vendredi, 23 décembre 2005

Christmas Donington

Quelque chose avait réveillé Ken Prescott. Comme tout adolescent de quinze ans, le fils des gardiens voyait ses nuits troublées par de longues formes féminines, quoique celles qui le hantaient appartinssent aux pin up allongées dans le hall voisin : des voitures de course à jamais endormies depuis que Monsieur Tom – leur propriétaire - avait décidé de ne plus les faire rouler.

medium_snowy_donington.gifQuelque chose, une vibration dans l’air, l’avait incité à coller son nez sur le carreau glacé de la fenêtre qui donnait sur l’étendue du parc et embrassait la section du circuit courant entre McLean’s Corner et Coppice Corner, un rectiligne d’un quart de mile de longueur enserré dans un bosquet. Là en 1938, aux essais du Grand Prix, Tazio Nuvolari avait heurté un daim avec son Auto Union, ce qui ne l’avait pas privé de la victoire.

La neige qui tombait depuis hier après-midi avait enchâssé Donington Park dans un cocon d’ouate. Le moindre tressaillement d’une nature endormie un soir de Noël, le plus petit fouissement des blaireaux nichant sous le pont à la sortie de Coppice, suffisaient à cogner aux tympans de Ken.

Quatre heures du matin. Tout était pourtant calme sous la lune qui avait vaincu la bourrasque et dardait son rayon acide sur le parc. Trente centimètres de poudreuse avaient dissous le ruban gris du circuit dans le paysage.
La neige à Noël. Ce serait son cadeau, à Ken.

Son attention fut attirée vers l’ouest, du coté du musée abritant la collection de Monsieur Tom. Une lueur tremblotait derrière les verrières. Son père aurait-il oublié d’éteindre lors de sa ronde ? Etait-il encore bourré hier soir, ce père qui détestait les autos et avait pris ce boulot de gardien uniquement pour bouffer. Il aurait été aussi bien grutier à Derby ou employé à la centrale nucléaire qui crachait ses fumées en toile de fond du circuit.
Ken enfila son blouson et ses Nike, se glissa au rez-de-chaussée, fit jouer sans bruit la porte. Son père ronflait comme une chaudière. Empruntant ce qu’il devinait être la piste enneigée, le jeune garçon entreprit de gagner le musée. Peu profonde, la neige s’effaçait avec gentillesse devant ses chaussures de sport.

Il stoppa à cent yards de la porte arrière du hall 10, qu’il savait ouverte en permanence. De la lumière s’échappait des baies vitrées. Il y avait des présences dans le musée pourtant ceint d’une neige vierge d’empreintes de pas. Qui était venu ici, et par quel moyen ? Ken s’approcha à pas de loup, hissa son visage à la hauteur du vitrage. Tout s’éteignit brusquement. Les frissons qui l’avaient accompagné depuis qu’il était sorti de sa chambre redoublèrent d’intensité. Des voleurs de voitures ? Une secte d’illuminés célébrant quelque culte mécanique ? Des vandales, simplement ?

Le garçon appuya sur le pêne de la porte du hall 10, ouvrit une largeur suffisante pour que sa carcasse de crevette se glissât dans le hall, et referma. L’obscurité était légèrement diluée par le halo lunaire qui se frayait un chemin par les baies vitrées. Un silence de plomb. Des odeurs curieuses flottaient alentour, des senteurs neuves, jamais éprouvées par lui.
Il alluma sa Maglite dont le rayon pointa directement, comme aimanté, sur le châssis accidenté de la March 731, l’auto sur laquelle Roger Williamson, le favori de Monsieur Tom, s’était tué à Zandvoort en 1973 (favori, le mot est faible, pensa Ken qui s’était pris de passion, après le maître des lieux, pour ce compatriote dont le talent s’était consumé dans des flammes qui n’auraient pas dû naître).

L’épave était chaude. Il s’en dégageait une odeur de gomme et d’huile bouillante. Comme si on en avait fait tourner le Cosworth. Une goutte de sang coulait le long de la tubulure du radiateur. La torche de Ken accrocha le portrait qui dominait le stand : il lui sembla qu’à l’intérieur du cadre Roger Williamson lui fit un clin d’œil.
Terrorisé, Ken Prescott s’enfuit à travers les allées, les remontant une à une en direction du hall d’accueil. Rendue folle, sa lampe torche zébrait les murs de rayons laser.
Toutes les monoplaces assemblées depuis des années par Monsieur Tom paraissaient vivantes, prêtes à rugir vers le circuit. Il eut l’impression que des formes immatérielles les quittaient dès qu’il s’en approchait. De la Lotus 49 qui trônait à l’entrée s’évapora une silhouette. Il buta dans une chose sombre abandonnée par le fantôme : un casque. Sombre avec une visière blanche. Celui de Jochen Rindt.

Le môme déboula dans le hall d’entrée du musée, fou de terreur. La billetterie était occupée par un vieux type à barbe blanche, vêtu d’un manteau rouge, qui remplissait un livre de comptes. A quatre heures et demie du matin.
"Ah Ken, tu viens de rater de peu le dernier parti, Jochen Rindt ! Tu sais, ils n’aiment pas qu’on les voie quand ils reviennent au musée, c’est pour ça qu’ils se sont enfuis à ton approche. Regarde qui j’ai eu cette année : Tazio, Roger, Bruce, Graham, Jim, même Ayrton ! Tous ceux qui sont morts et qui n’aiment pas que leurs voitures ne servent qu’au plaisir des vivants !"



Snowy Park
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