vendredi, 13 octobre 2006
Alfa Rodéo à Dijon

1975.
Quinzième tour des 800 kilomètres de Dijon sur le court circuit de Prenois, seconde épreuve d’un championnat du monde des marques au soir de sa splendeur.
Un frêle et minuscule cow-boy, qui a accepté de laisser son chapeau typique au vestiaire, le temps d’une course, s’évertue à faire le beau sur sa flamboyante Alfa Romeo aux grosses lettres WKRT blanches… Il faut dire que la jaune Alpine-Renault de Jabouille lui a volé la vedette au départ et que la chasse est lancée derrière elle ; sur l’autre Alfa Romeo, l’homme à la coiffe vert pomme est en troisième position. Dans le peloton qui n’en peut mais, chacun tente de se montrer le moins ridicule possible derrière l’intouchable trio : des protos trois litres essoufflés ou mal préparés ou mal pilotés, ou tout à la fois, se mêlent à d’autres protos deux litres parfois fort affûtés ; les GT et tourismes spéciales s’arrangent entre elles.
Depuis la tragique disparition de Jo Bonnier au Mans en 1972, Lola n’a jamais franchement brillé en catégorie trois litres : le Suédois avait déjà peu de moyens mais que dire des écuries privées qui rachetèrent les châssis rendus disponibles par l’arrêt de son écurie et de la Scuderia Filipinetti, cette dernière à la fin 1973 ?
En 1974, au Mans, une Lola blanche, à bandes oranges latérales courant du haut des phares aux persiennes des protections de roues à l’arrière, est la seule engagée de la marque d’Eric Broadley en catégorie trois litres aux côtés d’une de Cadenet-Lola ; la numéro 28 a une particularité : elle est la première voiture de toute l’histoire des vingt-quatre heures à mettre en œuvre une liaison radio avec le stand grâce à Thomson CSF dont elle porte le logo de chaque côté du capot arrière en compagnie des parfums Mont Saint-Michel. Son autre particularité est d’être soutenue par Gulf Switzerland avec logos au-dessus des phares et sur les dérives d’aileron arrière.
Au volant, le propriétaire, un Suisse, Heinz Schulthess, qu’il ne faut pas confondre avec le musicien-chanteur quasi éponyme Jean Schultheis, artiste bien connu dans les années 1980. Ses équipiers sont les français Michel Lateste, pilote réputé en courses de côte, et Gérard Cayeux. Le pilote suisse, à ce que j’en sais, pilota également en côte sur un prototype Grac et participa aux 4 heures du Mans 1973 sur une Lola T 292.
L’origine du châssis de cette Lola semble, plusieurs années après, assez flou [1]. T 280 évolution 4 ou évolution des T 280 et T 282 devenue T 284S ? Le mystère d’un châssis monté par le préparateur suisse Heini Mader reste d’actualité ; le S est sans doute l’initiale de Schulthess. Très proche en carrosserie de la T 282 de 1973, hormis une ouverture très large à l’avant, propulsée par un classique V8 Ford-Cosworth, peu adapté hélas aux courses d’endurance de plus de six heures, la belle Lola blanche allait être une concurrente relativement assidue du championnat du monde des marques 1974 : Le Mans, Paul Ricard, Brands-Hatch, Kyalami, avec deux participations à l’Intersérie ; les coéquipiers du propriétaire suisse, outre ceux du Mans, avaient pour nom Hugues de Fierland et Guy Edwards. Côté résultats, hormis une septième place en Intersérie, rien de probant.
Au Mans, la barquette trois litres, roula de la 48ee à la 37e place ; à vingt-trois heures, elle quitta la scène sans en faire un fromage, joint de culasse lâché, ultime avanie d’une course mal engagée : sortie de route aux essais et défaillance du circuit de freinage en début de course.
1975. Retour à Dijon-Prenois. Le désigné plus haut cow-boy est un italien au sang aussi chaud que le V12 de son Alfa Romeo 33TT12. Il a pour habitude de se frayer un chemin en menaçant qui lui barre la route de son poing rageusement hissé au-dessus du pare-vent de son bolide ; s’il pouvait avoir un lasso, il enserrerait sûrement le pilote doublé pour l’éjecter. Pourtant, il dépasse à peine du cockpit !
