vendredi, 18 avril 2008
Entretien exclusif
Intrigué par un courriel élégamment tourné qui me promettait une rencontre très particulière, je me suis rendu à l'adresse indiquée, un bel immeuble bourgeois du début XXe respirant l'aisance feutrée. Trois sonnettes à l'entrée, mais seulement deux noms. Conformément aux instructions mais un peu fébrilement, je donne deux brèves impulsions sur la sonnette sans nom. Après quelques secondes, un déclic et la porte se débloque. L'odeur de l'encaustique me détend quelque peu et, glissant sans bruit sur l'épais tapis rouge de l'escalier, je monte au second. L'unique porte du palier est ouverte. Je la pousse et, en entrant, je suis tout de suite saisi et presque incommodé par la chaleur qui règne dans l'appartement. Du fond de celui-ci, une voix, chaude elle aussi mais ferme, m'appelle : "par ici, je vous prie."
Poussant une autre porte, je pénètre dans un petit salon. La lumière y est faible, mais suffisante pour apprécier la qualité de l'ameublement et le soin apporté à la décoration, dans des tons chauds qui vont de l'orange au brun en passant par tous les rouges possibles. Asseyez-vous, je vous en prie, reprend la voix qui s'élève derrière un paravent aux motifs chinois. Vous m'excuserez de rester caché, c'est contraire aux usages mais cela vaut mieux pour vous ; et puis je suis d'un naturel timide. Vous êtes installé ? Bien, vous avez de quoi boire sur la table basse devant vous, n'hésitez pas à vous servir. Et, comme je devine votre impatience, je vous propose de commencer sans plus tarder : je vous écoute, donc.
Essayant d'oublier la caméra que j'ai repérée dans un angle de la pièce, je sors mes "antisèches" et m'éclaircis la gorge :
- De quand date votre intérêt pour la course automobile ?
- Oh, de sa création, tout simplement. Vous savez, aucune passion humaine ne m'est étrangère, je suis comme vous. Et avec les ingrédients qui la composent, vitesse, peur, danger, j'ai tout de suite perçu le potentiel de créativité que la course m'offrait. Sans parler du pur divertissement qu'elle procure.
- Avez-vous des préférences quant au genre de courses ? aux marques ? aux pilotes ? aux époques ?
- Ah, j'aimais bien l'ère des turbos, avec ces retours de flamme aux échappements. J'avais un peu l'impression d'être chez moi (rire) ! Non, je plaisante, j'aime bien jouer avec les représentations que l'on a de moi. Plus sérieusement, et tout en ayant conscience de n'être guère original sur ce point, je veux bien confesser une dilection particulière pour les voitures rouges venant d'une bourgade toscane bien connue.
- Ah bon ? ça ne paraît pourtant pas évident quand on songe à la litanie de drames et de tragédies qui ont émaillé l'histoire de la marque.
- C'est vrai, mais qui aime bien châtie bien, non ? Et puis j'ai peut-être une façon particulière de marquer mes préférences. Tiens,rappelez-vous cette année …, excusez-moi mais je n'ai pas la mémoire des dates humaines, cette année où la Scuderia a perdu ses deux pilotes qui s'étaient fâchés pour une histoire de consignes non respectées par l'un d'eux …
- Oui, 1982.
- C'est cela. Je dois dire que je suis assez content de moi sur ce coup-là. Il était sans doute difficile de faire mieux. Cela dit, ne me faites pas endosser tous les accidents des voitures rouges. Je n'y étais pas toujours impliqué. Après tout, le Vieux savait y faire pour mettre ses pilotes dans des conditions propices aux catastrophes … Et, de même, ne cherchez pas ma patte derrière chaque tragédie de l'histoire de la course. J'ai de multiples talents, mais je ne peux être partout. Et, de toute façon, ce ne serait pas nécessaire, car il y a l'homme et ses erreurs de conception, ses fautes de pilotage, ses passions exacerbées. En revanche, ce que j'aime bien, c'est me greffer sur ces faiblesses humaines et en amplifier les conséquences.
- Vous pouvez nous donner un exemple ?
- Plusieurs, si vous voulez. Tenez, cette voiture orange qui perd son capot sur un circuit anglais désaffecté et va s'écraser sur le seul poste de commissaire en béton encore debout. Le capot, ce n'était pas moi, le reste si. Et ce pilote mexicain particulièrement audacieux qui s'est tué en Allemagne ? un fait de course, son accident ? à la base, oui mais il y avait le parapet d'un pont auquel j'ai voulu donner ce jour-là une fonction autre que celle qu'il assumait quotidiennement. Vous voyez ? En fait, ce que vous appelez de la malchance ou un hasard malheureux, c'est moi.
- Alors, j'imagine que Le Mans 55 c'était vous aussi ?
- Eh bien non ! je n'y suis pour rien. Bien sûr, je pourrais faire le malin - si j'ose dire - et prétendre le contraire, vous n'y verriez que du feu ; mais c'est un entretien à cœur ouvert, je vous ai promis la vérité et il m'arrive de tenir mes promesses … Non, Le Mans 55 ce n'était pas moi. Ce jour-là, c'est le hasard qui est responsable de cet extraordinaire enchaînement. Cela dit, je n'aurais pas fait mieux, j'en suis encore vert aujourd'hui.
- Vous intervenez moins ces dernières années, semble-t-il ?
- C'est vrai, tout cela m'intéresse moins, sans doute me suis-je lassé. Et puis, vous ne me facilitez pas la tâche avec vos mesures de sécurité : cela réduit la part du hasard et de l'impondérable, mais aussi la mienne. Il m'est de plus en plus difficile de trouver une place. De temps à autre, j'essaye quand même de retrouver le frisson d'autrefois, comme à Imola ce fameux 1er mai. Je me suis bien amusé ce week-end-là ; à tel point que j'ai été tenté de recommencer très vite, dès la course suivante. Mais j'ai quitté Monaco après les essais, j'ai eu peur que cela devienne une drogue et que je ne puisse plus m'en passer. Et puis, il faut quand même vous laisser souffler un peu, il ne faut pas casser le jouet.
