mercredi, 25 janvier 2006

Critérium des Cévennes 1972

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"Lorsque Thérier traversait entre les clous"

L’épreuve cévenole de 1972, créée en 1959, clôt la saison des rallyes français au mois de novembre, après le Tour de Corse. Il n’y a pas vraiment d’enjeu cette année aux Cévennes, car Bernard Darniche, dit "Nanard" ou "La Science", mousquetaire de l’équipe Alpine-Renault, est pratiquement déjà assuré du titre de champion de France, mais le "dégarni" le plus rapide de l’Hexagone, se verrait bien ajouter la perle cévenole à sa future couronne, comme l’an passé.

Reste que le climat est pesant lors des vérifications préliminaires, et bien des compétiteurs se souviennent des actes d’incivilité qui ont perturbé l’édition 1971. Bien qu’il n’y ait pas de revendications précises prônant de rendre les Cévennes aux Cévenols, ou pour des Cévennes libres, une poignée de sinistres individus tente de saboter l’épreuve en parsemant sur les spéciales de classement, des clous ou des blocs de pierre, dans le secret espoir d’assister à un bel accident et son cortège de tôles froissées, ou mieux encore, de gémissements et de sang.

medium_jeanluctherierg.jpgA Dieppe, conscient de la valeur de la berlinette, on se contente d’engager une caisse légère à moteur 1800 cm3 (180 ch), pour Darniche, et un tout nouveau proto, dont la mécanique 1800 délivre 200 ch, par le montage d’un turbocompresseur (sur l’initiative d’un jeune ingénieur plein d’avenir : Bernard Dudot), qui est confié à l’acrobate de service :
Jean-Luc Thérier.

Alpine peut également compter sur une escouade de voitures privées, dont les plus dangereuses sont à rechercher dans un clan corse composé de Manzagol et Serpaggi. La concurrence n’est pas prête à se faire étriller sans combattre par les virevoltantes Alpine : si la route est sèche et sans verglas, Gérard Larrousse est apte à jouer un concerto en flat-six, avec sa toute nouvelle Carrera RS en provenance directe de Stuttgart (en fait le mulet utilisé au Tour de Corse), et dont le 2,8 l développe 280 ch, qui peut être épaulée par la 911 S 2,5 l des autochtones Alméras brothers.

La marque souabe n’est qu’un élément des forces teutonnes, qui compte aussi sur quelques Ford (une Capri 3 l pour Rouget), et autres Opel Ascona, ainsi qu’en provenance directe d’Angleterre, la toute nouvelle Ford GT 70 de Guy Chasseuil, dont le 2 l 16 soupapes assure la puissance raisonnable de 240 ch, largement suffisante pour mouvoir rapidement les 730 kg du petit coupé.

Si par malheur Alpine devait trébucher, le coq gaulois est aussi fièrement représenté par les CG Simca de Fiorentino (Spyder à moteur 2,2 l JRD de 195 ch) et de Saliba (Coupé à moteur 2,2 l simple allumage de 165 ch), et par deux Jidé officielles confiées au luron de Carpentras, Jean Ragnotti, et à Michel Robini. Par rapport à son compagnon d’écurie, Ragnotti a l’avantage d’une caisse légère (580 kg au lieu de 630 kg), animée par un 1600 Renault à injection accouplé à une boîte à rapports rapprochés.

Alors que les équipages s’apprêtent à quitter le parc fermé de Montpellier au beau milieu de la nuit, les terroristes locaux accomplissent leur sombre besogne. Larrousse ouvre la route pour se rendre sur la 1re spéciale, et la Porsche subit ses premières crevaisons, avant de traverser un rideau de flammes, puis de heurter un bloc de pierre. Lorsque le Lyonnais se présente au départ de l’épreuve spéciale d’église de Cros-Lasalle, lui habituellement si placide est relativement énervé ! Aussi, bien que la route soit sèche, il s’incline pour 3’’ devant Fiorentino qui a été le plus rapide ; Darniche et Thérier suivent le pilote Porsche, en devançant Robini, Manzagol, Serpaggi, Ragnotti, et Saliba. Ragnotti se plaint d’une voiture instable, et Chasseuil sombre dans les profondeurs du classement avec une auto encore peu aboutie, à la mécanique pointue.

