Mémoire des stands


Mon nom est Patrice Vatan.

78e9c8180e92ccbac6edb0b3d785f1db.jpgCe site doit sa naissance à la fracture de la jambe qui en 1964 m’a cloué au lit. Ma mère m’avait rapporté parmi les bouquins et revues censés me divertir, un canard de bagnoles mal imprimé sur un papier cheap qui s’appelait Sport-Auto. Distraitement je le feuilletai, puis m’arrêtai sur l’éditorial intitulé Contact, signé par un curieux bonhomme coiffé d’une casquette à carreaux, Gérard Crombac.

Son magazine était plein des exploits de ces pilotes de course qui déjà me faisaient rêver d’une autre vie que celle à laquelle le lycée Claude-Bernard me préparait. Je dévorai la revue, depuis l’édito jusqu’aux petites annonces. Et achetai le numéro du mois suivant qui devait être juillet 64.

Je ne suis pas devenu pilote de course mais la passion née ce jour-là m’a mené aux quatre coins du monde, partout où sur des circuits automobiles des hommes (et même des femmes) faisaient pour de vrai ce que Sport-Auto racontait.  Durant la décennie 70 où nous avons sévi dans les coulisses de la F1, il n’était pas indispensable d’y travailler pour approcher le sport auto de haut niveau. Un certain aplomb allié à une combine du genre faux journaliste ou photographe bidon suffisait à se tailler une place parmi les acteurs en place ; libre à soi, après, de transformer cette démerde en démarche professionnelle, ce qu’ont fait beaucoup de nos collègues d’alors, qui sont maintenant les gens qui comptent dans ce métier.

f02a0789fee4e20f3fb88e3719470a4f.jpgNous avons, pour notre part, préféré ne jamais œuvrer dans un milieu qui nous a toujours semblé être un spectacle plutôt qu’une usine, même si la proposition fin 1977 d'Etienne Moity, rédacteur de chef d’AutoHebdo, (Vatan, j’ai besoin de quelqu’un pour faire les GP l’année prochaine, ça vous dit ?) avait de quoi faire réfléchir ! Nous avons dit non et Didier Braillon puis Patrick Camus ont eu la place. Le temps est révolu où l’on entrait dans les paddocks muni d’une carte FICA grossièrement copiée sur la vraie ou en brandissant une Carte orange au nez du contrôleur du parc fermé du GP d’Espagne en 1974 (authentique).
Je me propose de vous faire vivre un peu de ce que j'ai vécu, avec mes pauvres mots, car même si ma trajectoire a souvent croisé celle de Gérard Crombac (comme le prouve le doc ci-contre) , ma plume est modeste, trempée à l'encre de la banlieue parisienne, comme les lecteurs peuvent s'en rendre compte.

Contact : memoire.des.stands@gmail.com


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Amorcée au Grand Prix du Maroc 1957, où mon père m'avait traîné, ma ligne de vie automobile décrit une trajectoire qui n'est pas aussi pure que celle de Jackie Stewart dans Clearways, mais qui dure puisque le dernier Grand Prix de Monaco y figure. En une centaine de Grand Prix, au gré de hasards qui en disent plus long qu'ils ne le prétendent, un groupe s'est formé autour de moi.

Pour le prix d'une, chers lecteurs, vous aurez seize biographies, celles de toutes les personnes qui, le long de cette trajectoire de vie, en ont été, à un moment donné, le point de corde.

Jean-Pierre Aga, rencontré à Orly en partant à Watkins Glen en 1978. Il achète religieusement Sport-Auto tous les mois et a rêvé la mort de Jochen Rindt dans la nuit du 4 au 5 septembre 1970.

Monique Beuvin méritera de figurer au Livre des records des Grands Prix quand il aura été écrit. Spectatrice professionnelle, elle s'est tirée indemne d'un nombre incalculable de courses automobiles vues depuis les paddocks sans jamais (jure-t-elle) verser dans celui d'un pilote ou d'un team manager. L'exploit est notable quand on sait la faune peuplant ces lieux. Même si son intérêt envers la chose rapide tient davantage à l'humain qu'à la technique, elle est une authentique référence à laquelle l'amateur se frotte volontiers.

