samedi, 23 décembre 2006

Joyeux Noël en quatrième vitesse

perenoel.jpg

L'ami Jean-Marie Guivarc'h ne précise pas dans son courrier si le Père Noël dont il nous fait cadeau a les flics au cul. La dynamique de son trait semble plaider pour cette hypothèse. Nous n'accaparerons donc pas ce livreur de cadeaux, genre chute de camions, et nous saurons être bref, pour une fois, le temps de vous souhaiter à toutes et tous un joyeux Noël selon l'expression consacrée mais bien utile au blogueur, sur les rotules en cette fin d'année, et qui est preneur de la moindre expression toute faite de façon à s'économiser d'en fabriquer de nouvelles.

En cette période de la Nativité qui devrait incliner l'homme à sonder son âme, ou mieux celle de son prochain, plutôt que de s'interroger sur l'opportunité de passer à Windows Vista tout de suite, laissez-moi me recueillir une minute, et par le truchement du "Je" auquel je répugne - mais comment l'éviter quand on évoque un ami disparu. Oh ! Un ami, pas vraiment, nous ne nous connaissions pas,  nous savions juste nous reconnaître le dimanche, lui dans sa librairie du Virgin Megastore des Champs-Elysées , l'animateur de ce bel endroit où il passait des livres. Moi, comme flâneur, amateur de crème brûlée. J'ai parlé de lui ici. Il passait des livres, au sens qu'il transmettait à son interlocuteur le meilleur de ce qu'ils peuvent receler, et pas seulement les bouquins de bagnole, j'écris ça pour celui que cette note gonfle déjà.

Laurent Bonelli, il s'agit de lui, il s'agissait de lui, est mort mardi dernier à 37 ans d'un cancer foudroyant. Comme Gunnar Nilsson. Reviens, lecteur rigide, on reparle de bagnole. Mes dimanches à la crème auront un drôle de goût. Un goût de brûlé.



Un Père Noël 2006 un peu speed © Jean-Marie Guivarc'h

vendredi, 24 novembre 2006

Le Cake, Nino Vaccarella, Bernard Cahier, Grand Jacques

mans64.jpg

Regarde cette photo si tu le veux bien, Grand Jacques ! 

Oui, c’est bien à toi que s’adresse cet écran, Grand Jacques qui vit maintenant à l’heure des ordinateurs ; ne te retourne pas, il n’y a pas deux Grands Jacques sur terre. Chausse tes lorgnons et approche-toi. Oh ! Je sais d'avance ta réponse, obligatoire, immanquable : Mais c’est bien sûr Jean Guichet et Nino Vaccarella après leur arrivée victorieuse aux 24 Heures du Mans 64. J’ai encore dans l’oreille, comme si c’était hier, la sonorité un tantinet rauque du V12 de la 275 P. Quelle magnifique photo ! Mais pourquoi ça ce matin ? Et surtout, pourquoi à moi ?

medium_cako.jpgGrand Jacques, scrute le personnage qui fait face au flic juste derrière le mécano assis à côté de Vaccarella. D’ailleurs, pour plus de précision, tu le localiseras mieux dans le médaillon ci-contre.

Ah ! Je sens ton cœur faire un bond ! Tout comme le mien s’est emballé le jour où cette image m’est tombée sous les yeux, quelques années après la mort Du Cake [1]. Bernard Cahier avait aligné dans son viseur, sans fignoler beaucoup un cadrage que moult de ses confrères s’appliquaient à faire en même temps, la Ferrari, ses deux pilotes dont seul l’Italien est apparent, puis le public dont un élément, un seul nous importe aujourd’hui, Le Cake, spectateur anonyme mais réel passionné qui vivait l‘auto dans ses tripes et pilotait les quelques, souvent rapées, souvent des pièges, qui lui tombaient entre les pognes.

Nous sommes en 1964. D’autant que je m’en souvienne, Le Cake s’était barré de chez sa grand-mère, chez qui il était consigné – les conneries, il connaîssait -, avait pris le dur, s’était retrouvé dans les enceintes du Mans, L’Equipe du samedi sous le bras puis bientôt sur le chef, muée en chapeau car il avait fait chaud ce week-end.
Tu vois, Grand Jacques, à force d’avoir joué des coudes, il avait gagné la première ligne, la pole, en somme. Normal pour Le Cake qui, d’entre nous, était de loin le plus doué.

En 64, Grand Jacques, il te restait quatre ans avant de le connaître, un petit matin de juin 68, en partance pour le GP de Belgique. Tu t’étais inscrit à un voyage organisé et alors que tu pensais rejoindre un groupe, tu tomba sur deux gars esseulés faisant le pied de grue au point de rendez-vous, bientôt rejoints par un troisième, votre organisateur. Vous êtes les gars qui vont au GP de Belgique ? Oui, avez-vous fait en vous regardant, interloqués. Moi c’est Daniel, venez, ma caisse est garée pas loin, on y va !