- Justement, vous risquez de provoquer l'arrêt des courses en exagérant.
- C'est vrai, d'ailleurs c'est arrivé. Rappelez-vous cette course à travers l'Italie et cette Ferrari qui fait 15 morts. Ca m'a bien plu sur le moment, mais cela a sonné le glas de cette épreuve. J'avoue que ça fait partie de mes regrets. Le pneu aurait éclaté de toute façon, mais j'aurais pu faire en sorte que cela arrive dans une portion sans spectateurs.
- Mais pourquoi ? pourquoi jouer ainsi à semer la mort et la désolation ?
- Ah, je m'attendais à cette question …, et ça me rappelle de jeunes Anglais chevelus et la ritournelle qu'ils m'avaient consacrée : "what's puzzling you is the nature of my game" ; ça vous dit quelque chose ?
- Oui, mais moi, je n'éprouve aucune sympathie pour vous.
- Je peux le comprendre et je ne m'en formaliserai pas. Revenons donc à votre question : pourquoi tout cela ? je pourrais vous dire simplement : n'oubliez pas qui je suis. Mais ce serait un peu court. Aussi ajouterais-je ceci : parce que je le peux, tout simplement. Vous pouvez le comprendre, non ? L'homme n'est-il pas cette créature qui ne peut s'empêcher de repousser ses limites ? qui s'efforce d'augmenter son emprise sur la nature ? qui fait tout ce qu'il est en mesure d'accomplir, au mépris des considérations…, comment dites-vous ?…, éthiques ? et ce quoi qu'il lui en coûte ?
- Certes, mais la plupart du temps, c'est dans un but louable. - Cela dépend du point de vue. Or, vous imaginez bien que je n'ai pas le même que le commun des mortels. Et quand bien même, les catastrophes et les horreurs issues de projets aux visées nobles sont une remarquable constante de l'histoire humaine. Mais, tenez, à propos de nobles intentions, et pour revenir à la course, figurez-vous qu'il m'est aussi arrivé d'exercer une influence positive.
- Vraiment ? j'ai du mal à le croire.
- Mais si. Et d'ailleurs, je me demande si certains ne s'en sont pas aperçus. Ainsi, il m'est arrivé de lire sous la plume de certains de vos confrères que tel ou tel pilote, survolté ce jour-là, avait conduit, je cite, "comme un possédé" ; ils ne croyaient pas si bien dire …
- Pourquoi m'avez-vous proposé cet entretien ?
- Je ne sais pas trop, à vrai dire. Disons que j'aime bien Mémoire des Stands, j'y jette un œil régulièrement, ça me rappelle le bon vieux temps. Après tout, vu sous un certain angle, ce blog, c'est un peu le récit de mes exploits, non ?
- Si ce sont bien les vôtres ; car qu'est-ce qui me prouve que vous êtes bien celui que vous prétendez être ?
- Bonne question ! et que j'attendais, évidemment. Je pourrais vous demander de me croire sur parole, mais je comprends que vous ayez besoin d'une démonstration tangible. Aussi, levez-vous et allez ouvrir la porte en face de vous.
- (………………………)
- J'ai l'impression que vous êtes un peu secoué, rien d'étonnant à cela. Je vous propose donc de mettre un terme à cette entrevue. Je suis ravi d'avoir fait votre connaissance et ne doute pas que vous retranscrirez mes propos avec soin. Au plaisir de vous revoir un jour, peut-être …
Olivier Favre
(E.M. Cioran - De l'inconvénient d'être né)
Par ici, je vous prie © Marc Ostermann (www.pilotesdelegende.net)
MdS et Olivier Favre remercient chaleureusement l'artiste pour avoir exécuté l'oeuvre illustrant le présent texte
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mardi, 25 décembre 2007
Repas de Noël aux "Forges"
Sur le coup de midi moins le quart, le vieil homme donne un tour de clé, s'assure d'un mouvement sec du poignet que la porte est bien fermée (Dame, de nos jours on vole bien le cuivre des fils du téléphone, ou les plaques d'égout, aussi quelqu'un pourrait estimer que mes coupes ont quelque valeur, mais personne ne sait qu'elles existent, et Dieu sait que c'est que je fais tout pour que ça continue). Il entreprend de descendre les deux étages qui séparent son réduit du plancher des vaches, agrippant un maigre bras à la rampe.
Sa vue, oui sa vue constitue son handicap majeur, qui le clouera bientôt à son fauteuil quand sa rétine abandonnera le terrain à la peau qu'étend insidieusement par-dessus la cataracte. Ce n'est pas tant la fatalité de l'obscurité qui l'affecte que de lui savoir interdits les couchers de soleil prisonniers des câbles du pont suspendu dans lesquels il s'immerge des heures entières les soirs d'été, son fauteuil tiré près de la fenêtre.
La place des Marronniers est parsemée çà et là de cadavres de Guiness qu'en ce matin de Noël les fêtards du McCool pub ont abandonnés dans leur fuite vers des horizons plus chimiques. Le vieil homme bute sur une seringue. Il s'installa sur cette place, et par la même occasion dans cette ville, en 1966, après deux semaines dans un pays appelé coma où un accident de la route lui avait payé un aller simple, voyage anticipé deux ans auparavant d'une cabriole à Monza sur une grosse Maserati à moteur avant. Il décida alors que sa vie se limiterait à la vitesse d'un homme à pied, six km/h au fil de la Loire.
Au milieu des années soixante, la place des Marronniers - il y avait emménagé au numéro 6, un deux-pièces avec vue sur le fleuve -, bruissait, le matin de Noël, des fidèles qui se rendaient, endimanchés, à l'église St-Jacques. Monsieur André mesure la dégradation de la société à l'aune de ce baromètre-là.
