samedi, 27 juin 2009

Bzzz

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Le front appuyé sur la fenêtre froide du petit matin, Sophie tente d'apaiser la tempête sous son crâne. Fiévreuse.



Son amoureux est enfermé dans un tube métallique et dans une totale fulgurance il va dans quelques secondes se propulser du bas d’une montagne jusqu'à une hypothétique ligne blanche mal peinte sur une chaussée noire, quelques centaines de mètres plus haut.

En colère, abandonnée dans cet hôtel, entourée de vieillards malades et silencieux.

 


bzz2.jpgLes aiguilles du réveil incorporé à la tête de lit de l’hôtel marquent 11 h 15, elle a lu sur le courrier à en-tête de l’ASA Auvergne que son départ était à 11 h 16, le moment est insupportable. Moins toutefois qui si elle l'avait accompagné.

Deux minutes plus tôt elle riait, en trébuchant sur les mocassins qu’ils avaient achetés ensemble dans cette boutique sympa de la rue Brunel. Une heure à hésiter entre une semelle souple, très souple, moins souple en se demandant s’il ne serait pas judicieux de choisir une semelle plus épaisse pour la gauche, compte tenu de la dureté de l’embrayage, et le vendeur qui hochait la tête, l’air d’accord et Jean-Louis qui donnait du Mon cher Jean-Bernard long comme le bras... n’importe quoi ! Tout ça pour les oublier au pied du lit.

Tu vas voir qu’il va faire la course avec ses Weston.

 

Dans le parc de cet hôtel sinistre de La Bourboule, des curistes marchent à pas comptés, la notion du temps est si différente, ici le calme, là-bas la fureur, ici la solitude et cette guêpe affolée qui l’agace, prisonnière dans les plis épais du double rideau cramoisi. Son bourdonnement lui rappelle quelque chose. Mais quoi ?

 

Le départ doit être donné maintenant. Elle garde le souvenir horrible de cette main au bout d’une veste de blazer à Abreschviller, cette main qui semblait frapper la visière de son chéri et perdait un doigt à chaque seconde pour disparaître dans la fumée des pneus, Vroooaaarr..., quelle horreur !

Bzzzzz. Toujours cette guêpe dont le bruissement électrique l'aspire de nouveau dans la chambre, qui fore dans sa tête pour y semer une graine.

 

Mais son esprit revient très vite à la course et la colère revient en corollaire. Elle accepte, à l’extrême rigueur que l’on puisse courir sur un circuit, elle comprend qu’en passant et repassant aux mêmes endroits sur une piste, comme un ébéniste le fait sur une pièce de bois, on le travaille, on le polit, on l’affine, on l’améliore, on construit, alors qu’une course de côte lui semblait être un acte inutile, gratuit, égoïste. On donne tout, comme une giclée, une fois et plus rien, basta, l’adrénaline descend, on fume une cigarette. C’est bien masculin.

La guêpe s’est libérée, elle a de la chance, elle. Le silence la replonge en une oppressante apnée oppressante.

 

Déjà vendredi soir elle avait mal vécu les rires gras des mécaniciens quand JB annonça cette étape aux Bezards sur la Nationale 7, à l’auberge des Templiers ou Il semblait avoir ses habitudes. Elle n’avait pas aimé quand au dîner il avait annoncé que les monoplaces qu’il allait   construire porteraient le nom à peine modifié de son ancienne femme. Le ris de veau que d’une manière autoritaire Monsieur le pilote avait commandé pour tout le monde lui était doublement resté sur l’estomac. Elle se sentit exclue et malheureuse quand sur la route un peu plus loin ils la brocardèrent quand elle demanda  qui était ce Jean Behra dont elle venait de voir le nom sur un panneau indicateur associé à un circuit.

Puis le ronron de l’Opel Admiral aidant, elle s’était endormie en chien de fusil sur la large banquette arrière jusqu'à leur arrivée bruyante à l’hôtel Regina à une heure du matin, aussi chiffonnée qu’une boule de papier de soie.

