samedi, 12 mars 2005

Beltoise Mexique 68 #15/88

medium_beltoise-defense.jpgMontlhéry, Albi, Rome, les courses s'enchaînent les unes aux autres en cet automne 68.
Jean-Pierre Beltoise n'a guère le temps de souffler: des événements extra-sportifs l'accaparent, engendrés par sa notoriété de plus en plus affirmée en France ; ainsi le Salon de l'automobile, où il signe un petit record de 252 autographes en une heure ; ainsi la sortie de son livre Défense de mourir [1].

Dans le zinc qui se pose sur le tarmac de Benito Juárez International Airport, Jean-Pierre a une autre préoccupation : va-t-il pouvoir disposer de la seconde MS10 de Ken Tyrrell, comme il en avait le désir, et dont Claude Le Guezec a commencé de négocier le prêt lors de la course F2 d'Albi ? Henri Pescarolo aurait dans ce cas la MS11 de Beltoise.
Tyrrell refuse le montage proposé par le directeur sportif de Matra Sports et c'est Servoz-Gavin qui a finalement MS10/01.

JPB se rabat donc sur sa monture régulière, MS11/01, dotée de son volet électrique, d'un échappement à quatre sorties et d'un échafaudage particulièrement élégant de trois radiateurs d'huile montés au-dessus de la boîte de vitesses ; les techniciens de l'équipe de Georges Martin ne savent plus trop que faire pour empêcher l'usine à gaz qu'est leur moteur V12 type MS9 de chauffer.
Quant au grand « Riton », il ne disposera de MS11/03, la voiture de réserve, que le samedi, lorsque les mécanos auront réuni en un ensemble roulant le châssis qui est dans une caisse et le moteur qui est dans une autre...

Comme à Ste-Jovite, un mois auparavant, quatre Matra s'aligneront au départ du Grand Prix. Le Championnat se joue ici entre Hill et Stewart, mais c'est Siffert qui arrache une pole magnifique de 1'45.02, tandis que Stewart fait 1'46.14, mais avec la voiture de Servoz-Gavin et ne sera au bout du compte crédité que du chrono effectué avec sa voiture habituelle avant qu'elle casse, 1'46.69.
Jean-Pierre est en septième ligne, treizième temps de 1'48.38. Pesca est hors de vue en 1'50.43.

Graham Hill s'empare de la tête au départ et Beltoise passe en quatorzième position au premier pointage devant Solana, Ickx, Bonnier, Courage, Elford, Pescarolo et Lucien Bianchi.
Le point d'attache de l'amortisseur arrière gauche choisit de casser au dixième tour, condamnant la voiture numéro 21 à rentrer au stand.

Quand Pescarolo coupera la ligne, dernier à trois tours de Hill, vainqueur et nouveau Champion du monde, il en sera fini de la Matra MS11 V12, qu'on ne reverra plus qu'au musée, une auto dont Jean-Francis Held disait qu'elle avait de l'embonpoint et peu d'asthme, une auto qui faisait rigoler le créateur du V8 Cosworth, Keith Duckworth : «la voiture qui perd ses chevaux par les échappements.»

En 1968, Jean-Pierre Beltoise termine neuvième au Championnat du monde avec onze points, premier au Trophée d'Europe de F2 et premier au Championnat de France F1-F2.


Grand Prix du Mexique .
Autodromo de la Ciudad de Mexico "Magdalena Mixhuca" . 3 novembre 1968
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr173.html


[1] BELTOISE (Jean-Pierre). - Défense de mourir. Ed. Solar, Paris, 1968, 284 p.

jeudi, 10 mars 2005

Beltoise Etats-Unis 68 #14/88

En ce début octobre c'est l'été indien à Watkins Glen, minuscule bourgade logée aux confins de l'Etat de New York, dans la région des Finger Lakes. L'action alternée du froid et du soleil rasant d'automne donne au feuillage une teinte de vieil or qu'on vient admirer de tout le pays.

medium_the_glen.jpgAujourd'hui, vendredi 4 octobre 1968, on regarde également quatre taches bleues qui complètent la couleur d'un paddock aujourd'hui noyé de pluie : les deux Matra MS 10 de Jackie Stewart ainsi que MS11/03 transportée ici pour Henri Pescarolo qui n'est pas engagé mais qu'on espère faire tourner quand même, et MS11/01, la voiture de Jean-Pierre Beltoise.

