vendredi, 17 mars 2006
PASSY 97 39
Ce dessin illustrant le livre de Johnny Rives a récemment provoqué sur ma mémoire le fameux effet "Madeleine de Proust", me transportant plus de trente ans en arrière.
Un joueur de 421 appuyé au bar de France-Auto Club. Qui se souvient encore de ce bar-restaurant niché au sous-sol de la FFSA , 136 rue de Longchamp à Paris ?
Un quartier chic de Paris, un immeuble bourgeois fin XVIIIe, aucune enseigne, seulement une plaque de cuivre vissée au mur. Une entrée on ne peut plus discrète et qui en aucun cas ne laisse deviner que derrière le fer forgé de la lourde porte dégringole un escalier de six marches qui débouche sur une large pièce en demi-sous-sol, mais très cosy.
A droite un bar année trente en bois clair. On remarque, juché sur un tabouret à l’assise recouverte de cuir noir, parfois un pilote attendant un rendez-vous, souvent un délégué de la Fedé un tant soit peu oisif et très fréquemment un maître des dés, un as du rabotage de culasse, un champion de la pipe d’admission, j’ai nommé Amédée Gordini himself.
Sur les murs à la couleur rouge sombre, des gravures, des saynètes autour de l’auto, des photos de courses, encadrées et éclaircies par des appliques de bibliothèque. Une vingtaine de tables compose l’essentiel de la partie restaurant, elles sont pour certaines nichées dans des alcôves qui permettent de dîner discrètement.
Au fond, derrière une large porte vitrée à petits carreaux, une salle plus intime que le patron des lieux ouvre pour accueillir une tablée d’une dizaine de convives. Cet endroit, vous l’avez deviné, est tout à fait charmant et particulier, il mélange sans faute de goût, un décor de club anglais, une ambiance de brasserie française et une pittoresque carte de plats russes. Je me souviens d’un excellent tarama, d’un goûteux bœuf Strogonoff et du chariot de desserts que Serge, le maître d’hôtel, aimait a appeler la "Rolls" et sur lequel une jarre de mousse au chocolat noir avait bonne place.
Le jour où le gérant m’accorda le privilège de me remette une carte de membre, je fus assez fier de cette impétration. Je mesure aujourd’hui qu’il devait distribuer ce bout de carton à tous ceux qui osaient franchir la fameuse et intimidante porte en fer forgé, trop content d’avoir un client fidèle de plus. Je réservais en composant PAS 97 39, je venais y dîner, parfois avec une jeune femme que je voulais séduire.
C’était amusant de voir Amédée Gordini, l’air de rien, mesurer d’un œil expert la qualité du châssis de la demoiselle. Le temps que le coquin passait à prendre ses mesures avant de se replonger dans sa partie de dés permettait d’une manière infaillible de connaître ses goûts en la matière.
Un jour il y a exactement trente ans, je descendis les marches de France-Auto Club avec à mon bras une jeune femme. Certainement heureux au jeu ce jour-là, Amédée tint à signer lui-même la carte de club à la jeune impétrante. Ce fut certainement un signe puisque depuis ce temps-là nous partageons, elle et moi, la même vie.
Monsieur Amédée, vous avez disparu, France-Auto Club aussi, vous nous manquez…
Signé Jean-Paul Orjebin
Amédée Gordini jouant au 421 (alternant Bar de l'Action et France-Auto Club) © Denis Vispé, pour La Gueule du diable, de Johnny Rives, Ed. Drivers, Toulouse, 2005, 234 p., 18 €
10:05 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : amédée gordini, bar de l'action, livre la gueule du diable, johnny rives
vendredi, 10 février 2006
Rétromobile 2006. Un puzzle de 320 pièces # 01/08

Le sourire de l’hôtesse ne suffit pas à pallier l’absence, dans le dossier de presse, d’une boussole et d’une carte d’état-major, deux accessoires indispensables à l’exploration de Rétromobile qui déploie, dès qu’on en franchit le seuil, un puzzle de 320 pièces – les stands – que la signalétique du hall est impuissante à reconstituer.
Nous n’aurons pas trop de la semaine pour en faire une image lisible.