Il prend par la promenade de la Loire, tournant le dos au pont qui vibre au passage d'un poids-lourd. De temps en temps, les soirées d'été, il s'y balade pour ressentir des émotions enfouies, qu'il s'interdit à l'ordinaire car trop vives encore, au passage des motards qui se tapent des runs sauvages jusqu'au carrefour des Fouchards, quand ils savent les pandores couchés. La D955 a des airs de Hunaudières, avec ses deux bosses que la DDE n'a pas éradiquées car la DDE croit qu'on y roule à 90 à l'heure maxi. Chaque année, on ramasse un gars à la balayette.
Pourtant agé de 88 ans, le corps de Monsieur André est encore habité par son double, un gamin de 29 ans qui saute dans sa Gordini et fait le tour du Circuit du Lac tandis qu'à la terrasse du casino les élégantes qui prennent les eaux le désignent à leur julot en disant Le 44 sur la petit voiture bleue c'est ce beau gars qui dînait à côté de nous, André... mais le reste du nom est avalé par l'enfer. Au dos du programme est marqué "Moulinex libère la femme".
Monsieur André longe la salle de la Chaussade, étrange bâtisse moderne qui n'a rien à faire dans cette ville empierrée dans son passé, tourne à gauche, traverse l'esplanade sous laquelle un lacis aquatique symbolise les errances du Loing avant de se jeter dans les bras de la Loire, aborde enfin la rue St-Agnan en longeant l'imposante église du même nom. Il vérifie son bracelet-montre, 11 h 58, encore deux minutes avant de pousser la porte des "Forges". Avec l'âge, Monsieur André s'est construit des repères, a érigé des guides pour que sa vie ne se perde pas en chemin. Ne jamais entrer dans dans un restaurant avant midi, ni après. Jadis son existence avait été construite sur le temps. De cette lutte contre son écoulement lui restent des manies de vieillard. Cette montre, au verre étoilé, au cuir si usé qu'il va s'effilocher dans la minute, est tout ce qui fut retiré d'une voiture en feu. Avec lui. Elle marche toujours. Comme lui. Elle lui survivra.
Denis l'accueille. Tiens il s'est fait beau, a laissé tomber le tablier pour son costume de réception ; son air a changé. Monsieur André, votre table habituelle ? fait-il en lui désignant la table en fenêtre qui donne sur l'arrière de l'église St-Agnan et qu'il fait sienne une fois l'an, pas davantage mais pas moins, le jour de Noël. Le patron des Forges a même, semble-t-il, mis au rencard son léger parler berrichon au profit d'une sorte de novlangue comme celle qu'on utilise dans les bulletins d'information régionale de France 3. Recevrait-on une gloire locale en ce jour de Noël, s'interroge le vieil homme en donnant son manteau à Cathye, sortie du bureau d'accueil, tout sourire, le verbe avenant.
Dès qu'il a commandé un gratin d’écrevisses au riesling que suivront des frécinettes rôties et flambées au rhum - ici on commande son dessert au début pour donner le temps à Denis, maître-pâtissier, d'officier à l'aise -, Monsieur André s'abîme dans ses pensées. Toujours les mêmes blessures que seuls le cours de la Loire, la paix séculaire de ce coin oublié par le temps parviennent à panser. Quelque chose cloche ici, mais quoi ? Même la jeune fille de la maison prends des airs de conspiratrice, s'attardant sans raison dans la salle à manger dont Monsieur André est le seul client, déplaçant un vase, redressant la mise d'une table.
Au travers de la grande baie, il contemple le travail d'un merle nichant dans un platane, apportant toutes les cinq minutes un ver pêché sur les bords de la Loire à sa couvée. Aucun trafic sur la RN 7 qui passe sous la fenêtre, coupant en deux la petite bourgade plongée en ce jour de Noël dans une torpeur de fin du monde. Sauf une Jaguar 420 qui glisse, fantomatique ; il l'aperçoit de temps à autre à la nuit tombée.
Chacun chez soi devant sa dinde. Le chez soi de Monsieur André est claquemuré derrière son cerveau ; nul n'y a accès.
Des bruits à l'étage le ramènent au XXIe siècle, dont rien de bon n'est à attendre, alors que son oeil intérieur recevait le drapeau à damiers de Maurice Mestivier comme sa Ferrari gagnait le Grand Prix de Paris à Montlhéry ; c'était quand, en 60 ? en 61 ? putain de mémoire... au milieu du siècle précédent en tous cas, un siècle de ricin, de petites femmes, d'autos qui ressemblaient à des autos.
Mémoire des stands... (Quelqu'un a parlé de mémoire à l'instant ou je pensais à ça, c'est amusant).
Trois personnes se présentent en salle, pas des jeunesses, précédées par Cathye et Denis qui les guident jusqu'à sa table. Manifestement on veut les lui présenter. Qui peuvent-ils bien être ? Un petit gros à l'accent du Midi, un vieux à la peau mate, un Latino ou quelque chose d'approchant, et le troisième, une sorte de vieux cow boy dégarni au cheveu rare, savamment ébouriffé pour faire croire à 15 ans de moins. C'est lui qui parle et déjà, d'instinct, monsieur André sait qu'il ne va pas aimer, mais pas du tout. Il donne son nom, Patrice Wattan, dit qu'il gère un blog sur Internet, Mémoire des Stands (Monsieur André n'a compris jusqu'à présent que le mot "gère", mais laisse faire car il est poli), et quel merveilleux cadeau de Noël c'est d'avoir retrouvé l'immense André... (son nom est couvert par une bétaillère qui dévale la rue de l'Amiral-de-Boissoudy, adjacente), grâce à Denis et Cathye chez qui il séjourne pour les vacances et qui lui ont parlé d'un ancien coureur automobile, Monsieur André quelque chose, qui déjeune chaque jour de Noël depuis 1967 dans ce restaurant qui était alors un Routier et c'est maintenant l'hôtel-restaurant les Forges.
