jeudi, 06 octobre 2011
Beltoise Etats-Unis 73 #72/88

Samedi 6 octobre 1973, 11 h 54. Alors que le monde bascule dans une guerre dont il garde, trente-huit ans après, les séquelles, Watkins Glen est baigné de cette lumière merveilleuse que seul l’été indien engendre. Oubliée, la pluie de Mosport. Et pourtant...
Blanc comme un linge, Jean-Pierre Beltoise témoigne : Je suis arrivé sur les lieux de l’accident juste après Jody Scheckter. Ma première réaction a été de dire : "merde, Scheckter s’est encore accroché avec un gars !" Ensuite j’ai vu la Tyrrell. Comme je suis un peu superstitieux, je me suis dit : "c’est Stewart ! C’était sa dernière course et il s’est cassé la gueule !"
J’ai vu trop de gens mourir dans ma famille : ces morts sont souvent survenues après un changement d’orientation ou une décision importante. L’expérience m’a rendu attentif à certains signes : Jo Schlesser n’aurait jamais dû se tuer ! Il avait organisé pour ses vacances un séjour aux Baléares et avait déjà ses billets dans sa poche quand on lui a proposé un volant de F1. Il n’en avait jamais conduit. C’était son rêve. Il a pris la voiture, reculé ses vacances, et s’est tué.
Ma femme est morte dans des conditions identiques : je voulais absolument participer aux essais du Mans, où ma présence n’était pas prévue. J’ai donc téléphoné à Jean-Luc Lagardère pour lui exposer la situation. Il m’a répondu : "pas de problèmes, vous y allez." Dans la journée, j’ai changé tous mes plans. "Je dois passer chez Matra", ai-je dis à ma femme, "je te rejoins directement à la maison de campagne." Elle est partie seule : elle s’est tuée sur la route.
Aujourd’hui quand à un croisement de route, j’hésite entre l’une ou l’autre, je me dis toujours intérieurement : "Jean-Pierre, attention ! Tu pourrais être sur l’autre portion, sois particulièrement attentif." Je me méfie de ces signes du destin. C’est la raison pour laquelle j’ai tout de suite pensé à Jackie : tout le monde savait que cela pouvait être sa dernière course. Là, j’ai vraiment pensé qu’il lui était arrivé un pépin. J’ai dépassé la zone de l’accident sans remarquer vraiment de débris sur le sol. On voyait simplement la voiture accidentée sur le rail. Pas de trace non plus sur la route. La voiture avait dû voler. Je me suis donc arrêté à une quarantaine de mètres et je suis revenu à pied. A ce moment-là, j’ai vu Scheckter qui revenait de la voiture. Il a levé les bras au ciel avec l’air de dire : "c’est terrible, il n’y a plus rien à faire." A ce moment, j’ai vu Jackie Stewart s’arrêter. Un court instant j’ai pensé que cela pouvait être aussi Chris Amon. Mais Chris était là.
J’ai alors su que c’était François.
Flanqué de Gérard Crombac et de José Rosinski, Jean-Pierre tente, depuis le motorhome GoodYear, d’appeler Jacqueline, la sœur de François restée à Paris. Il ne faut pas qu’elle apprenne cette nouvelle par d’autres. Hélas, trop tard.

Après avoir envisagé de ne pas prendre le départ, Beltoise est le lendemain à sa place sur la grille de départ. Il est encore une fois le meilleur homme de BRM. Où puise-t-il la force de continuer ce jeu est une question dont il est seul à savoir la réponse ? Jackie Stewart a déclaré forfait, lui. Il arpente la grille de départ et salue, un par un, ses pairs qu’il quitte pour toujours. Il s’arrête longuement près de Jean-Pierre.
JPB est huitième au premier tour. Un bruit suspect dans son moteur le fait stopper au 15e tour, mais Tim Parnell le renvoie au turbin ; c’est une soupape voilée qui va finalement rentrer dans son siège. Une bagarre l’oppose ensuite à Regazzoni ; les deux se doublent et se redoublent jusqu’à ce que le Suisse passe Beltoise dans le dernier tour, après que ce dernier eut ralenti pour s’assurer que son pote Jarier est sorti indemne d’un crash juste à l’endroit où Cevert, hier…
Sur une 9e place se clôt la 31e et dernière course de la saison de Jean-Pierre Beltoise.

