dimanche, 05 novembre 2006
Chaud derrière pour Guy Royer, photographe du dimanche !

Bien que la soirée de la veille ait largement mordu dans la matinée de ce dimanche - Les Ramblas ne semblent jamais dormir - Guy Royer, photographe du dimanche, a les yeux en face des trous. Il taille vaillamment sa route en direction de l'épingle à gauche après les stands, progressant le long du rail qui borde cette interminable ligne droite appelée Estadilo, plutôt courbe au rayon très large, dominée d'une bosse que les monoplaces "négocient" à quelque 250 à l'heure, une négociation de pure forme vu que ladite bosse n'a rien à dire, sinon faire le gros dos au raclement des fonds plats dont certains lui explosent des gerbes d'étincelles en guise de remerciement.
Sifflotant un air à la mode du temps, peut-être Du côté de chez Swann de Dave, voire le Wish You Were Here du Floyd, entendu dans l'auto, Guy Royer avance lentement, non pas que sa mallette en zinc, battant ses flancs, ne l'alourdisse, mais parce qu'on ne marche pas le long du rail à Montjuich comme on emprunte le tapis roulant de Montparnasse-Bienvenue.
Contredisant un usage non écrit qui veut qu'on ne regarde jamais le public quand on travaille au bord du rail, il garde constamment un oeil derrière les grillages, tâchant de lire dans l'attitude des gens parqués derrière ce qui se passe sur la piste, dans son dos, puisque, contredisant encore une fois une règle non dite qui stipule qu'on ne tourne jamais le dos à une F1 en course, il progresse dans le même sens que les autos. Il ne les voit pas arriver. Très dangereux.
À chaque seconde il reçoit sur le visage la gifle bouilllante qu'elles envoient au passage de la bosse. De temps en temps il se retourne, appuie son Canon sur le rail et en prend une en photo, puisque c'est dimanche.
26e tour. Rolf Stommelen, en tête depuis les abandons successifs des favoris, jette un oeil sur le panneau tendu par un mécano sur la ligne des stands. "P1 Pace + 15". S'il contient le Brésilien, il peut espérer remporter son premier GP. Il est allongé dans sa Hill GH1, les bras à 9 H 15 comme tout bon joueur de GPL trente ans plus tard, sauf que lorsque celui-ci casse un aileron, il s'arrête de jouer et va chercher une bière dans le frigo. Rolf s'apprête à passer la bosse quand soudain...
La part reptilienne de son cerveau captant des vibrations anormales émises par le public, Guy Royer pivote sur lui-même en flashant une lame blanche filant au ras de la piste et s'échouant contre le rail d'en face (un aileron arrière ?), alors que dans le même temps une masse blanchâtre elle aussi, renvoyée par le rail, côté gauche, s'écrase sur les grillages de protection, à 50 mètres derrière lui, dans un maelstrom de poussière, de roues arrachées, de bouts de carrosseries éclatés en tous sens. Un endroit, juste après la passerelle Banco Condal, où il se trouvait il y a une minute ou deux.
Un grand silence plombe tout à coup ce Grand Prix d'Espagne, crevé par le rugissements des voitures de course qui filent comme si de rien n'était et dont les Hewland descendent les rapports en cascade à l'approche de l'épingle. Puis les hurlements de la foule. Avant que les secours n'arrivent, la Guardia Civil investit le bord de la piste, se poste sur le rail empêchant quiconque d'accéder, frôlée par les F1 que personne n'a encore stoppées. Mass en profite pour passer Ickx et Jarier, Reutemann. Ce sera l'ordre d'arrivée du GP enfin interrompu quatre tours après la sortie de piste de la Hill de Stommelen qui a perdu son aileron au franchissement de la bosse.
Le Canon en batterie, Guy Royer shoote. Il a percé le mur défensif formé par la Guardia Civil. Une vision d'horreur s'offre à lui. Stommelen a été extrait de son épave, il est très salement amoché mais Merzario et Wilson Fittipaldi sont à son chevet. Il y a des corps inanimés, du sang, çà et là. Auront payé de leur vie [1] leur passion, un pompier, un spectateur et deux photographes qui auront eu moins de chance que Guy Royer, le photographe du dimanche, pour qui les dimanches se suivent mais ne se ressemblent pas.
Grand Prix d'Espagne . Circuit de Montjuich . 27 avril 1975
Fiche technique : www.grandprix.com/gpe/rr254.html
[1] Voir la page sur le GP d'Espagne 1975 de Motorsport Memorial
Un dimanche en ville © Guy Royer
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