Les essais débutent sur le mouillé. Les moteurs V12 Matra ont leur allumage modifié selon des enseignements tirés des 24 heures du Mans disputées la semaine précédente, ce qui n'empêche pas le moteur de Beltoise de connaître des ennuis de joint de culasse. On le remplace par celui monté sur la voiture de Pescarolo.
Jean-Pierre fait 1'14.57 dans ces conditions mais améliore largement le lendemain par un 1'06.96 qui le place treizième sur vingt, événement qui laissera froids les médias qui n'ont d'yeux que pour Mario Andretti, en pole dès sa première participation en Grand Prix avec un fracassant 1'04.20.

Le starter a sorti, cette année, un complet mauve de son armoire et les rares photographies en couleur du Grand Prix (1968 est l'âge de pierre des reportages photos) montrent un gros bonbon violet sautant en l'air et brandissant un drapeau à damiers au nez de vingt furieux qui giclent à l'assaut du Glen.
Quelque part entre Mario Andretti qui part en tête et Vic Elford qui prend la queue, Beltoise extirpe sa lourde Matra et passe en treizième position au premier tour, mais une fausse manœuvre de Piers Courage, qui tente de le dépasser au second tour, l'expédie au dernier rang.

Jean-Pierre commence donc une remontée, exercice où il excelle souvent. Il saute Lucien Bianchi au tour suivant puis c'est la Cooper de Vic Elford qui mate les échappements de la Matra, et encore Jo Bonnier au cinquième tour, puis Piers Courage au sixième. Jackie Stewart, devant, n'amuse pas le terrain ; au treizième tour, il en prend déjà un à Beltoise. On mesure à de petites choses comme celles-là le handicap de la MS11, pénalisée par son bouilleur peu puissant qui alourdit une auto qui est pourtant très voisine en conception de celle de Jackie.
La ronde se poursuit jusqu'au quarante-quatrième tour quand sa boîte de vitesse se bloque et condamne Beltoise à l'abandon, alors qu'il naviguait en dixième position.


Grand Prix des Etats-Unis . Circuit de Watkins Glen . 6 octobre 1968

Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr172.html


Fall at The Glen
© http://www.bodinehouse.com

lundi, 07 mars 2005

Beltoise Canada 68 #13/88

Le circuit du Mont-Tremblant est utilisé pour la première fois dans le cadre du Grand Prix du Canada. C’est un site enchanteur tracé au milieu des bois et des lacs que Stewart jurerait avoir été dessiné par Walt Disney, avec des courbes pentues et un profil heurté qui rappellent un grand huit.
Un Jackie Stewart qui, en professionnel et flanqué de Johnny Servoz-Gavin, débarque mercredi soir à Sainte-Jovite et trouve le temps de découvrir le circuit au volant d'une voiture de location ; tous deux sont engagés par Matra International sur les MS10.

medium_can68.jpgL'équipe Matra Sports arrive tranquillement le jeudi, une heure avant le début des essais officieux. «Les touristes» dit Servoz. Jean-Pierre Beltoise reconnaîtra des années plus tard que l'approche de la course de l'équipe française n'avait rien à voir avec celle que Ken Tyrrell imprimait à la structure soeur basée en Angleterre. «On a couru en franchouillard» confiera-t-il à José Rosinski.

Henri Pescarolo est là, le vendredi, devant sa MS11. Il effectue ses grands débuts en F1 sur le châssis 03, le troisième tenu en réserve que Matra a convoyé jusqu'ici, comme il est de tradition outre-Atlantique où les primes de départ justifient de multiplier les autos. Jean-Pierre est sur 01.
Mais si elles ont doublé numériquement, les deux grosses voitures bleues ne multiplient pas par deux leur compétitivité, loin s'en faut... Pesca casse son moteur par défaut de pression d’huile dès le début des essais, non sans avoir trouvé le temps de faire 1'48.3. Il améliore le lendemain avec un 1'41.2 qui ne lui évite pourtant pas la fin de grille, tandis que Beltoise, légèrement meilleur, signe le quinzième chrono à cinq secondes de Jochen Rindt qui est sur une autre planète et rafle les mille dollars promis à l'auteur de la pôle.

