dimanche, 05 juin 2005

Une poignée de sable de Zandvoort

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Vendredi 27 juillet 1973. Autour de 20 heures, restaurant Dubrovnik, Zeestraat 41, Zandvoort (Pays-bas)


La mer du Nord a lâché tout au long de la journée ses embruns sur le circuit, aidée dans cette tentative de démoralisation par le vent du même nom ; ils ont réussi à changer Zandvoort en éponge de sable, entreprise finalement pas si ardue car même par beau temps les campeurs y bouffent le haddock craquant sous la langue. Zandvoort annonçait un Bahreïn en puissance, n’était le couple infernal désigné plus haut qui aurait interdit toute comparaison climatique.

Réfugié avec Gilbert Monceau au Dubrovnik, où le vin dalmate aide à oublier les frimas qui dehors se déchaînent et menacent de flanquer par terre la pancarte Marlboro que le patron a accrochée en façade, nous récupérons de cette journée liquide. Pas pressés de regagner la tente.

Beltoise est 6e temps provisoire ce soir. Conjonction de son aisance naturelle sous la pluie, des pneus Firestone qui accrochent au poil sur le sable mouillé, et de la souplesse du V12 BRM. Euphorique, nous décrochons une carte postale du présentoir et commençons d'écrire, d’une main raidie par le froid de l'été batave.

Le Grand Prix de Hollande 1973 allait s’avérer mouvementé. Dramatique serait plus correct. Un accident grave allait nous priver à jamais du jeune Anglais Roger Williamson, que son compatriote David Purley tenterait en vain de tirer du brasier. Crash devenu emblématique dont la colonne de fumée, visible sur tout le circuit, obscurcit encore bien des mémoires.
Jackie Stewart, qui remporterait son 26e Grand Prix et dépasserait Jim Clark au jeu du nombre de victoires, tirerait la tronche des mauvais jours sur le podium. Encore un pilote tué.

Les péripéties ont été fatales à la carte postale, oubliée dans la poche.
Nous la retrouvons, intacte, dans sa boîte à chaussures, 32 ans plus tard.
Elle trouve enfin son destinataire.

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dimanche, 10 avril 2005

L'accident

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Dans son inégal, souvent obscur, parfois fulgurant, Le Théâtre des opérations, Maurice G. Dantec, entre deux délires post humains nihilistes, disserte sur le sport automobile. [1]

« Jour de Grand Prix à Montréal. Suspension quasi-totale de toute vie sociale hors du rayonnement du tube cathodique. Des foules s’amassent dans des cafés pour voir tourner sur l’écran des bolides vrombissant à la queue leu leu sur un grand huit de béton.
Je suis amateur de bien des sports de masse actuels, mais je ne comprends pas l’intérêt de voir courir ainsi de telles machines ; après tout il est encore rare de pouvoir assister à un véritable accident en direct. »


Passons sur les lieux communs enfilés à la queue leu leu pareils à ces bolides dont il ne saisit pas l’intérêt de tourner en rond, ils naissent quasi-obligatoirement sous les plumes des non-spécialistes. Pourtant lorsqu’il évoque l’accident comme mobile secret du public assistant aux courses, il enfonce une porte qui n’est pas forcément ouverte.

Même s’il relève du tabou, surtout s’il est mortel, l’accident fait intimement partie de ce sport, il en est la zone infranchissable, l’ultime frontière qui si elle est transgressée admet son auteur dans le versant noir des courses. Au pire le précipite dans un encadré plus ou moins conséquent dans L’Equipe du lundi, un encadré bordé de noir.
Ca n’arrive plus jamais, heureusement. Heureusement. Le pensons-nous vraiment ou cédons-nous à la tolérance du politiquement correct ?

Personne ne nous a jamais avoué aimer les accidents. Pourtant en trente ans de carrière au bord des pistes, nous avons vu pas mal d’allumés en tous genres, tel ce type rencontré au GP d’Espagne 74 qui, les yeux clos, posté au sommet d’une des collines ceinturant le circuit de Jarama, était en transes. Il répondit à notre interrogation par ces mots : La course je m’en fous, je suis ici pour en prendre plein la gueule. Nul doute qu’il en aurait eu pour ses pesetas (qu’il n’avait d’ailleurs pas dépensées, entré sans payer) si Arturo Merzario, qui devait quitter la route quelques instants après, devant lui, avait fauché mortellement le groupe de journalistes massé au point d’impact de l’accident.

Oh bien sûr un tête-à-queue bien maîtrisé ravit les esthètes, un audacieux dépassement les met au comble du bonheur ! Un bruit de carton qu’on éclate d’un coup de pied. Voilà un bruit que nous avons toujours gardé à l’oreille, que fit Gerry Birrel en 1973 en encastrant sa March de F2 dans une courbe terrible du circuit de Rouen, les Six-Frères. C’était un incroyable enchaînement de plusieurs courbes très rapides en descente au-dessus desquelles se massait le public.
La moindre erreur se payait comptant. Le prix : un carton qu’on crève d’un coup de pied.
Il est permis de se demander ce qui attirait là le public. L’accident de Birrel nous approcha d’une réalité que masquait la presse et d’une manière générale l’establishment sportif : le public aime l’accident.
Il vient pour ça, pour voir le dompteur bouffé par le lion, le toréro éventré, le gladiateur déchiqueté, le pilote explosé. Enfin une partie du public, comme ce couple qui s’engueula à la suite du crash de Birrel car monsieur avait raté l’accident avec sa caméra. Et madame de recommander, rouge d’une colère frustrée : Le prochain le rate pas !
Lorsque survient l’accident, la norme explose. Ce sport extrêmement codifié dérape vers le non-droit dès qu’il frôle la limite. Nous parlons des consciences. La nôtre est-elle exempte de scories ?

29 juillet 1973. Grand Prix de Hollande.
Roues dans roues, Roger Williamson et David Purley passent devant nous à 250 à l’heure. Zandvoort n’est que grandes courbes sans dégagement et bordées de rails. Etait, convient-il de rectifier, vu qu’on n'y court plus. La vision de ces deux hommes si étroitement imbriqués à une telle vitesse dans des mécaniques tenant par terre par l’opération du Saint-Esprit avait convoqué quelque chose de très troublant en nous, un vertige d’où la mort n’était pas absente. Vingt secondes après Williamson sortait de la piste. Le nuage de noire fumée ne cacha pas la vérité longtemps.
Notre conscience est-elle propre ?


[1] DANTEC (Maurice G.). - Le Théâtre des opérations, journal métaphysique et polémique 1999. Coll. « Blanche », Ed. Gallimard, Paris, 2000, 646 p.