mercredi, 16 mars 2005
30 ans jour pour jour : la course des Champions 1975
Les haricots froids renforcés de petits pois vert fluo servis par la Townsend Thoresen entre Calais et Douvres n’entament pas notre enthousiasme, en dépit de l’heure à laquelle ils sont ingurgités et de la température – 4 heures du matin au milieu du Channel, en mars !
C’est que la saison repart ! Après une intersaison trop longue où l’inutilité pèse à tout amateur de course de voitures, trois Grands Prix ont eu lieu, dont les deux premiers ont été marqués par les prestations spectaculaires de Jean-Pierre Jarier, un frenchie qui, comme le conducteur de ce voyage, Jean-Michel, ne connaît qu’une position à donner à son accélérateur : à plat. Chez Jarier, ça se remarque plus que chez Jean-Michel car c’est marqué dans les journaux, et sans une casse mécanique en Argentine et au Brésil, il eût remporté ces deux courses.
Chez Jean-Michel, ça sert à faire avancer un peu plus vite que la raison le commanderait une R16 poussive louée dans la soirée à Autorent, boîte de location peu regardante sur qui y recourt et qui présente l’avantage d’être proche de notre lieu de travail.
Nous voyageons en direction du circuit de Brands
Hatch, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Londres, dans un comté du Kent dont nous n’aurons connu pendant toutes ces années 70 que les lieux immédiatement nécessaires à la survie dans le milieu hostile qu’était alors l’Angleterre, avec sa bouffe non encore assurée par les élèves des écoles hôtelières françaises, ses « trois roues » défiant les lois de l’équilibre sur la route, ses robinets d’eau glacée et d’eau bouillante censés officier en tant que mitigeur, etc.
Parmi les endroits où se ressourcer, le motel The Inn on the Lake brillait comme bulle de chaleur prise dans le printemps anglais, saison à peine moins accueillante que l’hiver austral. Il y avait aussi le pub House of the Rising Sun qui jouxtait le circuit avant que l’autoroute M20, en passant dessus vers la fin des années 70, lui paie une bière éternelle.
Que n’y avons-nous refait des championnats du monde, certains grands soirs !
Vous l’avez compris, nous abandonnions musées, châteaux, jardins et toutes ces conneries aux « touristes », mot générique souvent proféré par Christian, qui avait l’air d’une injure – et l’était.
Un jour neigeux se lève derrière les arbres dépouillés qui ceinturent Brands Hatch, animé d’un vent du Nord qui fait se recroqueviller dans leurs blousons JPS ou Castrol les rosbifs blottis dans leurs tribunes comme manchots sur la banquise. Malgré les 10 H du matin affichées à l’horloge de la tour de contrôle, les gradins s’emplissent consciencieusement. Il convient de préciser deux points : primo, Brands Hatch est l’équivalent automobile du Vatican, secundo, le rosbif est pieux comme une chaisière. Tout ça bout à bout fait du monde, à quoi s’ajoute la poignée de froggies qui allaient partout, comme nous en ce 16 mars 1975, pile poil trente ans en arrière.
Toutefois le mot « tribune » sonnait aussi comme une insulte, sans parler de l’infamie qui condamnait socialement le malheureux qui était dégradé en « pelouse » en cas d’échec à obtenir un laissez-passer.
Nous retrouvons à l’entrée du souterrain qui conduit au centre du circuit tout un petit monde bloqué par le Gros. Ce personnage, dont nous ignorerons toujours le nom, était le cerbère qui barrait l’accès aux zones sensibles du circuit, ses stands, sa salle de presse, etc. Bref, justement, là où il fallait être, et être vus.
Christian est là, parmi d’autres. Il est venu de Paris dans sa Dauphine « Louis XIV » qui doit son caractère historique aux fauteuils chamarrés tendus de fleurs brodées qu’il a cru bon d'installer à la place des baquets qui équipaient jusqu’alors son proto au petit volant cuir et aux cadrans Veglia. Toutefois l’urgence de passer outre le Gros renvoie cette histoire de fauteuil à plus tard. Les fausses cartes FOCA font l’affaire et le Gros s’efface devant nous, ce qui en l’occurrence relève plus d’une figure de style littéraire que d’une réalité physique.
Premier contact avec les autos de la nouvelle saison, dans les stands. Le roi n’est pas notre cousin et à propos de roi, voilà Didier Braillon qui s’avance, flanqué de son éternel Serge. Tentant de faire sa voix plus forte que le V8 Cosworth de la Tyrrell de Jody Scheckter qu’on chauffe à nos côtés, il nous balance les trois questions rituelles qui préludent à tout entretien sur un théâtre d’opération un tant soit peu lointain et auxquelles nous avons les réponses prêtes : « Par où êtes-vous passés, où êtes-vous logés, vous avez des pass ? Par Calais et Douvres, au Inn on the Lake, on a nos fausses cartes FOCA, mais ça va ! «
Didier est de ces types à qui, comme Jean-Jacques Annaud ou Patrick Tambay, tout réussit. Beau, intelligent, malin, il gérait alors le club Jean-Pierre Beltoise, d’une main de fer dans un gant de grenaille. Il fut le premier à exploiter, pour se faire accréditer, les failles des services de presse pépères de l’époque, entra dans la presse, la vraie, les doigts dans le nez, et y réussit royalement, ce qu’il continue de faire.
Changeant le vallon de Brands Hatch en quelque paysage sibérien, la neige s’invite le dimanche, contre quoi la salle de presse offre son mauvais café et sa tiédeur. Elle permet en outre aux journalistes une vue imprenable sur la ligne droite, la courbe de Paddock, la montée, l’épingle de Druids, le retour vers South Bank ; alors on perd de vue les machines qui filent dans le bois.
Depuis le balcon en forêt qu’elle représente, bien au chaud, nous y aurions lu Gracq dans une autre vie si la réalité n’était, brutalement, plus vive que les rêves : le départ est donné, Scheckter gicle au drapeau, suivi de Tom Pryce sur une Shadow.
C’est lui qui l’emporte une heure plus tard. Sa seule victoire en F1 dans une carrière, et une vie, qui devaient se terminer deux ans plus tard en Afrique du Sud.
Dans la R16 qui bourre direction Douvres, nous sommes loin d’imaginer que trente ans plus tard, nous écririons cette histoire sur un ordinateur, pour alimenter un blog sur Internet.
Course des Champions . Circuit de Brands Hatch . 16 mars 1975
Le Gros © David Phipps
21:20 Publié dans Vécu jour pour jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : course des champions, circuit de brands hatch, 1975