Le samedi soir Stewart emmène les Français se consoler autour d'un verre, l'histoire ne dit pas si l'Ecossais a payé.

C'est le Premier ministre Pierre-Elliott Trudeau qui donne le départ dimanche, par beau temps. Beltoise est seizième à la fin du premier tour, handicapé par une auto dépassée. Il ne progresse qu'au fil des abandons et se retrouve dixième au trentième passage, mais Amon, en tête, l'avait doublé dès le vingtième tour. Il est parvenu à la huitième place quand il stoppe pour changer de batterie, et repart derrière Henri Pescarolo.
Les deux Matra naviguent de concert jusqu'au cinquante-cinquième tour, quand le moteur de Pesca serre, baisse de pression d'huile. JPB est sixième quand, à douze tours de l'arrivée, il abandonne sur rupture de transmission.


Grand Prix du Canada . Circuit du Mont-Tremblant . 22 septembre 1968

Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr171.html

vendredi, 18 février 2005

Beltoise Italie 68 #12/88

medium_belita68.jpg


Les pilotes de course ne chômaient pas dans les années soixante. La spécialisation dans une unique discipline qu'on observe aujourd'hui n'existait pas.

Ainsi Jean-Pierre Beltoise, en arrivant à Monza au matin du vendredi 6 septembre 1968, avait disputé, depuis le précédent GP d'Allemagne, le 4 août, trois épreuves : deux courses de côte en France et une de F2 à Enna.
Si c'est un pilote affûté qui gare son auto de location dans le paddock de Monza, l'attend dans son box une Matra qui l’est moins, c'est MS11/01, de service après un gap de trois Grands Prix.
On l'a pourtant améliorée par l'apport de nouveaux amortisseurs de Carbon, de nouvelles roues, plus légères, apparaissent et un réservoir d'essence latéral est monté à droite. On sait la voiture très gourmande, elle consomme environ une fois et demie de plus qu'un V8 Cosworth et sa surcharge pondérale due au carburant supplémentaire embarqué grève une compétitivité déjà mise à mal par le manque de puissance chronique du V12 qui, annoncé pour 410 CV au banc, perd une grande partie de ses moyens une fois installé sur le châssis.

Au-dessus du train arrière est placé l'aileron mobile apparu au Nürburgring, ici protégé d'un petit capotage. La technique des ailerons mobiles lancée par Matra séduit nombre de constructeurs puisqu'on note que Ferrari a recours à l'hydraulique pour manœuvrer les siens tandis que Brabham utilise sur ses ailerons un système mécanique commandé par câbles.
Jean-Pierre a des ennuis le vendredi ; une fuite d'huile se déclare. Il « signe » le lendemain un mauvais 1'29.30 qui est à comparer au 1'26.07 de Surtees sur la Honda RA 301.

Dimanche, une foule énorme envahit le parc de Monza (la Ferrari d'Amon est en première ligne). La police totalement désorganisée ne peut endiguer des vagues de tifosi braillant Forza Ferrari !
Beltoise a moins de pression sous son casque bleu et blanc. Il est tranquillement dernier au premier tour mais saute Jo Bonnier et Vic Elford au second passage. Il est régulier à défaut d'être vite et ça paye : treizième au quinzième des soixante-huit tours.

Sa progression est facilitée par les abandons en cascade. Il se fait prendre un tour, puis deux, et termine finalement cinquième à deux tours du vainqueur, Denny Hulme.
JPB est, au soir de Monza, cinquième ex aequo avec Pedro Rodriguez au Championnat du monde avec onze points.

Grand Prix d’Italie . Autodromo nazionale di Monza . 8 septembre 1968
Fiche tehnique : http://www.grandprix.com/gpe/rr170.html

samedi, 05 février 2005

Beltoise Allemagne 68 #11/88

Quand ils arrivent sur le massif de l'Eifel le vendredi matin, pilotes et spectateurs constatent qu'un épais brouillard enveloppe la piste. Faisant grise mine, les mécanos déchargent du camion les deux monoplaces frappées du coq rouge de Matra et les protègent aussitôt sous des bâches. La cour carrée qui sert de paddock au Nürburgring résonne des flocs-flocs mouillés des hommes qui vont aux nouvelles.