Ce matin, la dispute idiote. C’est vrai quoi, on ne tourne pas les pages d’une revue à cinq centimètres de l’oreille délicate d’une femme qui dort, fût-ce Sport Auto

Il est déjà habillé, assis dans le lit, en chaussure, grogne à la lecture d’un article. 

-Mais tais-toi donc, je voudrais dormir. 

D’abord les reproches puis les noms d’oiseaux, jetés d'autant plus forts qu’ils étaient refoulés de part et d’autre. 

-Tu ne pense qu’à toi. 

-Tu connaissais mon métier. 

-J’aime pas tes copains. 

-Ce sont mes mécaniciens. 

-J’ai la trouille au ventre en permanence. 

-Je ne veux pas entendre ça, pas ce matin. 

-Je ne suis pas heureuse. 

-………… 

 

bzz3.jpgLa femme de chambre apporte le petit déjeuner, ce qui offre à JB de ne pas répondre. 

Elle ne touche pas aux croissants, JB en profite. 

En buvant son café, il se balance nerveusement sur la petite chaise Empire, au risque de la briser. 

Elle, au lit, fermée, en colère froide, grignote une pâte de fruit. 

Il prend son sac de sport, son casque, se dirige vers la porte et sans se retourner : Je t’appelle quand je suis en haut. 

Porte claquée. Aucun bruit, sauf une guêpe quelque part dans la pièce.

 

11 h 20, le damier est agité, dans quelques minutes le téléphone va sonner, le standard de l’hôtel va lui passer la communication, il est temps, elle ne veut plus rien entendre, ni le pire ni le meilleur, c’est décidé cette vie ne sera pas la sienne, c’est trop dur. Elle jette son chandail sur ses épaules, chausse ses ballerines, ferme son beauty case, tire sans bruit la porte de la chambre 12, descend les escaliers, demande un taxi au concierge pour la gare de Clermont, elle a honte, elle veut disparaître, elle pleure.

 

Le taxi 403 pue au point d'en avoir un haut le cœur.

Carrée dans le coin gauche de la banquette en skaï pour se cacher du chauffeur podagre, elle s’essuie les joues d'un index, elle se calme, son cœur se cale au rythme lent du taxi.

A l’entrée de Clermont son visage s’apaise, elle a trouvé ! Le bruit de la guêpe prise au rideau était celui des petits 50 cm3 lorsqu'ils revenaient sur l'anneau de vitesse, lors de cette course dans le sud de Paris où elle avait accompagné son petit frère qui courait sur ces étroits engins. Cachée au fond des stands gris, les mains devant les yeux, le cœur battant, elle n’entendait que ce bourdonnement de moteurs passant et repassant, vrillant ses oreilles, lui donnant l’impression pénible d'un essaim la tourmentant.

Ce soir-là, son petit frère en descendant du podium lui présenta celui qu’il considérait comme son idole, bien qu’il ait lâché la moto pour l’auto.

-Sophie je te présente Jean-Bernard.

Elle aima tout de suite ses yeux rieurs.

Il remarqua immédiatement ses longues jambes.

 

Le taxi s’arrête devant la gare, cet épisode de sa vie est bouclé, le tour de piste est terminé.

 

 


Jean-Paul Orjebin

 

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jeudi, 25 décembre 2008

Noël à l'Eden

eden.jpg"Je vous donne la 6, c'est la meilleure chambre, et puis de toute manière en cette soirée de Noël chacun est chez soi, vous aurez l'hôtel pour vous seul", fit la patronne en lui tendant un carton électronique faisant office de clé et une télécommande de télévision. Drôle de visiteur, songea-t-elle en dévisageant à la dérobée ce voyageur solitaire en cette nuit de réveillon qui s'emparait de son sac de voyage en la remerciant.