Puis avant que Monsieur André réagisse, il lui désigne les deux vieux demeurés en retrait, Invités spéciaux de l'hôtel, comme vous, Monsieur André, précise Denis qui ajoute que cet instant a demandé six mois de travail, d'enquêtes et de pourparlers pour qu'il ait simplement lieu.
Monsieur André se lève (il vient de reconnaître ces deux-là), repoussant la table avec vigueur au moment où un commis apporte son gratin d'écrevisses. Messieurs, c'est une regrettable méprise, vous me prenez pour un autre, je suis André Vermont, voyageur de commerce en retraite ! lance-t-il en claquant la porte.
L'air a fraîchi. Il a faim, en dépit de cet "incident" qui, il le sait, ne le lâchera plus même s'il n'en parlera à personne. Comment ont-ils su ? Comment ont-ils osé le violer ainsi ?
Remontant son col, Monsieur André franchit le petit pont de pierre devant le cinéma Eden et cingle vers le "Pause Café", il doit bien leur rester un croque-monsieur...
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vendredi, 07 décembre 2007
Le rendez-vous de Salvatore

Il est un peu plus de 7 heures quand Salvatore quitte la modeste maison qu'il a construite il y a bien des années de cela. Il a deux heures pour parcourir le chemin, c'est plus qu'il n'en faut normalement. Mais les sentiers de ces montagnes peuvent être piégeux pour ses vieilles jambes. En s'éloignant à pas lents sous un ciel couvert, il entend Tazio qui jappe désespérément pour le convaincre de l'emmener, comme tous les autres jours de l'année. Salvatore s'est laissé attendrir une fois, il est parti à son rendez-vous annuel accompagné de son chien ; ce ne fut pas une réussite : une fois arrivé sur place, Tazio n'a pas, comme son maître, apprécié ce qu'il voyait et – surtout – entendait. Inquiet, il n'a cessé de gémir et d'aboyer, de sorte que la journée particulière de Salvatore s'en est trouvée gâchée. Hors de question de recommencer. D'autant plus que le rendez-vous de cette année pourrait bien être le dernier. Il y a son âge à lui, bien sûr : 74 ans, ce n'est pas rien et ça commence à se voir. Mais, c'est surtout elle qui n'en a sans doute plus pour longtemps. Elle est de sept ans plus jeune, mais on la dit en sursis. Oh, on le dit chaque année, c'est vrai, mais cette fois la menace semble se préciser. Il l'a encore entendu hier à la radio : c'est peut-être bien la dernière fois qu'il la voit.
Tout naturellement, il repense alors à ce jour lointain où son père l'avait emmené voir ces monstres qui venaient tourner sur l'île pour la première fois. Pour un gamin de 7 ans, quel choc ! Il s'en souvient encore très nettement. Il y eut dès lors pour lui un autre Noël, en mai, qu'il était inconcevable de rater. Et, de fait, jamais depuis ce jour il n'a manqué son rendez-vous avec elle. Elle, elle lui a fait faux bond plusieurs fois. Mais, bon, ça se comprend, c'était la guerre, il y avait d'autres priorités.
Aïe ! Distrait quelques instants par le souvenir des heures sombres d'il y a trente ans, Salvatore vient de trébucher sur une racine. Ma, basta ! mieux vaut songer à ce qui l'attend aujourd'hui : tout en cheminant dans la forêt, il se remémore alors celles qu'il va voir défiler dans peu de temps. Ferrari, Alfa Romeo, Porsche, Lancia, …, des noms qu'il connaît depuis si longtemps. Tiens, à propos de nom, il y en a un qu'il a entendu hier pour la première fois et qui lui échappe. C'est celui d'une marque française qui, paraît-il, conteste la suprématie du petit cheval cette année ; il se rappelle juste qu'il sonne plutôt italien, ce nom, et que ça l'a étonné. Mais les Français n'ont pas amené leurs voitures bleues, ils ont eu peur sans doute, ils ne connaissent pas cette course. Salvatore sourit : c'est vrai qu'elles peuvent en effrayer plus d'un, les routes d'ici ! Il n'y a que les Allemands qui semblent les avoir apprivoisées, même qu'ils s'y sentent comme chez eux depuis une quinzaine d'années !
Là, Salvatore ne sourit plus : combien de fois les voitures grises ou blanches ont-elles douché ses espoirs de victoire italienne ! Mais cette année, la radio l'a dit, ce sera un duel entre rouges, comme l'année dernière. Et lui, il parie sur Ferrari. Car à la Scuderia il y a Nino, un atout maître qui joue à domicile. En plus, il paraît qu'Alfa a perdu une voiture hier, lors des entraînements. Le pilote est sorti de la route et a fait une belle cabriole, selon le type qui causait à la radio.
Le vent a chassé les nuages et au sortir de la forêt c'est un soleil radieux qui fait briller les toits des maisons du village, en contrebas du chemin. Cette année encore, il va se poster à l'aplomb de la route, à l'entrée de Collesano. Il n'y est jamais seul, normal, c'est un endroit idéal pour voir la course. Mais le solitaire qu'il est ne s'en formalise guère, d'autant qu'il parvient toujours à se ménager un petit espace réservé, sur lequel personne ne viendra empiéter. Salvatore sourit à nouveau : sa gueule farouche de vieux berger sicilien n'invite pas trop à la conversation, ce n'est pas plus mal ! Ah, voici un rocher qui fera l'affaire. Il porte des inscriptions blanches sur sa face visible de la route. A la gloire de Nino sans doute, Salvatore ne sait pas lire, mais ces signes lui paraissent familiers. Après avoir vérifié que la peinture était sèche, il s'assied en réprimant une grimace de douleur, saleté de rhumatismes ! Tel un petit rituel maintes fois répété, il fouille alors dans sa besace, déplie sa serviette rouge et, soigneusement, dispose dessus pain, fromage et saucisson. Le voilà prêt. Alors qu'il débouche sa gourde, le carillon de l'église sonne 9 heures moins le quart. Il a un peu d'avance, dans une demi-heure environ la première voiture sera là au rendez-vous, pour la 57e fois.