Pour la première fois depuis Monaco, Jean-Pierre Beltoise dispose de ses deux châssis, 01 et 02. Les deux autos diffèrent au fil de leurs évolutions ; 01 a son réservoir d'huile toujours à l'avant et le radiateur est à gauche de la coque tandis que l'échappement est revenu à la conformation initiale de six tuyaux.
JPB va préférer 02 pour courir, châssis doté du nouvel échappement « quatre tuyaux » et aussi d'un aileron arrière d'un genre nouveau et sur lequel l'attention des observateurs se focalise car il est mobile et commandé par un servomoteur issu de la technologie militaire propre à Matra.
Cet aileron n'est pas destiné à améliorer la portance mais sert théoriquement à aider au freinage, il est actionné depuis la pédale de frein et reste débrayé en position neutre en ligne droite. Testé en vue de Monza, le système est débranché le jour de la course. On note enfin le montage de freins de F2 à l'arrière, plus légers.

medium_belalem68.jpgLa première séance d'essais du vendredi est disputée sous un brouillard opaque et sur sol humide, Ickx signe un 9'04.0 qui sera invaincu et relègue Amon à dix secondes, temps qui en disent long sur les conditions de visibilité et d'adhérence.
Les séances de l'après-midi et du lendemain matin sont annulées : la visibilité est de 100 mètres devant les stands. Chacun trompe son désœuvrement à sa façon. Beltoise et une partie de son équipe sont partis déjeuner à l'extérieur du Ring, pensant que le mauvais temps perdurerait. Ils entendent des hurlements de moteurs sur le chemin du retour et Jean-Pierre aperçoit sa MS11 sur la piste aux mains de Johnny Servoz-Gavin ; les essais ont repris l'espace d'une accalmie et Le Guezec a demandé au Grenoblois, présent au Ring pour pallier une éventuelle défaillance de Stewart (poignet douloureux), de tourner sur la caisse numéro 12.

Une ultime séance se déroule le dimanche car les temps signés samedi sont loin d'être significatifs. Le seul à améliorer est Beltoise qui se hisse en cinquième ligne en 10'17 et Stewart, en forme, fait sous la pluie un 9'54.02 prometteur. Une attente interminable commence, tous scrutent le ciel, espérant une trouée de soleil. En vain.
On a du mal, depuis la tribune de presse, à distinguer les stands qui sont en face. Tous les pilotes sont en pneus pluie. Des gens s'amusent à tâter du doigt les Dunlop et rigolent ; le pneu est si abrasif qu'il colle comme de la glue.
Le starter libère les vingt voitures en direction de la Courbe sud qu'Amon aborde en tête, suivi de Hill et de Stewart. L'Ecossais, qui allait accomplir ici la course de sa vie, passe en tête au premier tour avec huit secondes d'avance sur Hill. Beltoise est treizième derrière Rodriguez, très loin de l'homme de tête dont le capital de secondes se monte à trente-quatre au second tour.

Anonyme, JPB se bat dans le brouillard et grappille des places au fil des abandons. Il est dixième au tour quatre, mais, en bagarre avec Piers Courage, il sort à Hohe Acht et abandonne, constatant une fuite d'essence.
Stewart termine sa chevauchée solitaire avec quatre minutes d'avance sur Graham Hill, fixant ce jour le record du plus gros écart à l'arrivée d'un Grand Prix.

Jean-Pierre Beltoise rendra hommage à Jackie en ces termes qui disent, avec pudeur, la différence entre un champion hors du commun et un pilote de course : « Ce que Jackie a réalisé pendant cette course, je n'en aurais tout simplement pas été capable. »

Grand Prix d’Allemagne . Circuit du Nurburgring . 4 août 1968
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr169.html

dimanche, 09 janvier 2005

Beltoise Angleterre 68 #10/88

Jean-Pierre Beltoise n'a jamais fait des merveilles au Grand Prix d'Angleterre et l'édition 1968 confirme cet état de fait ; un abandon au onzième tour, moteur serré.