Une bonne soixantaine mais la silhouette encore svelte et un visage d'aventurier, le genre de type qu'on voit dans des clips pour du matériel de camping ou des montres de sport. Il avait garé sa voiture, une grosse italienne dont le nom lui échappait, Ferrati ou Maserafi, (Mathieu, son fils le lui avait dit mais Cathy, les bagnoles, ça lui passait par-dessus la tête), juste devant son break Fiat 131. Elle devrait le déranger au moment de partir. Elle suivit de l'oreille la progression de l'inconnu à l'étage, se surprit à l'imaginer cafouillant pour trouver le système d'ouverture, comme le font 90% des voyageurs de commerce qui forment le gros de sa clientèle. Ce type ne lui était pas totalement inconnu. Où l'avait-elle vu ? au grand marché du dimanche ? au festival ?...

- Cathy ? si tu es prête on y va ! Denis, son mari avec qui elle tenait ce petit hôtel, la héla juste avant qu'elle ne commette le péché de chair - en tentation, mon Dieu, uniquement - en compagnie du type. Les hôteliers ne résidaient pas sur place ; ils abandonnaient les clients, la nuit.

Jean-Pierre Marti balança son sac pourri sur le lit, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et huma l'air de la nuit qui venait. Il irait faire un tour sur les bords de la Loire. Jean-Pierre Marti venait de Magny-Cours. Il faisait pour ainsi dire la tournée des popotes. Tous les endroits qui avaient compté dans sa vie. Magny ancienne époque. Son volant Shell. Après il descendrait en Afrique. Kyalami. Il avait entrepris le pélerinage en octobre, dès qu'il...
Les hôteliers en bas s'escrimaient à extirper leur voiture de l'étroit boyau où sa Granturismo, mal rangée, l'avait enserrée. Il allait leur proposer de la déplacer au moment où la Fiat se dégagea. JPM la suivit du regard en train de s'échapper de la rue pour virer à droite. Une rue avec un nom curieux : Amiral de Boissoudy. Rentré à Paris, il chercherait sur Internet qui fut cet amiral dont le nom toquait à son cerveau pour la première fois depuis 65 balais. Si toutefois le crabe lui en laissait le temps.

Il claqua la porte de l'hôtel et se retrouva dans la rue Amiral de Boissoudy. 20 h 30. Une bruine glacée maintenait la ville dans une poche humide qui forçait les rares passants à rentrer chez eux. Une nuit de Noël en province, seul, valait largement l'ennui qu'il avait éprouvé dans des endroits comme le paddock d'Anderstorp ou certains bleds américains, c'était quand il courait en Can Am, où dénicher une bière après 6 heures du soir relevait de l'exploit.
Un pont de vieille pierre jeté par dessus ce qui lui sembla être la Nationale 7 - du moins ce qu'il en restait après l'action des têtes d'oeuf de la République, séparait un resto turc d'un cinéma au fronton arrondi comme celui des terrains de pelote basque, que soulignait un néon bleu. EDEN CINEMA était marqué dessus. Deux mômes posés sur la selle de leur scooter fumaient dans la cour du cinéma, ils lui jetèrent un regard en coin. Ici on remarquait un étranger aussi vite qu'un intrus au parc coureur de Monaco. La notion d'étranger concernait, dans ces bourgades de la Nièvre profonde, tout individu né de l'autre côté du pont de la Loire.

eden1.jpgOn jouait deux films, Madagascar 2, dont les gamins rejoignirent la queue en se poussant du coude, et un prétendu "Film surprise" annoncé par une affiche au fond blanc frappé d'un énorme point d'interrogation. Peu au fait de l'actualité cinématographique depuis la quarantaine d'années qu'il fréquentait les circuits, Marti demanda un billet en même temps que le nom du metteur en scène de Film surprise au type de la caisse qui lui répondit qu'il s'agissait d'un concept nouveau destiné à créer du buzz autour de l'Eden cinema et non d'un film intitulé "film surprise".
- En fait Monsieur c'est une ancienne copie de Un homme et une femme de Lelouch qui tourne dans le département, lui fit le guichetier en lui vendant et déchirant son billet tout à la fois.