Juin 68, c’était encore le bordel, les types avaient autre chose en tête que d’aller au GP de Belgique. C’est ainsi que tu as connu Le Cake, et Jean-Michel, l’autre voyageur. Une amitié de quarante ans, ou presque, naissait entre vous, que Le Cake a mise entre parenthèses en se tirant une balle dans la bouche le 1er février 1994. Oui, je sais que tu répugnes à lire ça, ta pudeur commanderait de taire cette mort qu’il a choisie et qui colle tellement à son personnage. Pourquoi la nier ?

En 1998, quand cette image a paru dans Ferrari la passion, une publication des éditions Atlas, Le Cake n’était plus. Il n’aura jamais su avoir été immortalisé en compagnie de ses héros, ces pilotes de course qu’il vénérait tant, et que, ce jour, le millier de lecteurs quotidiens de ce blog délaissent au profit d’une tête d’épingle grosse comme deux pixels, Le Cake.
Petite victoire post-mortem aux 24 Heures du Mans 64.

Grand Jacques, tu sais que ce samedi, chez George, sera enfin dite la messe que Le Cake voulait nous voir célébrer à sa mémoire. Et tu n’y serais pas ?!


Jean Guichet, Nino Vaccarella, Le Cake aux 24 Heures du Mans 1964
© (merci) Bernard Cahier (www.f1-photo.com)


[1]
Voir Jean-Paul "Le Cake" Copatey

dimanche, 23 avril 2006

Crème brûlée

Chaque dimanche que Dieu fait encore me voit au dernier étage du Virgin Megastore des Champs-Elysées, méditant sur la marche du monde, devant un café et une crème brûlée. On m’y connaît comme le "Monsieur à la crème brûlée", laquelle, accompagné de son copain noir, se matérialise sur ma table sans que j’aie besoin de signaler ma présence.

Je laisse se dérouler une heure, immergé dans un monde intérieur que n’atteignent pas les sonneries de portables et les vidéos diffusées par le réseau intérieur. C’est Nabila qui m’a servi, petite beurette insouciante qui navigue entre les tables avec la grâce d’une vipère des sables.
En face, à l’Atelier Renault, j’ai vu gagner cet après-midi sur l’écran géant cet Allemand qui bouffe les records comme les Chinois le pétrole. Qu’ils en profitent, Nabila et lui, qu’ils collectionnent millions de dollars et jours d’ARTT en Egypte – Nabila en revient, l’ai-je entendu dire à sa collègue -, car la fin est proche, m’a soufflé ma crème brûlée.

medium_mad-max.jpgÇa a commencé fin 1973 quand Pierre Messmer avait terminé son discours ainsi : "Naturellement toute forme de compétition auto et moto est suspendue jusqu’à nouvel ordre." Les cris d’orfraies du milieu sportif avaient rapidement ramené à la raison le pouvoir politique, et on n’y pensa plus, emportés que nous étions par la dernière des Glorieuses qui, comme ses deux sœurs précédentes, portait beau, consommait large, gaspillait l’eau, fondait les pôles, arrachait les forêts.
C’était aussi l’époque de la F1 3 L, la plus belle qu’on eût connue. On y mourait allègrement, on avait le droit se tuer en sport automobile comme dans la vraie vie ; je ne dis pas que ça rendait cette période plus désirable ; seulement on faisait ce qu’on voulait de la liberté qui s’attachait alors à nos existences. Une société qui, comme la nôtre aujourd'hui, interdit à la mort d'oeuvrer, est une société qui la convoque sous d'autres formes, plus pernicieuses - terrorisme, catastrophes naturelles, pollution, maladies nouvelles, etc.

Les turbos, espèces de gros soufflés mécaniques, ont commencé de gâcher la fête. Des machins de mille chevaux et de cinq cents kg lâchés dans les rues de Monaco ; de la pornographie pour malades mécaniques. Mad Max s’annonçait. Puis les circuits se sont mis à enfler, à repousser plus loin des spectateurs pressés comme des citrons pour assister à des processions à mille balles le siège. Les pilotes sont devenus des vedettes de cinéma, sans vie propre, déconnectées du tissu social, prononçant en conférence de presse des paroles formatées par les intérêts financiers ; autant dire des robots.