Matra a pourtant travaillé ferme sur la MS 11 dont l'exemplaire 02 est débarqué du transporteur - c'est l'auto avec laquelle Beltoise a couru à Monaco et Rouen. Elle dispose du moteur qui fit le GP de France, inférieur à l'autre qui avait serré aux essais de Rouen et qui, en proie à des ennuis au banc d'essai de Vélizy, n'arriva à Brands Hatch que le vendredi, veille de la course. Il était trop tard pour qu'il tourne et ne fut pas utilisé.
Des ailerons sont essayés par Jackie Stewart et Beltoise.
medium_belang68.jpgIl s'agit d'un montage provisoire du type de celui testé par les McLaren, un petit volet positionné au-dessus du moteur, que Stewart, contrairement au Français, fera démonter de sa MS10 pour la course. Quant à la MS 11, elle est en conformation « Rouen » avec ses réservoirs additionnels, sa suspension en titane, sa boîte de vitesses Hewland FG 400 et le radiateur d'huile au niveau de celle-ci.

Beltoise signe aux essais un quatorzième temps assez moyen ; l'auto est toujours aussi lourde et le moteur a un faible couple à bas régime et rien de ce que tentèrent les mécaniciens pour l'améliorer (différents réglages de carburation, plusieurs types de bougies) n'y fit. Les journalistes se divertissent d'un spectacle qui restera unique dans le cadre d'une course : Jackie Stewart essaye brièvement la MS11.
Jean-Pierre est flanqué de Georges Martin, le père du V12, quand l'Ecossais décolle des stands. Leur mine à tous deux est longue, boudeuse ; il y a du pain sur la planche à dessin.

Alors que la météo avait été clémente les jours précédents, quelques gouttes s'invitent peu avant le départ. Panique sur la grille. Beltoise opte pour des Dunlop mixtes. Au baisser du drapeau s'envole Jackie Oliver devant le détenteur de la pole position, Graham Hill, et au premier passage on note Beltoise treizième, coincé entre Denny Hulme et Piers Courage. Il gagne une place au troisième tour puis une autre au septième, et il parvient à la dixième position quand au onzième tour son vieux moulin rend l'âme : pompe à huile en rade.

Grand Prix d’Angleterre . Circuit de Brands Hatch . 20 juillet 1968
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr168.html

vendredi, 07 janvier 2005

Beltoise France 68 #09/88

medium_belfra68.jpg

Le ciel roule de gros nuages sur les collines des Essarts. Comme souvent cette saison, la pluie semble décidée à demander une accréditation à ce Grand Prix de France.

En pôle il y a Jochen Rindt. Son curieux visage aplati porte le masque de la concentration.
Deux lignes derrière lui s'est hissé Jean-Pierre Beltoise. Un bon temps réalisé dans la lignée de sa performance du dernier GP de Hollande. Matra lui a préparé MS11/02 aux petits oignons ; juste sortie de Vélizy, l'auto a été allégée, rééquilibrée par le déplacement du réservoir et du radiateur d'huile à l'arrière, optimisée aérodynamiquement avec le montage de petits volets au-dessus des triangles de suspension avant et surtout revitaminée par un moteur spécial tirant 427 CV. La capacité des réservoirs est portée de 185 à 225 litres.
Beltoise fait un festival aux essais du vendredi et au prix d'une défonce spectaculaire dans la descente arrache un excellent huitième chrono, devançant notamment Hill, Rodriguez, Siffert, Attwood et Brabham.

En bout de peloton une drôle de voiture blanche avec un rond rouge sur le devant, la nouvelle Honda pilotée par un débutant de 40 ans, Jo Schlesser. Jo est aux anges, il sourit aux photographes.

Lorsque le directeur de course libère les seize autos, la pluie, tant redoutée, tombe. Ickx, qui seul a chaussé des pneus pluie, saute Stewart et passe en tête au premier passage devant les tribunes avec deux secondes d'avance. Il ne sera jamais rejoint.
Derrière, un peloton multicolore s'étire dans la terrible descente vers le Nouveau-monde ; JPB est huitième.
Au troisième tour, une colonne de fumée noire s'élève, montant de la courbe des Six-frères.
Schlesser est sorti dans la descente, sa voiture tout en magnésium s'enflamme comme un pin en été. Au même instant, doublé par Amon, Jean-Pierre Beltoise rate son freinage au Nouveau-monde, embarque la MS11 dans un ample tête-à-queue et se retrouve quasiment en fin de peloton.
Passant à la hauteur de la Honda qui n'est qu'un brasier, il ne l'identifie pas immédiatement. Tour après tour, le pilote de la Matra tente de reconnaître à travers le brasier un élément qui permettrait de savoir qui...
Il stoppe au onzième tour. On lui monte des pneus à rainure centrale, lui fait le plein à l'aide d'un dispositif sous pression conçu par Matra.