Signé Olivier Favre
La route de Collesano © Olivier Favre
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vendredi, 04 mai 2007
Orange

Adossée à un des rares pins ayant résisté à la sécheresse de l'été, Patricia n'aurait cédé sa place pour un empire, sinon pour la fin de la soirée avec Bruce. Voire Denny, à la rigueur, mais l'ours est vraiment trop peu loquace et rien ne dit qu'il se laisserait faire par une petite Parisienne en quête de gros cu... bes ! En ce 20 octobre 69, entre parenthèses un millésime moins rigolo que la graphie le laisse supposer, la chaleur montant de la vallée de Salinas maintient Laguna Seca, la bien nommée, dans une ouateur de cocotte minute.
Patricia se fout de la chaleur. L'important est d'assister à ce qui s'annonce comme le neuvième succès d'affilée des "Orange" depuis le début de la saison, de plus à Seca, son circuit fétiche. Patricia serre toujours dans un étui qu'elle garde dans son sac à main son premier ticket d'entrée à Seca ; c'était en 59, deux après l'inauguration du circuit. Son père les y avait emmenés, son frère et elle, dans sa vieille De Soto. Elle se souvient y avoir vu courir un dénommé Steve McQueen sur une Lotus XI, qui deviendrait connu plus tard. Ce père qui repose ici, au cimetière de Seca - extrême privilège si l'on peut dire...
Déjà trois tours couverts. Passant devant elle, Denny et Bruce enroulent leur machine orange dans le Corkscreew, ce terrible pif paf en dévers, terreur des néophytes. Les McLaren épousent la courbe aussi naturellement qu'une larme coule sur une joue. Le bonheur rend Patricia émotive. Alors, elle est impuissante à prévenir de tels emportements romantiques. Elle n'a pas un regard pour Mario Andretti qui sur une ancienne McLaren rame pour maintenir le contact avec les hommes de sa vie, enfin l'homme de sa vie, Bruce, actuellement deuxième, mais qu'elle espère voir gagner. Entre deux passages du duo, elle laisse son imagination dériver vers des fantasmes inavouables ; plutôt bizarres. Elle se sent glisser dans le bas moteur du gros big block Chevy, goutte d'huile clapotant dans la boîte de vitesses. On lui offrirait de se réincarner en une fourmi remontant le mollet de Bruce contracté au freinage de l'épingle Andretti qu'elle ne dirait pas non.
Mais revoilà les deux M8B roues dans roues ; Ah ! Bruce fait l'intérieur du Corkscrew à Denny... Great ! Dommage qu'à cause de deux connards qui s'amusaient à s'asperger de Bud en l'ayant bousculée, elle ait raté ça ! Sa position privilégiée à l'entrée du pif paf lui permet de suivre les deux flammes orange jusqu'à la sortie des stands, soit sur une bonne moitié du circuit. Elles sont côte côte lorsqu'elles échappent à sa vue. Un couple d'aigles s'envole de la sierra qui domine la vallée, plane un long moment au-dessus du paddock pour finir par se percher sur l'immense publicité Gulf, face au panneau d'affichage. Nullement dérangés par le bruit, les oiseaux donnent l'impression de s'intéresser à ce qui se passe sur la piste, ce que confirme la traînée de guano que l'un des deux lâche au centre du U au moment où Dan Gurney rentre son Eagle au stand, piston crevé. Des fans du grand Dan s'amuse Patricia que rien n'étonne en Californie.
Ah ! revoilà Bruce et Denn... En raison d'un colis piégé, le trafic est interrompu à Gare du Nord. Les voyageurs à destination d'Aulnay et de Roissy-Charles-de-Gaulle sont invités à emprunter les transports de substitution... Merde ! Clapet du portable qui claque, coupée la video, le numéro du bureau, la flamme orange de l'opérateur téléphonique.
The Bruce And Denny Show © John S. Krill (www.photoessayist.com/canam)
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mardi, 26 décembre 2006
Spirito di Lugano

Ça avait commencé dans la nuit du 15 au 16 décembre, Alessandro s’en souvenait d’autant mieux qu’il avait un repère ; le jour précédent, Madame et Carla l’avaient emmené au parc Ciani pour donner à manger aux canards et déguster une crèpe au kiosque. Depuis il dormait mal.
N’osant pas sonner Carla à cause de ce qu’il appelait des broutilles qui relevaient certainement de son imagination enfiévrée, que la maladie débridait, il mourait de peur dans son lit. Pourtant tout portait à croire qu’il n’y avait pas de quoi ; le drôle de bonhomme qui le visitait après que la grande maison accrochée au flanc de la via Roncaccio fût plongée dans le silence nocturne paraissait tout sauf méchant. Profitant de l’interstice que laissait la gouvernante en ne fermant pas totalement la fenêtre coulissante, le visiteur s’introduisait dans sa chambre, tel un fantôme porté par un nuage d’éther.
Avec sa moustache il ressemblait à un pirate tel qu’il les avait vus l’été dernier quand Madame et Carla avaient fait projeter Pirates des Caraïbes dans le grand salon, mais un pirate spécial, habillé d’une espèce de cotte de mailles en tissu, avec des écussons dessus.
Quelquefois, le pirate dépliait le fauteuil d’Alessandro et s’asseyait au pied de son lit. Le gamin s’étonnait qu’il sût aussi bien manipuler cet engin de torture que les deux femmes de sa vie, Madame et Carla la gouvernante, avaient mis trois semaines à domestiquer. Alors le pirate parlait.
Soudain il entendit un pas lourd qui fit trembler le vieil escalier. Carla. Sa mère évoluait comme une ballerine, elle ; on ne l’entendait pas arriver avant qu’elle tire le rideau libérant la vue qu’on avait sur le Golfe de Lugano et les cimes environnantes, en disant : Alessandro voici une nouvelle belle journée à vivre et je te défends de prétendre le contraire ! Avec Carla, c’était plus cool. Elle le réveillait d’un bisou sur le front et après, seulement après qu’il fût bien ouvert au monde, un monde de merde ! (Carla permettait qu’il jurât – après tout la sclérose en plaques l'autorisait à se défouler en gros mots, seulement si Madame était loin), le rideau était tiré, livrant sa chambre à la lumière bleue du Tessin.