Grand Prix des Etats-Unis . Circuit de Watkins Glen . 7 octobre 1973
Fiche technique : www.statsf1.com/fr/1973/etats-unis.aspx
Images © FORIX
Sanguine de Patrick Brunet, donnée à MdS en souvenir du 6 octobre.
10:10 Publié dans Jean-Pierre Beltoise : Grands Prix 1973/1974 | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note
| Tags : jean-pierre beltoise, françois cevert, jackie stewart, brm, grand prix des états-unis, circuit de watkins glen, 1973, patrick brunet, 6 octobre |
lundi, 03 octobre 2011
François Cevert vu par ses proches

Le 3 octobre 1971, François Cevert a remporté sa première – et unique – victoire en Formule 1 à Watkins Glen (USA). Deux ans plus tard, il se tuait sur le même circuit. Quarante ans après, pour la revue Grand Prix, les journalistes Eric Bhat et Pascal Dro ont demandé aux proches de François Cevert de témoigner. L’émotion suscitée par la disparition du champion reste vivace. Le pilote est mort, mais un mythe est né.
Voici 40 ans jour pour jour, François Cevert s’est imposé au Grand Prix des USA devant Jo Siffert et Ronnie Peterson, ce que personne ou presque n’a su en France. Depuis Trintignant ce n’était plus jamais arrivé. Très curieusement, même si l’impact a enthousiasmé les aficionados, la victoire de François Cevert n’a pas eu un retentissement inouï dans le grand public. Il faut dire que la course n’avait pas été télévisée, décalage horaire oblige. Les mensuels spécialisés avaient déjà bouclé. Il a fallu attendre un mois de plus pour que Sport-Auto nous offre un poster central. Sinon, guère de tambours, de trompettes encore moins, pour saluer à sa juste valeur cette victoire historique.
François était mi-figue mi-raisin en rentrant chez les siens le surlendemain, ainsi que le révèle aujourd’hui sa sœur Jacqueline Beltoise. "Ces journalistes !" avait-il lancé avant même de poser à terre son sac de voyage. "Jean-Pierre rentre d’Argentine après l’affaire Giunti, et 300 journalistes l’attendent à l’aéroport. Moi je gagne et trois ou quatre plumitifs seulement m’accueillent. La presse n’aime décidément que les scandales !" La petite pointe de jalousie que l’on perçoit contre son beau-frère Beltoise n’était que ponctuelle. "Nous nous entendions à merveille", confirme JPB sans fard : "nous étions beaux-frères, concurrents et copains."
Juste après sa victoire au Glen, François s’était empressé de rendre hommage à son beau-frère en répondant aux interviewes d’après-course à Watkins Glen : Beltoise, déclara François, aurait dû gagner un ou plusieurs GP depuis longtemps." Lequel Jean-Pierre Beltoise a su taire alors l’esquisse de dépit qu’il pouvait ressentir : "J’étais très heureux pour François car il le méritait amplement", raconte JPB qui courait toujours après sa première victoire. "Mais j’ai pensé en moi-même que je devais vraiment avoir eu des voitures de merde en F1 !"