Officiellement réservée à la presse, la matinée du premier vendredi est essentiellement un chantier qu’investissent électriciens, charpentiers et ripeurs de tous poils. Beaucoup d’étals sont encore bâchés, la plupart des marchands d’écrous sont encore au lit, la majorité des libraires au petit déjeuner. Nous attaquons le labyrinthe, objectif le stand de l’Asalm, un nouveau-venu cette année qui loge en C 52 et partage cet espace avec le magazine Route Nostalgie. Nous avons parlé d’eux et voulons le leur faire savoir.Le plan du salon, affiché à l’entrée, étant imprimé avec une police de corps 4 que seul un lynx déchiffrerait, nous y allons à l’aveugle.
Une Jaguar C bleu nous accroche chez Christie’s, semblable à celle de notre vieille canaille Jimmy Stewart. Elle est à vendre aux enchères entre 1 200 000 et 1 800 000 €, une cote qui autorise sans doute le cerbère qui garde l’entrée du stand à examiner le badge de presse que nous lui mettons sous le nez comme si c’était un faux. Du coup, notre désir d’achat, volatile à cause de l’estimation, s’évanouit tout à fait.
Plus loin une immense pancarte proclame "Trintignant et fils". Une bouteille et deux verres s’offrent au visiteur du stand ; c’est un Châteauneuf-du-pape qui expose plutôt son nom que son essence, si l’on ose ce mot, ici à Rétromobile, pour désigner un vin.
Chez Mercedes, ligne graphique oblige, tout est gris sauf les nez des convives qui se pressent sur les buffets avec la même ferveur que les populations sahéliennes devant des camions distribuant l’aide alimentaire. Perdu dans les travées, nous tombons sur la crinière blanche de Manou Zurini ; il sort de la Galerie Vitesse qui par tradition occupe le centre du salon. Stand D21. Nous voilà réorienté.
Pour rejoindre le C52, à défaut du GPS que nous emprunterons l’an prochain, nous croisons au large de chez Renault qui célèbre le 60e anniversaire de sa 4 CV. « 4 places, 4 cylindres, 90 km, 6 litres au cent » annonçait le catalogue en 1946. Carlos Ghosn n’était pas né. Les gars de Billancourt pouvait concevoir, peinards, des petites bagnoles. Une version qui a couru au Mans en 51 vaut qu’on grille un fichier numérique.Dans son coin, près des toilettes, Maurice Louche met au taquet une pile de son dernier-né, Emotion Ferrari (Europe 1947–1972), vendu 125 € pièce [1].
L’ouvrage étant sous cellophane, on confiera un éventuel acte d’achat à sa propre intuition, à la réputation de l’auteur et à ce qu’en disent nos amis déjà acquéreurs. En gros, un texte pas terrible mais racheté par une superbe iconographie.
Tiens, aux éditions Drivers, on a l’accent du Sud-Ouest des joueurs de rugby. Sont-ce eux qui relisent les épreuves ? semble penser un Johnny Rives blanchi sous le harnais de la retraite, alors que, crevant l’arrière-plan, Gianpaolo, qui ordinairement ne jure que par la "Blanche" de Gallimard, compose ici avec son élitisme littéraire.A l’Asalm [2] , que nous avons finalement débusquée entre Tido.fr, un petit libraire et Passion automobile, une échoppe qui vend des pièces de frein, ça cause pointu, façon parigot. Ils sont basés à Morangis (Essonne). On veut parler à Pascal Pannetier, qui s’occupe de Route Nostalgie [3] dont la dernière livraison traite du circuit de Montlhéry, mais c’est sur son père qu’on tombe. Un charmant monsieur vraisemblablement plus à son aise dans l’ordonnancement du casse-croûte qu’on installe sur le stand que dans les techniques de béton armé mises en œuvre dans la construction de l’anneau. On repassera.
Il est midi ; on décroche car ils viennent de lâcher les fauves qui, ticket de 12 € entre les dents, se répandent dans le hall qu’ils obstruent instantanément. Eux semblent s’orienter parfaitement. Grrr !
A suivre...
Rétromobile 31e édition . Paris-Expo hall 7/3 . 10–19 février 2006
Site official : www.retromobile.fr
[1] LOUCHE (Maurice) .- Emotion Ferrari (Europe 1947–1972), Ed. Maurice Louche, 2005, 506 p., 125 €
[2] http://asalm.free.fr
[3] http://routenostalgie.free.fr
Johnny Rives chez Drivers © Pascal Bisson
Autres images © MdS
21:00 Publié dans Rétromobile | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : retromobile, 2006, johnny rives, renault 4cv, maurice louche, asalm
vendredi, 30 décembre 2005
La Gueule du Diable, de Johnny Rives
Notre ami Michel Mathieu vit parmi les livres. Une pile branlante de L'Année automobile lui sert de tabouret, son blaireau rejoint sa brosse à dents sur une tablette qui voisine avec quelques autobiographies, et plutôt qu’un médecin il a déclaré un libraire traitant.