Heinz Schulthess et sa Lola T 284 S débutent leur saison ici ; la frontière suisse est toute proche et le pilote doit considérer qu’il court à domicile puisque les Suisses sont privés de courses en circuit depuis le tragique accident du Mans en 1955. Pour donner le maximum de chance à sa participation, et tenter d’être le meilleur derrière Alfa Romeo et Alpine-Renault, le Suisse a fait appel au français Hervé Bayard, spécialiste de circuit et de côte. La voiture est identique à celle de 1974, toujours aux couleurs Gulf mais agrémentée de l’équipementier sportif La Hutte et de la pâte à mâcher Chicklets.
Aux essais la Lola privée concède moins de quatre secondes à l’Alpine-Renault A442 de Jabouille et Depailler : 1’04’’6 (7e) pour 1’00’’9 ; pour l’anecdote, l’autre Lola trois litres, une T 280 ex-Bonnier, aux mains des Français Jean Belin et Michel Degoumois réalisait 1’10’’60 (19e)... Les vrais adversaires de la Lola blanche numéro 12 étaient donc les Porsche 908-3 turbocompressées engagées par Reinhold Joëst et Herbert Müller et les meilleures des deux litres dont la redoutable Chevron B 31 à moteur Hart de Hine et Grob.
Quinzième tour des leaders. Jabouille passe en tête suivi du cow-boy sur son cheval rouge vif ; il dépasse proprement la Lola dont Heinz Schulthess, en bon patron, a pris le volant au départ. Au regard de l’écart constaté aux essais, il est logique qu’il ait concédé son premier tour à ce moment. A-t-il le temps de jeter un œil appuyé dans ses deux rétroviseurs ? Sans doute oui mais celui qui le dépassa au fond de la cuvette derrière les stands était si déchaîné et sûr de lui qu’il n’imagina pas un instant attendre, ne fût-ce qu’une une seconde, avant de doubler.
Ayant assisté à la scène il y a plus de trente ans, j’implore le lecteur de me pardonner d’avoir omis le détail de l’éviction définitive de la belle Lola blanche par le cow-boy ; il la harponna par l’arrière et lui brisa le support de l’aileron arrière. La présence du preux chevalier Bayard aux commandes de la numéro 12 aurait-elle changé la face du destin de cette voiture en terre bourguignonne ?
On ne refait bien sûr pas une course mais ce jour-là, à Dijon, flotta un air d’Alfa rodéo qui permit finalement au cow-boy, chapeauté après l’arrivée, accompagné de son fidèle Jacques, de remporter l’épreuve. Sacré Arturo…
Postface
Comme en 1974, Heinz Schulthess engagea sa Lola aux 24 heures du Mans en 1975, Esso avait remplacé Gulf, avec Hervé Bayard et André Savary comme équipiers d’infortune puisque la voiture, immobilisée dès le départ, abandonna bien vite châssis cassé avant la troisième heure ; elle était sixième aux esssais. On la vit également en championnat du monde des marques, outre à Dijon, à Monza, avec l’Italien Corrado Manfredini associé au patron et à Spa avec Christine Beckers et Willy Braillard. La seule participation de la T 284 S en Intersérie se solda par une seconde place à Hockenheim derrière la Porsche 917/20 du regretté suisse Herbert Müller. Qu’est devenu Heinz Schulthess ? Confidence pour confidence, je l’ignore…

Signé Philippe Vogel
(Au fait, vous avez vu que je n’ai pas parlé de qui vous savez…)
[1] voir les échanges de courriels sur le thème de la Lola T280 sur le forum Ten-Tenths.com. (http://www.ten-tenths.com/forum/showthread.php?s=995a3253...
Arturo Merzario aux 1000 km de Dijon 1975 © Philippe Vogel
Heinz Schultess © Philippe Vogel
Hervé Bayard sur Lola T284 S aux 1000 km de Dijon 1975 © Philippe Vogel
10:25 Publié dans Constructeurs | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : 1000 km de Dijon, Lola T284, alfa romeo 33TT12, arturo merzario, heinz Schultess, 1975



