vendredi, 31 août 2007
Je rêve d'être ta Jacqueline Cevert
Il est très tôt, il fait très beau, je sors de ma douche. Comme chaque matin. Je prends mon p'tit déj en écoutant, regardant, dévorant des vidéos de Senna jusqu'à l'enivrement. Comme chaque matin. Parce qu'il m'est encore plus vital que le café et les croissants. Ce matin cependant, un casque blanc, des yeux bleus et un sourire qu'on suivrait n'importe où rivalisent avec mon Brésilien.
Insolent jusqu'à séduire celles qu'il n'aura pas rencontrées ! Je suis imprégnée des trois heures passées hier dans Mes excès de vitesse [1]. Homme, femme, toutes générations confondues, on ne le lit pas, on s'adonne à Servoz-Gavin. Concentrée dans ce bouquin, j'oubliais l'utilité de la crème solaire et l'existence de la mer qui montait discrètement sur ma serviette. Je suis sous un charme absolu, certes. Mais révoltée.
Merveilleusement accroc. Mais révoltée. Accroc car il est de cette race des Seigneurs que j'affectionne particulièrement. Et qui ne sont pas que des héros. Nous n'avons ici que des hommes. Mais avec ce "je ne sais quoi, que d'autres n'ont pas". La race des Cevert, des Prost, des Senna. Dans leur travail et dans leur vie. Géniaux mais éternels insatisfaits. Surdoués mais si exigeants avec eux-mêmes. Révoltée contre l'organisation qui voulait, dans les années 70, que les pilotes soient "multicasques" : F1, F2, Endurance, Proto, Courses de côtes, Rallyes, promos, et j'en passe. Comment pouvait-on faire subir de telles pressions mentales et physiques à un homme ? Overdose et dégoût sont inévitables, même et surtout, quand ils ont, comme Johnny, une vie privée intense et une personnalité extrême.
Le planning stupéfiant d'un pilote de F1 n'est actuellement (et heureusement) consacré "qu'à" la F1 (tests, essais, courses, médias et sponsors…) et le break hivernal permet une trêve salutaire pour mieux aborder les tensions, les conflits sportifs et les enjeux financiers de la compétition. Tout aurait été magique, si, à l'image d'Ayrton, on avait permis à Johnny de s'offrir à la plus excitante des F1, puis de passer trois mois hors circuit (dans tous les sens du termes). Petites copines et grands copains sans modération, bulles et volutes à volonté : se mettre sur le toit aussi sérieusement que l'on a travaillé toute la saison à réaliser la trajectoire idéale. Révoltée contre moi : étonnamment, compte tenu du penchant ancestral que j'ai pour ce garçon atypique et attachant.
Je n'ai lu Mes excès de vitesse que cette semaine. La révélation. Il m'a confirmé ce que je savais de lui, ce que je rêvais qu'il soit. Je suis fascinée, infiniment fascinée par cet écorché vif, cette fabuleuse éponge qui ressent tout plus vite, plus loin et plus fort que tout être banalement humain. Une écriture à son image, enivrante, affolante. Même votre endorphine en redemande. J'ai vécu trois heures de confidences, juste tous les deux sur la plage, avec la centaine de touristes juste à côté. Révoltée d'être née trop tard. Il est évident que seule ma petite personne lui aurait prouvé qu'une fille pouvait garder sa petite culotte, et même devenir un coach hors normes qui organise une petite carrière de rêve : je te bichonne, je te masse, je te fais des grosses assiettes de pâtes. Je regarde et j'analyse quand tes yeux et ton cerveau sont partis d'un même élan sous le premier jupon venu. Je te regarde te concentrer, visualiser, méditer, briller, t'amuser. Je vois Servoz Gavin gagner et Johnny se perdre pour mieux encore se réaliser.
Le Phœnix ne renaît pas que de ses cendres ! Moi à fond dans la logistique et l'intendance pour que tu sois à fond partout ailleurs car tu ne sais pas vivre autrement : l'amour à deux avec ta F1 sur le circuit, et à autant que tu voudras en dehors (et sors couvert mon garçon). J'enrage de ne pas savoir nager, pour plonger dans la Seine gluante récupérer les coupes que tu as passées par dessus bord. Je rêve d'être ta Jacqueline Cevert, ta sœur, ton pote. Certainement pas ta moitié mais ton double, pour l'exclu de tes vrais sentiments sans esbroufe ni carapace. Et puis ce sont tes failles que je préfère …
Je t'en veux de ne pas m'avoir raconté la suite : comment, quand on a cette sensibilité, cette écoute, ce regard, comment n'as-tu pas eu envie de me faire partager les trucs impensables que tu as vécus, tes amours, tes douleurs, tes doutes, tes coups de cœur, de gueule et même de queue ? J'ai la prétention, à défaut de te connaître, de te savoir et de te ressentir. Alors je me doute mais je suis en manque de toi…
Lorsqu'à 15 ans je t'ai croisé et que tu m'as souri, j'aurais dû faire voltiger ta valise et le top-modèle qui s'y accrochait. J'aurais dû partir avec toi en courant et en t'expliquant : J'ai 15 ans mais 20 ans d'avance. Ne me souris pas comme ça, Johnny… Oublie que je suis mignonne et bien roulée. J'ai tout arrangé : tu vas entrer chez McLaren, pourrir la vie de Prost, cumuler les titres de Champion du monde, t'envoyer tout ce qui bouge (sauf moi, ok?) et plonger dans le Moët et Chandon. Pendant 10 ans, ok ? Enlève ta main de ma taille Johnny. Après tu feras Ron Dennis ou Patrick Tambay, milliardaire égyptien ou star du X, je m'en fous, je te suis. Parce qu'en 1994 tu ne me quitteras pas, et en 2006 non plus. Viens que je te remette au monde ! mais arrête de me … Stop ! Non … Jo …"
(to be continued !)