Ce matin c’était Noël, le soleil était vif.
- Regarde comme il fait beau, avec Madame, nous irons au parc, et puis ce matin, après ta toilette, peut-être que le Père Noël t’aura laissé quelque chose…
- Comme des jambes neuves par exemple, Carla ?
La jeune femme ne répondit rien. Un tressaillement se fraya un chemin entre deux vertèbres dorsales. Elle ne put faire l’économie d’une brusque volte-face en direction de la vaste baie par laquelle on apercevait les premiers voiliers sortir de la rade. Son coude heurta la table de nuit d’Alessandro, balançant au sol un objet rougeâtre que l’ombre lui avait caché. Elle le ramassa. Il était cassé net en deux morceaux. C’était une petite voiture, une miniature. Elle n’était pas là hier soir quand elle avait bordé son lit et posé un baiser sur son front. Sans doute était-ce Madame qui la lui avait rapportée en rentrant du concert ; on avait donné la Messe en Si de Bach (enfin, un extrait, bien sûr) à la basilique du Sacro Cuore. Madame a dû…
Carla se figea, s’étant souvenu que Madame lui avait signifié qu’elle passerait la nuit à Bellinzona, avec des amis, et ne serait de retour à Lugano que ce matin, à temps pour fêter Noël parmi les siens, c’est-à-dire Alessandro et elle, Carla, puisqu’elle lui faisait l’honneur de la considérer comme le troisième membre de la famille.
D’où venait donc ce jouet ? La gouvernante s’approcha de la fenêtre pour l'examiner à la lumière du jour. La cassure était franche, ça devait pouvoir se recoller. C’était une Ferrari, à en croire la couleur. Carla était nulle question voitures de course, à ses yeux toutes se ressemblaient mais elle savait identifier les Ferrari depuis que le fils Righetti l’avait emmenée faire le tour du lac dans sa… comment l’appelait-il déjà… 330 GTC, c’est ça ? Le plus drôle était que la 330 en question était gris acier. Enfin bref.
Les deux morceaux pesaient leur poids. Une vraie densité émanait de l’engin grossièrement reconstitué que Carla avait installé sur le rebord de la fenêtre. Curieux, pour un modèle réduit. On aurait dit une vraie voiture qu’une manipulation alchimique eût ramassée en un bloc compact, un concentré de matière au quarante-troisième. Il n’y avait aucune inscription légale, pas le moindre logo de marque, pas davantage ce « made in China » sans lequel aucune miniature ne pouvait plus exister. Par contre, un gros numéro 4 ornait le capot avant et les flancs, et un nom s’étalait de part et d’autre du cockpit : Clay Regazzoni. Le choc avait brisé la miniature exactement au milieu du nom, séparant le Clay du Regazzoni en deux entités.
Clay Regazzoni, n’était-ce pas ce type qu’on avait enterré la semaine dernière ? Il y avait eu sa photo dans Le Temps, une vraie tête de pirate…
Crissement de gravier écrasé, une lourde portière qui froisse le matin calme, la Maserati Quatroporte s’était inscrite en contrebas. Madame, déjà, montait le grand escalier. Brusquement retournée, Carla croisa le regard d’Alessandro, un regard où elle lut, aussi limpide que s’il elle eût défilé sur un prompteur, toute l’histoire, non seulement celle de l’auto mais toute l’histoire du petit garçon, un regard muet et bavard à la fois, un regard qui implorait de ne jamais rien révéler à qui que ce soit, et encore moins à Madame (il appelait sa mère Madame), qu’un pirate…
Lugano © Hiroshi Yoshida www.hanga.com
10:25 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fiction
mercredi, 23 août 2006
C'est quoi son prénom déjà, à Marteau ?
- Regarde Roseline ce que j’ai trouvé sous les serviettes du buffet, devine c’est quoi ?
- Ben un article du Petit Parisien, pardi !
- Tiens, lis donc et tu comprendras… J’en étais sûre !
- Sûre de quoi ? Qu’est-ce tu racontes là Monique ? Tu m’embêtes à la fin, j’ai encore la Marguerite et la Jocelyne à traire et si l’père Contet a pas ses bidons pour le marché de St Calais, y me chauffera encore les oreilles !
- Tu t’rappelles le mois dernier à la course de voitures, à qui maman avait causé après l’arrivée, ce beau moustachu qui avait gagné, Marteau qui s'appelait ?
- Ah oui il nous avait payé une orangeade place de la République. C’est vrai Maman arrêtait pas de le regarder. Et elle disait que s’ils avaient gagné c’était grâce à lui, à Marteau et pas à ce Hongrois, comment qu’c’est-y déjà qui s’appelait, Sisx ? Vu que c’est Marteau qui avait réparé toutes les crevaisons qu’ils avaient eues?
- Tiens, vois, elle rayé toutes les fois où qu'le nom du Hongrois est écrit et vois comme elle a souligné Marteau…
- Ça veut dire quoi à ton avis, Monique ?
- Ça veut dire que c’est la fin de la tranquillité, Roseline. Elle sort à peine d'en prendre et vl'à qu'elle remet ça !
- Comme qui dirait, elle a pris un coup de Marteau sur la tête, ah ah ah !
Coupure cachée dans le buffet © Médiathèque Louis Aragon du Mans (www.mediatheque.ville-lemans.fr)
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lundi, 06 mars 2006
Wolfgang bad trips
La seconde vie des pilotes de course n’était pas plus enviable que la première. Une fois "out", ils mettaient leur talent et leurs bras au service de clients privés qui se les offraient. Leur gloire passée, ils la bouclaient. Parole comme ceinture.