Et les gens se sont mis à enfler car ils bouffent de la merde. La merde qu’on achète à Lidl n’est pas chère et à l’avantage de préparer les populations à ce qu’elles trouveront dans leurs assiettes dans quelques années, quand l’agriculture devra faire des choix car elle ne pourra plus nourrir ceux qu’elle nourrissait jusqu’alors. Quant aux autres, les sept dixièmes de la planète, qui crevaient de faim, ils seront morts depuis longtemps. Comme en Afrique où on regarde passer le Paris-Dakar, et sous les roues duquel, ô paradoxe, on a encore la liberté de se faire écraser.

Qu’elle en profite la F1, ce bubon purulent sur la peau fragile de la société, qu’elle en profite la société, verrue cancéreuse sur la peau fragile de la Terre, elles n’en ont plus pour longtemps. Que celle-ci remballe vite fait ses motorhomes de 32 mètres de long, ses comportements de star capricieuse, son mépris, et celle-là, son politiquement correct, son bien-disant culturel, sa gauche caviar ; car sinon d’autres vont s’en occuper.
Les réserves de pétroles arrivent à un seuil stratégique, les estimations optimistes ayant été faussées pour des raisons géopolitiques. Le taux de croissance de la chine est de 10% par an, son taux de pollution est colossal. Le climat est irrémédiablement abîmé par les hommes qui ne valent pas mieux qu’une bande de bonobos. Les calottes glaciaires s’étiolent, entraînant à court terme une montée des océans incalculable. Le travail se raréfie, les matières premières aussi, au contraire du racisme et de la haine de l’autre dont nos rues abondent.

Et pendant ce temps, Kimi, comme une rengaine : "Des gros points, je veux des gros points, et je remercie les gars à l’usine qui ont fait un boulot exceptionnel ; j’espère avoir le temps de visiter Shanghai qui est une ville merveilleuse et où je compte de nombreux fans… nombreux fans… nombreux fans… " Arrête Kimi, ton disque est rayé.

Lorsque le papier aura disparu, les survivants auront encore la possibilité de lire le monde d’avant sur l’écran intégré à leur poignet ; les fanatiques du sport automobile d’avant Kimi se brancheront sur MdS, tenu par un vieillard atrabilaire que la haine aura conservé.
(Drôle de goût ma crème brûlée aujourd’hui)


Mad Max
© Kennedy Miller Production

samedi, 21 janvier 2006

Miscellanées

Dîner l’autre jeudi chez "Fernand", à Montparnasse, avec le Dr Reimsparing, un auguste praticien que le hasard mit sur ma route, au bord d’un circuit, dans les années 70. Nous nous perdîmes de vue ensuite jusqu’à ce qu’un courrier publié par moi dans une revue automobile historique, il y a trois ans, déclenchât chez ce pur passionné un mail de reprise de contact.
Depuis je ne laisse pas passer plus d’un mois sans que j’avale une des pilules de l’austère Reimsparing qui, en pleine époque de la F1 3 litres, au moment où selon moi cette discipline connaissait son âge d’or, se languissait du ricin d’avant-guerre, des hommes en serre-tête chevauchant des engins montés sur roues de vélocipèdes.
J’ai rejoint ses vues aujourd’hui, lesquelles ont souffert quelque exception dans les années 80 qui le virent tomber littéralement amoureux d’Ayrton Senna, lui en frac et chapeau haut de forme, pour qui le sport automobile a cassé sa magie le jour où Jackie Stewart n’a pas voulu courir à Spa.

Les pilules magiques du Dr Reimsparing, je tente de vous les prescrire, chers amis, en vain depuis que j’ai ouvert ce blog ; usant de moult stratagèmes, de viles promesses qui jusqu’à présent furent impuissants à décider ce bon docteur à tenir la rubrique que sa prodigieuse culture automobile, sa hauteur de vue et sa profondeur d’analyse conduisent droit sur Mémoire des Stands.
Mais, jeudi, j’y suis parvenu. Enfin presque. "Je vais y réfléchir", m’a-t-il lâché que le quai du métro. On a lu de temps à autre, à l’époque où les commentaires de ce blog n’étaient pas devenus des miroirs à ego, ses contributions frappées au coin de l’érudition, mouillées d’humour, toujours merveilleusement écrites – quelque chose qui m’est cher, quelque chose qui est rare – auxquelles il n’était jamais répondu, faute de combattant. On lira mieux Reimsparing.

***

medium_46-1.jpgRétromobile [1] approche. Le programme se dessine. Parmi les animations, axées cette année autour de la publicité automobile, combien alléchante est celle que le "National Motor Museum Beaulieu" annonce et dont je cite le descriptif : "Une équipe de charmantes mécaniciennes remontera pièce par pièce une Caterham."»
Voilà qui ouvre l’imagination, d’autant que l‘un des partenaires de l’opération est "Meguiar’s", un produit à astiquer les carrosseries. Une fois remontée la caisse, que vont démonter ces dames ? Je promets de suivre l’affaire et de jouer la transparence, à moins que le Dr Reimsparing, sorti pour l’occasion de la bibliothèque où il serre ses souvenirs d’avant-guerre, ne s'offre à un démontage, grillant sur le fil son futur webmaster.