Jean-Pierre est loin, ailleurs. Il demande la confirmation de ce qu'il sait déjà - oui c'est Jo qui est mort. Les deux hommes avaient débuté leur relation dans la rivalité chez Matra en F2 où Jean-Pierre plus jeune et davantage résolu s'était imposé ; puis l'amitié s'était immiscée quand ils avaient appris à se connaître.
Beltoise s'arrache du stand, démoralisé. Alors que Jacky Ickx en tête tourne en 2'20, lui se traîne en 2'39, 2'40. Il stoppe encore au dix-septième passage pour changer de lunettes puis entame une lente procession en direction du soixantième tour, terme de l'épreuve. Tendant obstinément le cou à chaque passage devant son stand d'où on lui indique le nombre de tours restants, JPB remue des pensées noires sous son casque ; il veut abandonner la course, « c'est trop con » se dit-il. Il termine neuvième à quatre tours.

Jacky Ickx reçoit le bouquet du vainqueur sans sourire. Il le dépose pendant le tour d'honneur à l'endroit où cet après-midi un homme est mort.


Grand Prix de France . Circuit de Rouen-les-Essarts . 7 juillet 1968

Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr167.html

samedi, 06 novembre 2004

Beltoise Hollande 68 #08/88

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Le mauvais temps règne sur la côte batave en cette fin juin.
Une légère accalmie le vendredi permet d'établir une première hiérarchie avec Amon qui signe notamment un 1'23.54 resté inviolé et qui lui offre la pôle.
Matra a convoyé à Zandvoort le chassis MS11/01 pour Jean-Pierre Beltoise, 02 étant resté à Vélizy où l'attend l'important programme de modifications qui n'avait pu être mené à cause des grèves de mai.
01 a reçu depuis Spa quelques améliorations, les échappements sont raccourcis et ramenés à quatre tuyaux dans le but de gagner des chevaux en bas et on teste discrètement un système de traction intégrale, d'ailleurs vite abandonné.

Samedi, Ken Tyrrell demande à Beltoise de tourner sur la MS10 de Stewart pour soulager le poignet toujours douloureux de l'Ecossais. Un Stewart qui qualifie néanmoins son auto en cinquième position sur la grille alors que Beltoise rame sur la piste séchée par le vent du Nord et ne fait pas mieux qu'un modeste seizième chrono, à plus de trois secondes d'Amon.

Dimanche matin, tout le monde a le nez en l'air. Pleuvra, pleuvra pas ? La piste est mouillée, super glissante et le vent glacial qui souffle du large ne semble pas devoir l'éponger.

Jean-Pierre est perplexe devant sa MS/11 chaussée de pneus Dunlop à large rainure centrale, les plus tendres, tandis que Jackie Stewart a préféré monter des intermédiaires. Claude Le Guezec, le directeur sportif de Matra, et Beltoise, ont opté pour ce type de pneus qu'aucun autre concurrent équipé de Dunlop n'a pris le risque d'utiliser car trop fragile, mais la Matra va devoir s'arrêter en cours d'épreuve pour ravitailler, alors… autant risquer le pari, quitte à changer de train si le tarmac sèche.

Les dix-neuf voitures sont libérées. Hill, mal parti, se reprend et passe en tête au premier tour devant Stewart, bien placé, Rindt, Amon, Ickx, McLaren… et Beltoise qui a déjà sauté quatre concurrents. Une fantastique remontée commence. Le Français est huitième au passage suivant puis cinquième le tour d'après. Les Dunlop pluie font merveille sur ce revêtement couvert d'huile et de sable mêlés, glissant comme une patinoire.
Stewart, qui dans l'histoire a oublié son poignet foulé, prend la tête au quatrième tour et ne la lâchera plus jusqu'au drapeau à damiers.
Beltoise est déchaîné et vole de virage en virage. La Matra sur le mouillé transforme ses handicaps (excès de poids et manque de puissance) en avantages exactement inverses, et on sait son pilote à l'aise dans ces conditions d'adhérence précaire qui lui rendent moins pénibles les efforts imposés à son bras gauche bloqué depuis l'accident de Reims en 1964. Il passe Hill au onzième tour et le voilà second, il remonte le leader et fixe en 1'45.91 le meilleur tour au treizième passage.