Comme dans les grands restaurants, la 1re spéciale n’est qu’une courte mise en bouche, avant d’affronter les 48 km de l’ES 2 des Plantiers. Larrousse atomise la concurrence en 35’15’’, reléguant Thérier à 17’’, Darniche à 59’’, Fiorentino, 1’01’’, et Ragnotti à 17’37’’ à la suite d’une crevaison, d’un changement de roue pénible, et d’une roue de secours non adaptée. Jeannot n’est pas la seule victime des crevaisons : Darniche perce une fois, et Fiorentino deux fois, terminant la spéciale sur la jante, arrachant au passage une partie de la carrosserie ; Chasseuil, deux crevaisons, tente également d’en faire autant mais des lambeaux de caoutchouc arrachent un fil de pompe électrique, alors que Robini a abandonné après une sortie de route.

Larrousse poursuit son travail de sape en remportant la spéciale suivante de Notre-Dame-de-Rouvière, et seul Thérier à 4’’ est en mesure de s’accrocher au becquet de la Carrera, ce qui est un petit exploit pour le Normand dont la mécanique manque cruellement de docilité : temps de réponse long comme un jour sans Calva, et puissance déferlant brutalement alors que le pied droit du pilote a déjà quitté la pédale d’accélérateur pour s’apposer sur sa voisine.
Dans Mandagout, Fiorentino signe le scratch, pendant que Larrousse concède 1’21’’ après une nouvelle crevaison, et que Ragnotti rajoute 8’ à son passif pour le même motif : c’est encore pire pour Darniche dont l’embrayage est hors d’usage. Thérier, 3e temps, se retrouve dans la position de leader avec une belle avance de 1’22’’ sur Serpaggi, qui profite de l’abandon de Larrousse, privé de frein après une défaillance du maître cylindre à la suite d’un contact avec une pierre : il termine son rallye contre un véhicule de gendarmerie.

Sans vraiment le vouloir, Thérier continue d’accroître son avance sur Serpaggi, en observant d’un regard malicieux les efforts de Fiorentino, qui aligne méthodiquement les meilleurs temps en spéciales, pour occuper la place de 3e à 5’30’’ de l’Alpine, malgré un CG au comportement erratique qui s’affaisse doucement sur ses suspensions. Le suspense pour la victoire échoue brutalement, par l’abandon de Fiorentino (moteur), peu avant le départ de la 1re spéciale de la 2e boucle. Thérier se contente de contrôler ses suivants, mais il le fait à sa manière, avec panache, en enlevant trois spéciales sur six, laissant généreusement quelques miettes à Manzagol, Ragnotti et Serpaggi.

Thérier-Callewaert redescendent en vainqueur à Montpellier, sans avoir crevé une seule fois, fort d’une belle avance de près de 6’ sur Serpaggi-Mariani, qui ont encore percé un pneu, et 7’30’’ sur Manzagol-Alessandri, qui complètent le triplé Alpine Renault. Gamet-Huret (Opel Ascona Gr.2), devancent à la 4ème place, la Berlinette des vainqueurs en Gr.3 (Sevelinge-Sevelinge), et Ragnotti peut être satisfait de pointer sa Jidé en 7e position, après tous ses avatars.
La palme du mérite étant accordée à l’unanimité à la famille Simonetti (Alpine 1600 S), qui termine à la 16e place (sur 18 voitures seulement à l’arrivée), après avoir connu une bonne vingtaine de crevaisons !
Quant aux adeptes des semis de semences de tapissier, et autres pointes de charpentier, ils savourent, dans la chaleur douillette de leur chaumière retrouvée, leur belle réussite de cette année, en se promettant d’être encore l’an prochain le clou du spectacle !

En 1973, malgré un QI proche de celui du bigorneau, les semeurs passent la vitesse supérieure : le génie du mal assurément ! Coups de téléphone et courriers lourds de menace, naturellement anonymes (les terroristes sont des gens peu courageux de nature, c’est pourquoi ces couards agissent généralement la nuit et cagoulés), à destination de l’ASA Hérault, organisatrice de l’épreuve, banderoles agressives "Des clous pour les Cévennes", et quelques pierres sur les spéciales, conduisent l’organisation à annuler l’épreuve, peu avant le départ.

En 1974, l’ASA Hérault prend le taureau par les cornes, avec l’aide des concurrents qui organisent une surveillance nocturne d’un parcours réduit volontairement à cinq spéciales. Ces tours de garde permettent l’arrestation des jeteurs de clous. Le rallye et le sport peuvent reprendre leur droit dans cette belle région !!


Signé Pascal Cuenin



Gérard Larrousse sur Porsche Carrera RS au Critérium des Cévennes 1972 © Michel Morelli
Jean-Luc Thérier, image extraite de http://extranet.zestory.com