C’est dire l’étendue des ravages que la chose écrite a occasionnés chez cet anglophile convaincu (car entre autres on paye en livres, Outre-Manche). Nul n’est mieux placé que lui à MdS pour parler littérature. Il se jette aujourd’hui dans La Gueule du Diable, le dernier ouvrage de Johnny Rives dont il fut l’un des premiers acheteurs, tout comme il le fut du Beltoise, le roman d’un champion, du même Rives, en 1973.
Nous revoyons encore sa mine gourmande quand, dans l’avion qui nous menait au Grand Prix de Monaco, il faisait lecture à voix haute du premier chapitre, sublime, forcément sublime premier chapitre.
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La discrétion n’est sans doute pas la moindre des qualités de Johnny Rives. Depuis qu’il a cessé de fréquenter les circuits et les locaux de L’Equipe pour jouir, sous le ciel bleu du Var, d’une retraite méritée, cet inoubliable héraut de la course automobile n’avait guère fait parler de lui, en dehors de la publication de sa courte mais passionnante autobiographie, La Course aux souvenirs [1] .
Il n’avait cependant pas complètement abandonné l’écriture puisque les éditions Drivers viennent de faire paraître son dernier ouvrage intitulé La Gueule du Diable et dont l’intrigue se situe dans ces années cinquante qui virent ses débuts dans le journalisme.
Si, comme on peut le penser, une majorité des lecteurs de ce site ont été tout particulièrement séduits par la plume inimitable de son animateur, nul doute qu’il apprécieront, à cet égard, la dernière production de Johnny Rives, dont le style n’a rien perdu de ses qualités : ciselé et maîtrisé, nuancé et porteur de souffle, apte à faire jaillir les images sans effort. Sa faculté notamment à vous transporter au volant d’une voiture de course comme si vous y étiez est assurément intacte.
Il est vrai que la course automobile, sans passer complètement au second plan, s’efface pourtant quelque peu, dans cet ouvrage, derrière les relations compliquées qu’entretiennent les principaux personnages. En témoigne le fait que l’auteur, s’il nous emmène au célèbre Bar de l’Action, avenue d’Iéna, pour y rencontrer Harry Schell et Amédée Gordini, puis sur l’autodrome de Montlhéry, où l’on croisera André Simon, n’a choisi, pour pivots de son intrigue, que deux compétitions : les 12 d’Hyères, aujourd’hui bien oubliées – comme leur nom l’indique - et qui se déroulaient non loin de sa bonne ville de Toulon, et une course de côte largement imaginaire.
Quant aux machines, elles témoignent d’une démarche tout aussi modeste puisqu’elles ne sont que trois : une petite moto de course Morini, une Ferrari GT client et une Cooper F2 1 500 cm3 de seconde main, celle-là même dont le premier essai va justifier le détour par Montlhéry.
C’est qu’en effet, Johnny Rives a manifestement souhaité livrer un véritable roman, nourri d’un entrelacs de relations et de comportements couvrant une vaste palette : amour, jalousie, amitié vraie ou feinte, arrivisme, trahison… C’est sur ce plan que l’on pourrait peut-être émettre quelques réserves car on a parfois le sentiment que cette histoire est un peu trop « construite », voire, à l’occasion, légèrement manichéenne. A cela s’ajoute le fait que le récit est en partie autobiographique puisque, bien évidemment, le jeune journaliste prometteur, dont on espère que M. Pierre Hiboux réussira à le faire entrer à L’Exploit, évoque très fortement celui qui, grâce à M. Pierre About, a pu – fort heureusement – donner libre cours à son talent à L’Equipe… Cela peut parfois générer un certain « flou », lorsqu’on se demande où s’arrête le vécu et où commence la fiction.
Mais tout cela, en réalité, n’est que broutilles… Il faut lire La Gueule du Diable pour la bonne et simple raison que cette lecture procure un plaisir ininterrompu, ce qui, de nos jours, est un privilège rare. Grâce en soit rendue à l’auteur, dont on attend avec impatience la suite des aventures.
Par Michel Mathieu
La Gueule du Diable. Ed. Drivers, Toulouse, 2005, 234 p., 18 €
[1] La Course aux souvenirs. Ed. Solar, 1998, 211 p.
10:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : livre la gueule du diable, edition, johnny rives