Les nouveaux maîtres, souvent très jeunes, capricieux, ne voyaient en eux que des robots embarqués dans des machines à sensations fortes, capables d’aller très vite sur les tracés trompe-la-mort que dessinaient ces "directeurs de course", sans autre critère que la rapidité ; des toboggans, d’immenses lignes droites, qui eurent fait passer Spa pour La Châtre.
Gros cœur requis, couilles bien calées entre levier de vitesse et extincteur de bord. Wolfgang, grâce à Dieu, avait été doté de ces options sur lesquelles il savait pouvoir compter quand la Ferrari était lancée à fond dans le Monaco, un tunnel étroit, aussi glissant qu’un parquet encaustiqué, que quelques projecteurs maigrelets seulement éclairaient.
Son patron, le fils d’un gros industriel du sucre, a sorti la Sharknose, tôt ce matin. Wolfgang est déjà dans le baquet. Leurs nouveaux contrats les obligeant à demeurer perpétuellement au volant, ou quasiment, les pilotes de seconde vie avaient choisi la facilité en campant littéralement dans les autos. Wolfgang, les bras tendus à 10 h 10, les reins calés contre le réservoir d’essence, est aux ordres.
Le chat noir de la maison croise son regard, n’accordant à la Sharknose aucun intérêt. C’est lui qu’il guette. Wolfgang s’arrangerait volontiers pour l’écraser si d’aventure il traversait la piste devant sa voiture. Avec quel bonheur il lui enfoncerait sa gueule de requin dans les côtes. Oui, mais voilà, le greffier est si gros !
Le fantasme quitte Wolfgang à l’instant où son directeur de course s’interroge sur le choix du circuit de la journée, en se grattant le cul, comme d’habitude. Vers lequel va se diriger l’imagination malade du tyran ? Le type Indy, un ovale dantesque ; le Monaco, qui, chez son maître, ne reprend du circuit original que le tunnel, c’est tout. Simple, efficace, mortel. Ou encore, le pire de tous, un grand huit sur lequel on hisse la Ferrari à l’aide d’un système complexe de grue et de palans.
Dans ce cas, sa mission, si Wolfgang l’accepte, est d'une simplicité biblique (en a-t-il le choix ? Pas vraiment si on lit attentivement les contrats des pilotes de seconde vie) : laisser agir la force d’attraction sur la Sharknose qui, guidée par la piste incurvée entre deux murs, dévale en roue libre jusqu’à une aire de réception constituée de gravillons ; une fois sur deux la voiture explose en se recevant sur cette surface qui l’envoie dans les airs.
Le chat adore quand la voiture déboule ; il la suit de l’œil, babines frémissantes, nullement impressionné par la vitesse. Wolfgang adore voir le chat à la sortie du grand huit ; si seulement il glissait l’ombre de sa moustache sur la piste, comment il la lui rentrerait dans la gorge, au greffier !
Non, aujourd’hui, c’est Monaco. On allume les éclairages. Mais on n'y voit que dalle. On donne un ordre au pilote. Bête comme choux, pas la peine d’avoir couru 27 Grands Prix dans le passé pour le satisfaire : à fond tout au long du tunnel, au bout duquel l’attend une vaste aire de ralentissement qu’il utilise pour faire demi-tour et rebelote plusieurs heures de rang, jusqu’à ce que le directeur de course se lasse et décide de tourner son ennui vers une autre auto. Wolfgang respire. Un peu. Ce "tracé" est l’un des moins risqués. Contact. On pousse l’auto pour démarrer, elle prend de la vitesse puis naissent au passage d’une zone récente du revêtement les vibrations coutumières. Agité dans la monoplace comme un quark sous l’œil d’un physicien, Wolfgang se laisse guider par elle. Après tout elle connaît le parcours aussi bien que lui. A 280 km/h, la Ferrari avale l’ombre du couloir que blanchit, au fond, la lueur du jour.
Quelque chose devant. Les freins. Ils ne répondent pas. En un éclair de seconde, l’homme se souvient que les pilotes de seconde vie en sont privés ; ça serait trop facile, sinon. L’obstacle se rue sur son champ de vision à la vitesse d’une balle de fusil. Pas de direction non plus, bloquée en usine.
Cela lui rappelle un crash qu’il avait essuyé à Monza en 56 : sa Lancia D50, direction nase, avait filé droit sur un arbre, à plus de 200 à l’heure. Entre deux arbres, plus exactement, qui avaient coupé l’auto en deux, comme dans un dessin animé. Wolfgang et le châssis défait de ses roues étaient passés au milieu. Aujourd’hui, c’est une Pataugas, taille 33, une de celles du patron, contre laquelle, comme dans un film au ralenti, Wolfgang voit s’incruster le nez de la Sharknose.
Un centième de seconde avant que son crâne éclate dans le cuir de la semelle, dur comme du bois, il enregistre à l’extrême bord de son champ de vision la patte du chat, une patte qui a poussé la chaussure sur le parquet, entre la chambre du gamin et la salle de jeu. Là où roulent les voitures de course, ce matin. Monaco.
- "Maman, maman, j’ai cassé ma nouvelle Dinky Toys. Regarde, il y a des morceaux partout ! Tu m’en achèteras une autre, dis ?
- Ah quel sale môme tu fais ! Toujours aussi brutal, hein ? Regarde dans quel état est le pilote, il est carrément décapité ! En plus tu t’es coupé en jouant, tu as mis du sang dans le cockpit, vois !"
Wolfgang von Trips, Ferrari 156 "Sharknose", GP de Belgique 1961 à Spa © Graham Turner
10:10 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : fiction, wolfgang von trips, ferrari 156, modelisme, graham turner
vendredi, 23 décembre 2005
Christmas Donington
Quelque chose avait réveillé Ken Prescott. Comme tout adolescent de quinze ans, le fils des gardiens voyait ses nuits troublées par de longues formes féminines, quoique celles qui le hantaient appartinssent aux pin up allongées dans le hall voisin : des voitures de course à jamais endormies depuis que Monsieur Tom – leur propriétaire - avait décidé de ne plus les faire rouler.
