tour, allez à la gare de fret, à la file des camions. Il jubile, le salaud ! Je baisse la vitre :
- Pas question.
- C'est un ordre !
- C'est pas votre bout de bois qui fait peur à mon capot.

Je suis à bout de nerfs, de fatigue, de rage : je passerai. J'embraye, passe la première et avance lentement ; La grosse calandre chromée s'appuie déjà la lame de bois qui plie. Le douanier bondit derrière la barrière, il a posé la main sur son holster.
- Pour la dernière fois, arrêtez ! Il est trois heures et demi du matin, nous sommes dans un grand hangar vide éclairé de jaune. Des lignes au sol tracent des chemins parallèles pour des touristes heureux. Une seule voiture, un type en uniforme devant. Un vrai décor de série B américaine, grosse voiture comprise.
- Levez votre barrière ou je la casse. Et écartez-vous ! Je dois faire une sale tête : le douanier sort son arme et la braque sans un mot, bras tendu vers le pare-brise. Droit sur ma tête. "Il est encore plus fou que moi" ça m'a traversé l'esprit. Je sors la tête par la vitre ouverte et je gueule dans la gare maritime déserte :
- Vous aurez l'air fin demain en première page de la Voix du Nord : "Un douanier tue un touriste pour un refus de tampon !" Vous avez de la famille ? La gare maritime déserte embrouille la fin de la phrase dans un écho lugubre. Je rentre la tête, et reprend ma poussée lente en avant. La planche rouge et blanc plie dangereusement. Soudain le douanier hésite, baisse son arme, me fait signe. Je stoppe ma poussée. Il vient à ma hauteur:
- Revenez au bureau. Il me voit saisir ma liasse et dit Pas la peine. "Merde, il va quand même pas essayer de me coller en tôle ? Il est tout seul. Il ne m'aura pas." Mais non. Il fait le tour du comptoir, s'installe devant une machine et commence à taper en me disant : Après tout, j'en ai rien à foutre, de votre moteur. Vous vous ferez gauler par une douane volante si ça vous amuse. Moi, je vais vous faire remplir une décharge.

Il prend une feuille et écrit : "Je soussigné, Dhotel Guy, résidant…. déclare avoir passé la douane de Dunkerque à 3 heures 50 avec un moteur Ford neuf non dédouané dans mon coffre. Je m'engage à envoyer le double des documents de douane dûment remplis et en règle. Si dans un délai de huit jours, la douane de Dunkerque n'a pas reçu ces documents, je me présenterai à la maison d'arrêt de Dunkerque Le ... à ... heure pour incarcération immédiate. A défaut, plainte sera déposée par la douane .... contre moi. 
A Dunkerque, le 27 mai 1971.
Guy Dhotel"

Je signe, j'aurais signé un arrêt de mort avec délai. Et je me casse dans une fumée bleu d'échappement et un hurlement de gomme torturée par les 1800 kg et les 170 CV en première.

J'ai couru le dimanche à Chimay. On a rigolé avec les copains. J'ai complètement oublié ce papier. Que j'ai retrouvé des années plus tard dans un tiroir. J'espère seulement qu'il y a prescription.

Certifié conforme à la réalité, le 17 juin 2008, minuit.

douane3.jpg


Guy Dhotel pour le texte
Jean-Marie Guivarc'h pour le dessin original