Sinon, rappelle Jacqueline Beltoise, l’estime était bel et bien mutuelle. Beltoise était le grand héros de Cevert du temps de la moto. Inversement, Jean-Pierre se comportait en frère plus encore qu’en beau-frère : "Plusieurs fois je lui ai remonté le moral, il pensait être incapable de battre Stewart, et je lui ai démontré que Stewart, bien que génial, était à sa portée. Cevert était devenu l’égal de Stewart, et je le tiens pour un des meilleurs pilotes de cette époque. D’ailleurs, six mois plus tard, il nous a annoncé fièrement à Jacqueline et à moi "Stewart, je l’allume quand je veux !"
Deux ans plus tard, la Formule 1 plante à nouveau son chapiteau à Watkins Glen. Les derniers essais touchent à leur fin. Histoire d’améliorer son temps, François lance son moteur. "Il m’a soufflé un baiser, il a fermé sa visière et il est parti !" dit Helen Stewart à Pascal Dro, voici quelques semaines à Spa, des sanglots dans la voix. La suite, c’est notre confrère Johnny Rives qui la raconte : "Un silence terrible plane sur le circuit. Très pâle, Jean-Pierre Beltoise est accroché au grillage derrière les stands et tente de cacher ses larmes. Putain ! Je croise Chris Amon, qui m’adresse une moue de tristesse et me donne une tape sur l’épaule. Il n’y a rien à dire en effet. J’ai l’impression de ne plus avoir de jambes."
Niki Lauda fut le premier témoin de la scène puisqu’il suivait François quand l’accident s’est produit. Le pilote autrichien n’était pas encore champion du monde mais déjà millimétrique dans ses jugements : "Je l’ai vu filer vers le rail. Faute de pilotage ou ennui technique ? Je n’ai jamais pu me faire une idée sur la question." Jean-Pierre Beltoise ne dit pas autre chose : "Je ne peux toujours pas croire qu’il ait commis une erreur de pilotage. Ce n’est pas la plus forte probabilité. Il était trop réfléchi." Stewart s’est arrêté auprès de la Tyrrell retournée : "c’était horrible, j’étais révolté."
Au micro de Pascal Dro, en marge du récent GP de Belgique, Jackie se fait mystique : "J’ai pensé à Dieu. Il ne pouvait pas me frapper plus fort, sauf à s’en prendre à ma femme et à mes enfants. C’était brutal, c’était horrible." Des larmes inondent ses yeux. Dro n’en mène par large. "Je peux le dire aujourd’hui", continue Jackie. "Ken Tyrrell m’avait demandé, si je le pouvais, de laisser gagner François à Watkins Glen. Ce devait être mon dernier Grand Prix. C’eût été une jolie manière de lui passer le relais, mais c’était terrible pour moi. J’ai répondu à Ken : « On en reparlera dimanche matin. » Il n’y a pas eu de dimanche matin…"
Quand le pilote est mort un mythe est né. "Sur sa palette il y avait toutes les couleurs", dit joliment Jean-Claude Killy, grand copain de François. Stewart renchérit : "Il avait tellement de charme, un intense rayonnement !" Le saviez-vous ? Jackie continue fidèlement à fleurir chaque année la tombe de François. Lauda fend l’armure un instant en évoquant cette trajectoire brisée : "C’était le seul pilote de l’histoire de la F1 qui avait toutes les qualités : le talent, la beauté, l’intelligence, l’éducation : il était promis à un avenir de star mondiale et programmé pour être champion du monde dès 1974."
Jackie Stewart est d’accord : "François avait toutes les cartes en mains". Il y en a un qui ronchonne un chouïa tout de même, c’est François Guiter, patron de la communication chez Elf et commanditaire du clan Tyrrell : "c’est dommage qu’on n’ait pas prévenu François qu’il deviendrait premier pilote, ça aurait changé la face des choses. Peut-être…"
François Cevert devait se marier. "Il me l’avait dit avant de s’envoler vers la tournée nord-américaine" , assure sa sœur, Jacqueline Beltoise. Il le répète à Gérard Flocon dans sa dernière grande interview, la veille de l’accident : "je suis prêt à me marier !". Et Christina de Caraman, qui s’apprêtait à devenir l’heureuse élue, confirme : "François m’a envoyé une lettre des Bermudes, me demandant en mariage".
Quand la lettre est arrivée, François était mort depuis plusieurs jours.
Eric Bhat et Pascal Dro (Grand Prix).
Images, archives Jean-Pierre Beltoise, Eric Bhat, Emmanuel Zurini
10:10 Publié dans Image François Cevert | Lien permanent | Commentaires (44) | Envoyer cette note
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