Pascal Bisson
, connu au camping de Zeltweg en 1974 où il était venu de Reims en Yamaha 125. Sa mémoire visuelle prodigieuse lui permettait de mettre un nom sur chaque visage croisé quand nous descendions, fiers comme Artaban, une ligne de stands.

L'Abominable Christian Bon, je l'ai connu au début des années 70, au Salon de la voiture de course où il rouspétait contre la piètre qualité des films proposés et il me fut sympathique d'emblée. Râleur-né, Christian conduisait avec détermination et souvent le poing levé sa Chrysler 180 qui servait à nos déplacements de courses en courses dans les années 70. Capable d'enfiler d'une traite des Paris-Anderstorp ou des Paris-Zeltweg, au son de la seule cassette que nous lui ayons connue : « Wish you were here » des Pink Floyd.

Didier Braillon est un homme à qui tout réussit, comme en témoigne une carrière commencée en tant que président du club Jean-Pierre Beltoise, poursuivie comme journaliste dans un hebdo automobile et culminant dans un grand quotidien sportif. Le tout sans plus d'effort qu'il n'en faut à Schumacher pour gagner. Son sens de l'analyse allié à un redoutable esprit caustique en font l'auteur de quelques-unes des pages les plus brillantes, et les plus drôles aussi, qu'on ait pu lire sur ce sport. Gagner son estime n'était pas aisé à l'époque que Mémoire des stands évoque. Tout candidat à sa fréquentation devait répondre sans faute à un questionnaire destiné à juger de ses connaissances automobiles ; faute de quoi le malheureux se voyait affublé d'un surnom "grave" et était l'objet des pires avanies.

Jean-Paul "le Cake" Copatey
s'était indigné bruyamment lorsque des spectateurs rageaient d'avoir raté à la caméra l'accident fatal survenu à Gerry Birrell à Rouen F2 en 1973 ; Il est entré dans notre estime de jour-là. Surnommé « Le Cake » en raison d'un chargement de viennoiseries renversé sur le Phériphérique alors qu'il pilotait un Stradair, Jean-Paul était un conteur hors-pair. Son répertoire favori : une sortie de route de Merzario aux 1000 km de Spa, dont il faisait un chef-d'œuvre de la tradition orale. C'est d'ailleurs la bouche qui l'a perdu, il s'y est tiré une balle un soir d'hiver.

Pierre Chrétien
était dans l'avion qui m'emmenait au GP de Monaco 1973. Cet amoureux de mécanique est né avec un carburateur dans la paume et son nom apparaît dans un des premiers numéros de Sport-Auto dont il inaugure le courrier des lecteurs, fin 1962.

Michèle de Courteix
est une authentique vicomtesse qui promenait son élégance raffinée entre Thruxton et Monza. Ayant débuté sa carrière dans le groupe au bras de Gilbert Monceau (voir plus bas), elle coule maintenant une existence confortable en compagnie de Jean-Paul Orjebin et c'est lors du GP de Monaco 1976 qu'elle passa de l'un à l'autre.

Martine Deldyck, amoureuse de Jochen Mass et germanophone (utile quand on négocie une bière-saucisse au Nurburgring) est entrée dans le groupe sur le bateau qui nous ramenait de la course des champions en 1974.

"Grand Jacques" 
était un copain du Cake, qu'il avait rencontré au GP de Belgique 1968. Tout de pudeur et de sensibilité, Grand Jacques balayerait d'un revers de manche tout ce qui serait écrit ici à propos de sa belle personne. Ce serait pourtant dommage de taire la passion qu'il a toujours éprouvée pour l'automobile de course, passion qui le sortait jadis du lit à pas d'heure pour l'installer à bord d'une R16 ou une 504 de location en partance pour le Ring, Dijon ou Spa. Jacques est de nous tous celui dont la fibre "corsa" vibre le plus, même si rien ne dépasse d'outrancier chez ce grand gaillard qui n'est pas sans ressembler à Jabouille. Est toujours à la recherche de L'Année automobile numéro deux.