Signé Sylvie
[1] SERVOZ-GAVIN (Johnny). - Mes Excès de vitesse. Ed. Balland, Paris, 1974, 252 p.
JSG © Abed (fourni par Emmanuel Romieu)
10:10 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (36) | Envoyer cette note | Tags : johnny servoz-gavin, livre mes exces de vitesse
samedi, 07 mai 2005
Beltoise Canada 69 # 24/88
Trois hommes se présentent à l'aéroport d'Orly le mercredi 16 septembre 1969, à destination de Toronto via Montréal. Ils ne vont pas chasser l'orignal mais participer au Grand Prix du Canada.
Arrivés d'Albi où ils ont couru en F2, Jean-Pierre Beltoise et Johnny Servoz-Gavin (il conduit la MS84 à Mosport), sont accompagnés de Bruno Morin qui assure la liaison technique entre l'écurie de Ken Tyrrell et l'usine Matra, et qui s'implique de façon plus prononcée en fin de saison dans la mise au point de la voiture de Jean-Pierre.
Débarqué à Toronto International, le trio s'engouffre dans une grosse berline et file sur Mosport qui est à une heure de route.
Il fait beau et froid sur le circuit, que des pluies récentes ont couvert de boue par endroits.
Beltoise trouve ses hommes dans le paddock, les doigts soudés à un gobelet fumant : Keith Boshier, chargé du moteur et de la transmission de son auto et Marcel Vieublé, prêté par Vélizy pour bosser sur la voiture. Précisons que le Team Tyrrell, champion du monde en 1969, c'est huit mécanos, plus Norah Tyrrell qui chronomètre et réserve les hôtels, Helen Stewart qui fait le café, et les deux fils du patron, Kenneth jr et Bobby, ce dernier, étudiant en français et espagnol, étant particulièrement chargé des relations sur les circuits français et espagnols...
Quelques pilotes s'aventurent sur la piste glissante ; Rindt fait 1'18.9 au prix d'acrobaties, suivi de Hill, Siffert, Stewart, Hulme et Beltoise qui accroche un bon wagon et signe quelque chose juste sous 1'20.
Les chronos descendent le vendredi matin avec Rindt, Beltoise et Stewart qui sont les plus vites en 1'17.9, mais Jean-Pierre sort et tape une barrière, endommageant l'aileron et le réservoir, tandis que Stewart casse un ressort de soupapes l'après-midi. Les deux hommes réaliseront ensuite et respectivement 1'19.6 et 1'20.1, temps qui ne leur permettent pas d'améliorer et la grille de départ voit, pour la première fois depuis le début de la saison, Beltoise devant son chef de file car il a signé son chrono avant l'Ecossais.
Servoz est loin, en sixième ligne avec un 1'21.4 qui rend le Grenoblois bavard à défaut de le montrer rapide. [1]
Rindt surprend son monde au moment où se baisse le drapeau et décolle, suivi de Ickx, qui sera très fort aujourd'hui, et de JPB, qui part toujours bien mais qui a l'Ecossais à ses trousses, situation inusitée à laquelle celui-ci met un terme en doublant son coéquipier au deuxième passage. Puis au huitième tour Hulme saute Beltoise, qui est maintenant cinquième mais qui progresse d'une place lorsque le Néo-Zélandais stoppe sur rotor de distribution brisé.
C'est alors qu'entre en scène Al Pease, sans doute le plus mauvais pilote ayant participé à un Grand Prix, qui est arrêté au drapeau noir au 22e tour après avoir accroché trois pilotes, Stewart, Courage et aussi Jean-Pierre qu'il heurte au treizième passage alors qu'il se fait prendre un tour. La collision fait perdre quatre places au Français et fausse de 1,5 cm sa roue arrière gauche.
Pendant ce temps, Ickx et Stewart en décousent en tête. Bien aidé par de nouveaux Goodyear, Jacky est très pressant sur Jackie, qu'il envoie au décor en tentant de le passer au 33e tour. L'Ecossais « out » fait les affaires du peloton au sein duquel Beltoise progresse d'une place, puis de deux quand Siffert abandonne, et de trois enfin après l'arrêt de Graham Hill.
Tout cela amène notre homme à la quatrième place de la course, à un tour de Jacky Ickx, royal. Un lourd programme d'essais l'attendant en vue des 1000 km de Paris, JPB s'envole pour la capitale le soir même, via Londres.
Grand Prix du Canada . Circuit de Mosport . 20 septembre 1969
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr182.html
[1] Matra me proposa une F1 pour courir le Grand Prix du Canada. C'était une quatre roues motrices, énorme et affreusement lourde à conduire. Lorsque je l'essayai, j'eus l'impression d'avoir été coulé dans un bloc de béton ou d'être aux commandes d'un char d'assaut. Les ingénieurs l'avaient construite avec l'idée qu'elle se comporterait mieux que les autres sous la pluie. Je terminai sixième.
In Servoz-Gavin (Johnny). - Mes Excès de vitesses. Ed. Balland, Paris, 1974, 252 p.