Pourtant au 21e tour, distrait par Bruce McLaren qui rentre au stand à pied, il commet une faute qui l'envoie en toupie à Tarzan dans un nuage de sable mouillé. Des grains de sable s'introduisent dans sa commande d'accélérateur qui commence à gripper. Jean-Pierre signale à son stand au tour suivant qu'il va stopper au prochain passage, laissant ainsi le temps à Le Guezec de préparer ses gars.
On nettoie son accélérateur, refait le plein tandis qu'on lui troque sa visière contre des lunettes et il repart en trombe en septième position mais refait un tête-à-queue pratiquement au même endroit, surpris par le surpoids de carburant. Il se redresse sans bobo et part à l'attaque de Graham Hill alors solide second à une minute de Stewart. L'Anglais sera avalé non sans résistance au 50e tour et c'est alors que Stewart pointe son museau bleu au cul de la MS11 et l'avale, prenant un tour à Beltoise au moment ou celui-ci retirait ses lunettes couvertes de buée.
Piqué au vif et nonobstant les panneaux du stand qui lui demandent de ne pas tirer plus de 9000 t/m d'un moteur qui frise la panne sèche, JPB se dédouble sur l'homme de tête au 71e passage et reste le seul à qui Stewart n'a pas pris un tour. Les deux Matra terminent dans cet ordre et cette première victoire d'une voiture française depuis la création du Championnat du monde de F1 en 1950 est saluée avec un fol enthousiasme en France.

Le quotidien L'Equipe titre le lundi matin : « Le jour de gloire est arrivé ».

Grand Prix de Hollande . Circuit de Zandvoort . 23 juin 1968
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr166.html

vendredi, 05 novembre 2004

Beltoise Belgique 68 #07/88

Des trombes d'eau s'abattent sur les Ardennes belges le samedi 8 juin 1968. Le toboggan de Spa est quasi-silencieux, seulement troublé par la Honda de John Surtees qui passe devant les stands en soulevant un spray tellement opaque que la plupart des pilotes ont renoncé à tourner.
La pluie à Spa est mortelle. L'ambiance aussi, depuis que vient de tomber la mort de Ludovico Scarfiotti, survenue à Rossfeld, en Allemagne, aux essais d'une épreuve du Championnat d'Europe de la montagne.
Posé dans le baquet de la voiture numéro 10, un casque bleu et blanc orné du logo « Stand 14 ». Son propriétaire n'est guère disert. Il déteste cette piste et relève tout juste d'un grave accident de la route survenu après le GP de Monaco ; sa Lamborghini Miura, en aquaplaning, a décollé sur l'autoroute du Soleil en Italie et après avoir effectué une série de tonneaux sur deux cents mètres, a retenu son pilote prisonnier d'un cockpit prêt à s'enflammer. Jean-Pierre Beltoise avait dû creuser le sol de ses doigts pour s'en sortir. Il fait sa rentrée ici à Spa, encore commotionné après avoir manqué le 3 juin la course F2 de Crystal Palace.

Des tergiversations s'éternisent dans le paddock. Partiront, ne partiront-ils pas, les pilotes, en cas de pluie demain ? L'éventail des procédures possibles prévues en pareil cas s'avère heureusement inutile car il ne pleut pas le jour de la course.
La hiérarchie du départ est celle que les essais de vendredi, disputés sur le sec, ont dégagée, à savoir un Amon impérial en 3'28.6, flanqué de Stewart à 3.7 secondes et de Ickx à 5.7 secondes.

Beltoise est relégué à plus de vingt-quatre secondes (!). Outre sa méforme, il est handicapé par un moteur cafouillant et engloutissant des tombereaux d'essence - 50 l/100km -, à tel point qu'il est prévu un ravitaillement au 21e tour, en dépit du montage d'un réservoir additionnel de 35 litres qui porte la capacité totale de carburant sur la Matra MS11/01 à 185 litres.