Michel Letue se distingue de deux façons : il a assisté à tous les GP d'Angleterre depuis 1972 et sa connaissance phénoménale du sport automobile en fait une sorte de Monsieur cinéma des Grands Prix. Il désire que ses cendres soient dispersées sur le virage de Druids à Brands Hatch. Elles le seront.

Le Professeur Reimsparing était du voyage de Monaco 73, comme Pierre Chrétien. Il n'a pourtant avec ce dernier qu'un point commun : l'amour de la course automobile. S'exprimant avec la richesse et la précision qu'on attend du fin lettré qu'il est - il manierait l'imparfait du subjonctif même en situation de guerre - et toujours mis d'un costume de bonne étoffe qu'agrémente un éternel imperméable, qu'il porte en sautoir par grande chaleur, le Professeur est une version française du John Steed de la série Chapeau melon et bottes de cuir.
Nous ne lui connaissons qu'une maîtresse, sa connaissance de l'histoire de notre sport qu'il nous fait partager régulièrement autour d'une bonne table du quartier Montparnasse. Né à un jet de pierre du circuit de Reims, l'homme est la mémoire vivante du lieu. L'entendre raconter la mise en place de la grille de départ du GP de l'ACF 63 nous rend indulgent envers l'unique défaut identifié chez lui, mais agaçant pour le germanophobe que je suis : il termine chacune de ses interventions d'une phrase en allemand.

Gilbert Monceau s'est fait remarquer en brandissant un drapeau tricolore dans le paddock de Montjuich, juste après la seconde place de François Cevert en 1973 et je me souviens comme si c'était hier de la bouteille de champagne chaude que nous bûmes ce soir-là. Esprit rigoureux et scientifique, Gilbert était un découvreur de talents. Ne m'avait-il pas dit au Mans, en assistant à la première course de Formule Renault de la saison 1976, à laquelle participait le tout jeune et inconnu Alain Prost : « Patrice, retiens ce nom, on en reparlera ! »

Jean-Paul Orjebin
, dont la rencontre date du GP d'Autriche 1974 - il avait stationné sa Simca rallye 2 immatriculée 93 devant la gare de Knittelfeld -, est un tifosi absolu et total. Il a serré la main d'Enzo Ferrari et prononce avec un accent impeccable la centaine de mots qui forme son vocabulaire italien.

Guy Royer
parlait peu mais juste. Nous entrions sans payer à Montlhéry en escaladant un arbre qui poussait judicieusement comme un escalier le long du mur d'enceintes, ce qui déclencha chez lui une belle carrière de faussaire. Dans la mallette en zinc qui ne le quittait pas sur les courses, il y avait des feutres, des calques, du Lettraset, bref tout ce qui permettait de fabriquer un faux-vrai laissez-passer. C'est notre photographe du dimanche.


Jean-Michel Sacaze, je le connais depuis les 1000 km du Nurburgring 1974 où son aplomb et son abattage m'avaient impressionné. Prêt à tout pour avoir un badge pendu à son cou, il envisageait, en 1974 à Jarama, d'attaquer un môme porteur du précieux sésame dans le souterrain menant du paddock aux stands, pour le lui piquer. Je l'ai vu lire par-dessus l'épaule de Johnny Rives qui écrivait dans la salle de presse d'Anderstorp en 1975 ce qui devait devenir L'Equipe du lendemain !

Dominique Wypart
n’était connu que sous le surnom de Graham, en raison de la décoration de son casque de motard, noir à bandes blanches. Originaire de Reims, il faisait en toutes choses et en toutes circonstances montre d'une lenteur peu commune qui ne l'a pourtant pas dissuadé de courir une saison en Coupe Alfasud. Dernier à quitter le parc fermé, dernier en grille et évidemment dernier à l'arrivée, Graham, ainsi qu'il nous l'avait expliqué, ne courait seulement que pour jouir du bruit de son moteur, vitres baissées.
Imprévisible et multi-casquettes, nous retrouvons trente ans plus tard Graham en écrivain. Non sur Graham Hill comme la logique l'eut voulu, mais à propos de ce qu'il voit tous les jours en ouvrant ses volets : la route des campaniles.

Lire : WYPART (Dominique). - La Route des campaniles. Ed. Compte d'auteur, 2004, 109 p., 38 €