***

Tenez, à propos de webmachins, je reçois un mail signé d’une certaine webmistress qui a fait le 10 000e site sur Senna [2] et demande à échanger avec moi des liens durs, des boutons, etc. En outre elle poursuit en désirant me mettre dans son annuaire et veut qu’en revanche je mette mon bouton en rotation sur son site.
Bref, j’ai pas tout compris et pour tout vous dire, j’ai pris peur. Je l’imagine avec son fouet, en cuir noir ciré avec Meguiar’s, écartant sa page d’accueil pour que j’y glisse mon bouton.
Mon amour pour Senna revêt une apparence plus sobre. A moins qu’un docteur de mes amis se laisse tenter…


[1] www.retromobile.fr
[2] www.ayrtonsenna.free.fr

mardi, 10 janvier 2006

Leiris au Virgin

Coup de bol dimanche dernier au Virgin Megastore des Champs, où je déguste invariablement une crème brûlée au café du dernier étage : le bouquin dans lequel Michel Leiris a écrit sur la course automobile, Frêle bruit, est en rayons.

medium_frele_bruit.jpgJe  cherche ce truc depuis longtemps, après l’avoir, non sans peine, isolé dans l’œuvre de cet ethnologue écrivain qui flirta avec le surréalisme avant d’attacher son écriture au décryptage des mythes. Ce ne fut pas aisé car personne n’a semble-t-il noté un intérêt automobile chez Leiris, en tout cas pas les spécialistes qui maintiennent le site officiel qui lui est consacré [1] et qui ont répondu, avec une ironie un brin dédaigneuse au sportif vroom vroom qui se permettait une si triviale question, que non, Michel Leiris n’a jamais écrit sur les courses de voitures. Sur la tauromachie, oui comme Montherlant ou Hemingway, comme beaucoup, mais pas sur ces choses-là.

Eh bien messieurs, si ! Le bouquin est à moitié en solde chez Virgin : 7, 93 €, une aubaine. Je le feuillette à toute vitesse, tâchant d’isoler parmi les quelques 400 pages du volume paru chez Gallimard dans la collection "L’Imaginaire" les mots clés qui stopperaient mon œil. Ca y est : fuselage vert, Jim Clark, Monza.
Il y en a deux pages. Seulement deux pages. C’est pas lourd. J’hésite. Je prends le bouquin ou je lis sur place ? J’entame une lecture en accéléré, sous le regard lointain mais présent de Laurent Bonelli, le patron de la librairie. Il m’a repéré depuis les années que j’arpente son sous-sol, et il sait que je le sais. Il ne s’approche jamais mais je devine une connivence dans son attitude, qui me va. Il respecte l’exacte distance que je mets entre les êtres et moi, comme s’il la connaissait d’instinct. Bref.

Je lirai le Leiris à la maison. Je l’emporte et me dirige vers les caisses prises d’assaut. Les queues s’allongent devant les nanas qui prennent du fric aux endimanchés. J’ai le temps de picorer des phrases dans le chapitre en question : apparemment Leiris a assisté au GP d’Italie 63, car il raconte une victoire de Clark à Monza.
Pourtant, tout ça me semble mauvais. Dans la file d’attente qui se réduit moins vite que fond un glacier au XXIe siècle, la banalité des réflexions qu’a faites cet écrivain qui ambitionnait de "traiter le langage comme s’il était un moyen de révélation" saute aux yeux. Comparaisons faciles, lyrisme de pacotille, abondance de qualificatifs ; on dirait l’édito d’un magazine sur l’automobile historique qui ne paraît plus depuis peu.
Bon, on dissèquera ça chez soi.

"Monsieur, je suis désolé, je ferme ma caisse", me fait la fille devant qui je viens de poireauter une demi-heure !
"Allez à côté !" Mais à côté c’est blindé. D’ailleurs les mecs qui blindent cette queue me font comprendre qu’ils ne sont nullement disposés à m’en laisser un bout.
De rage, je balance le Leiris sur une pile de Routards posés là et me casse en tâchant de monter dignement l’escalier qui accède au rez-de-chaussée, des fois que, depuis son desk, Laurent Bonelli aurait suivi la scène. On verra dimanche prochain si Frêle bruit est encore là. Mais ils n’en ont qu’un exemplaire.
D’ici qu’un commentateur me le pique !


LEIRIS (Michel) .- Frêle bruit. “Coll. L’imaginaire”, Ed. Gallimard, Paris, 1992, 399 p., 7,93 €


[1] http://www.michel-leiris.com