Alors qu'Amon se porte en tête dans le raidillon de l'Eau rouge, suivi de Ickx et Surtees, notre Beltoise national se fait ramarrer par les quelques voitures derrière lui sur la grille et passe bon dernier au premier tour, très attardé. Il accuse 2'35 de retard au septième passage, négociant le virage de l'Eau rouge quand la meute emmenée par Surtees passe à la Source.
Il est doublé deux tours plus tard et se fait coller deux tours dans la vue au moment de son arrêt ravitaillement, au dix-neuvième tour, en avance de deux tours sur le programme prévu. Il restera dernier du premier au dernier tour, une performance unique dans sa carrière, alors qu'en tête, Stewart, profitant des abandons d'Amon et de Surtees, porte haut les couleurs de Matra. Mais une consommation d'essence excessive en décidera autrement et il laisse in extremis la victoire à Bruce McLaren.
Jean-Pierre Beltoise termine à trois tours.

Grand Prix de Belgique . Circuit de Spa-Francorchamps . 9 juin 1968
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr165.html

jeudi, 04 novembre 2004

Beltoise Monaco 68 # 06/68

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Outre le symbole social attaché à cette date, mai 68 marque un événement sportif en France ; c'est la première fois depuis la fin de l'époque Gordini en 1956 qu'une voiture de Formule 1 entièrement française court en Grand Prix, et c'est à Jean-Pierre Beltoise qu'est dévolu cet honneur.

Deux MS11 immaculées sont garées le long du boulevard Albert 1er à Monaco, 01 et 02. Elles aguichent le badaud qui caresse du regard leur robe bleue deux tons et les spaghettis d'acier qui sortent du moteur et aboutissent en deux rangées de six échappements chromés, des échappements qui jouent une musique de rêve que Beltoise, dans le numéro d'avril 1968 de la revue Champion, décrit ainsi : « Le rugissement est sec, net et rapide, les montées en régime et le retour au ralenti sont instantanés, et la sonorité de l'ensemble d'une beauté enthousiasmante, tout se mêle en une même harmonie merveilleuse, les ondes de pression et dépression, le glissement des pistons dans les cylindres, le déplacement des quarante-huit soupapes et le sifflement de toute la pignonnerie à taille droite ».

Beau mais brouillon, tel est le sentiment général se dégageant à l'examen de cette impressionnante voiture ; des fils, des durites, des câbles partout, qui laissent présager une grande complexité mécanique. C'est 02 qui prend part à la course, caractérisé par son nez tronqué censé favoriser le refroidissement avec le radiateur d'huile dans la calandre, alors qu'il est en position latérale sur 01.

La voiture s'avère d'emblée inadaptée au tracé monégasque, tout en virages serrés et en courts bouts droits pour lesquels la puissance à bas régime est essentielle, or la MS11 est lourde (600 kg), peu puissante en bas et victime d'un trou entre 6000 et 7000 tours/minutes.

Les essais voient se révéler un garçon qui monte pour la première fois dans une F1, Johnny Servoz-Gavin, qui pilote la MS10 de Jackie Stewart, que son poignet cassé rend toujours indisponible. Il réussit le tour de force de se qualifier en première ligne en 1'28.8, à six dixièmes de secondes de Graham Hill, performance dont est très loin Beltoise qui se bat avec sa grosse caisse et accumule les pépins : pompe à huile défectueuse, V12 chauffant excessivement, etc. Il signe néanmoins un huitième chrono en 1'29.7 qui est à porter à son crédit personnel.

Le soleil illumine le Rocher quand Louis Chiron libère les seize concurrents desquels Johnny Servoz-Gavin s'échappe comme une flèche. Il passe en tête au premier tour devant Hill et Surtees et renouvellera trois fois l'exploit avant qu'un demi-arbre de roue ne décide de casser.
Beltoise n'est pas à la noce, lui. Il est huitième au premier tour puis sixième au onzième passage, mais au prix de spectaculaires acrobaties qui ravissent le public ; il est forcé de mettre en travers son auto dans les virages de façon à exploiter le patinage des roues arrière pour relancer un moteur totalement creux. Il tape à la chicane au douzième tour et abandonne. Graham Hill remporte son quatrième Grand Prix de Monaco devant quatre rescapés d'une épreuve particulièrement meurtrière.

Grand Prix de Monaco . Circuit de Monaco . 26 mai 1968
Fiche technique : http://www.grandprix.com/gpe/rr164.html

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