Quelque chose, une vibration dans l’air, l’avait incité à coller son nez sur le carreau glacé de la fenêtre qui donnait sur l’étendue du parc et embrassait la section du circuit courant entre McLean’s Corner et Coppice Corner, un rectiligne d’un quart de mile de longueur enserré dans un bosquet. Là en 1938, aux essais du Grand Prix, Tazio Nuvolari avait heurté un daim avec son Auto Union, ce qui ne l’avait pas privé de la victoire.
La neige qui tombait depuis hier après-midi avait enchâssé Donington Park dans un cocon d’ouate. Le moindre tressaillement d’une nature endormie un soir de Noël, le plus petit fouissement des blaireaux nichant sous le pont à la sortie de Coppice, suffisaient à cogner aux tympans de Ken.
Quatre heures du matin. Tout était pourtant calme sous la lune qui avait vaincu la bourrasque et dardait son rayon acide sur le parc. Trente centimètres de poudreuse avaient dissous le ruban gris du circuit dans le paysage.
La neige à Noël. Ce serait son cadeau, à Ken.
Son attention fut attirée vers l’ouest, du coté du musée abritant la collection de Monsieur Tom. Une lueur tremblotait derrière les verrières. Son père aurait-il oublié d’éteindre lors de sa ronde ? Etait-il encore bourré hier soir, ce père qui détestait les autos et avait pris ce boulot de gardien uniquement pour bouffer. Il aurait été aussi bien grutier à Derby ou employé à la centrale nucléaire qui crachait ses fumées en toile de fond du circuit.
Ken enfila son blouson et ses Nike, se glissa au rez-de-chaussée, fit jouer sans bruit la porte. Son père ronflait comme une chaudière. Empruntant ce qu’il devinait être la piste enneigée, le jeune garçon entreprit de gagner le musée. Peu profonde, la neige s’effaçait avec gentillesse devant ses chaussures de sport.
Il stoppa à cent yards de la porte arrière du hall 10, qu’il savait ouverte en permanence. De la lumière s’échappait des baies vitrées. Il y avait des présences dans le musée pourtant ceint d’une neige vierge d’empreintes de pas. Qui était venu ici, et par quel moyen ? Ken s’approcha à pas de loup, hissa son visage à la hauteur du vitrage. Tout s’éteignit brusquement. Les frissons qui l’avaient accompagné depuis qu’il était sorti de sa chambre redoublèrent d’intensité. Des voleurs de voitures ? Une secte d’illuminés célébrant quelque culte mécanique ? Des vandales, simplement ?
Le garçon appuya sur le pêne de la porte du hall 10, ouvrit une largeur suffisante pour que sa carcasse de crevette se glissât dans le hall, et referma. L’obscurité était légèrement diluée par le halo lunaire qui se frayait un chemin par les baies vitrées. Un silence de plomb. Des odeurs curieuses flottaient alentour, des senteurs neuves, jamais éprouvées par lui.
Il alluma sa Maglite dont le rayon pointa directement, comme aimanté, sur le châssis accidenté de la March 731, l’auto sur laquelle Roger Williamson, le favori de Monsieur Tom, s’était tué à Zandvoort en 1973 (favori, le mot est faible, pensa Ken qui s’était pris de passion, après le maître des lieux, pour ce compatriote dont le talent s’était consumé dans des flammes qui n’auraient pas dû naître).
L’épave était chaude. Il s’en dégageait une odeur de gomme et d’huile bouillante. Comme si on en avait fait tourner le Cosworth. Une goutte de sang coulait le long de la tubulure du radiateur. La torche de Ken accrocha le portrait qui dominait le stand : il lui sembla qu’à l’intérieur du cadre Roger Williamson lui fit un clin d’œil.
Terrorisé, Ken Prescott s’enfuit à travers les allées, les remontant une à une en direction du hall d’accueil. Rendue folle, sa lampe torche zébrait les murs de rayons laser.
Toutes les monoplaces assemblées depuis des années par Monsieur Tom paraissaient vivantes, prêtes à rugir vers le circuit. Il eut l’impression que des formes immatérielles les quittaient dès qu’il s’en approchait. De la Lotus 49 qui trônait à l’entrée s’évapora une silhouette. Il buta dans une chose sombre abandonnée par le fantôme : un casque. Sombre avec une visière blanche. Celui de Jochen Rindt.
Le môme déboula dans le hall d’entrée du musée, fou de terreur. La billetterie était occupée par un vieux type à barbe blanche, vêtu d’un manteau rouge, qui remplissait un livre de comptes. A quatre heures et demie du matin.
"Ah Ken, tu viens de rater de peu le dernier parti, Jochen Rindt ! Tu sais, ils n’aiment pas qu’on les voie quand ils reviennent au musée, c’est pour ça qu’ils se sont enfuis à ton approche. Regarde qui j’ai eu cette année : Tazio, Roger, Bruce, Graham, Jim, même Ayrton ! Tous ceux qui sont morts et qui n’aiment pas que leurs voitures ne servent qu’au plaisir des vivants !"
Snowy Park © http://www.happystampers.co.uk
20:40 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : fiction, circuit de donington, tom wheatcroft, musée de donington
vendredi, 09 décembre 2005
Fish and chips #02/02

Sous le pinceau de Debra Wenlock s’anime notre vieille connaissance Jimmy Stewart. Un an a passé après que nous l’avons abandonné, un rendez-vous en poche. Au volant d’une nouvelle XK 120C toujours aux couleurs de l’Ecurie Ecosse, il règle sur le fil son coéquipier Ninian Sanderson lors du Goodwood’s Johnson Trophy Race 1954, qu’il remporte.
Après une jolie saison 1953 qui le voit gagner trois courses à Thruxton et se classer deuxième aux 1000 km du Nurburgring derrièr