La salle qui projetait Un homme et une femme était vide. Il s'installa au deuxième rang, sa vue faiblissait comme la maladie gagnait. Il se demanda si le cinéma qui faisait du "buzz" avec des rogatons vieux de quarante ans n'était pas aussi mal en point que lui. C'est un cancer particulièrement sournois que vous avez mon vieux, indolore, indétectable par les voies classiques, lui avait balancé le toubib début octobre. Vous êtes pilote de course, vous côtoyez la mort depuis 40 ans, je ne prendrai pas de gants avec vous, vous en avez pour... allez 6 mois, peut-être plus peut-être moins. Le doc avait souspesé le crabe comme une demi-livre de maquereau. Et avec ça ma p'tite dame, je vous mets une leucémie bien fraîche ?

Le noir se fit dans la petite salle, à peine voilé du rai de lumière que la double porte avait projeté à l'entrée d'un spectateur. Une spectatrice. Ses talons la trahirent. Elle fit grincer un siège du fond. Marti se dit qu'il voyait son dernier film, ce soir de Noël, si les comptes du médecin s'avéraient exacts. Peut-être pousserait-il jusqu'au printemps, avec du repos. Drôle de truc qu'il finisse sa vie sur Un homme et une femme qui l'avait vu commencer. C'était lui avait doublé Trintignant dans les scènes tournées à l'aube et en hiver à Montlhéry, grâce à Henri Chemin. Puis ç'avait été l'aventure des GT 40, Le Mans, sa deuxième place à Sebring qui l'avait fait repérer par Enzo Ferrari, et la suite était marquée dans les gazettes.
JPM. on ne l'appelait que comme ça, dans les années 70. Une marque de fabrique. C'avait aidé à son image, pour sûr. Un pilote de Grand Prix était en ce temps-là plus connu dans le monde que n'importe qui car la F1 était encore le seul show à l'échelle planétaire. Une étude d'Autosprint l'avait établi.

La pluie ruisselle sur le pare-brise de la Mustang. Jean-Louis Duroc est l'incarnation du pilote de course, comme le fut Al Pacino dans Bobby Deerfield, comme Paul Newman dans Virages, Yves Montand dans Grand Prix. Ou Jean-Pierre Marti dans Mort en avril. Jadis les pilotes de course étaient beaux. Oui c'était comme ça, une espèce de loi non écrite. Une sélection naturelle. Maintenant ils ressemblent à des mômes, avec leur casquette de base ball. Regardez, Ickx, Reutemann, Cevert ; ou bien avant, Hawthorn, Von Trips. Ou JPM dont le visage ne porte pas encore les marques du mal. Des types beaux mais pas solitaires, eux.
Il ne jurerait pas que la patronne de l'hôtel ne l'a pas reconnu tout à l'heure. Entre la couverture de Moteurs qu'il avait faite en 69 et l'image que lui a renvoyée tout à l'heure la glace de la salle de bains, personne ne mettrait quarante ans, trois accidents, un million de kilomètres en course, une existence cassée de trop de risques et pas assez d'amour. Tiens c'est amusant, Anouk Aimée lit Moteurs en attendant Jean-Louis Duroc. Nulle n'a jamais attendu Marti nul part.
Appels de phares sur les Planches, La femme se retourne, et les enfants aussi, ils se précipitent vers la voiture. JLD enlace Anne Gauthier.

La lumière revient dans l'Eden. JPM se lève, provoquant un claquement du siège qu'il ne peut étouffer. La dernière séance, mais pas en raison de la mort du cinéma Art déco de Cosne, non SA dernière séance à lui, JPM. Dans le hall de l'Eden aussitôt déserté par les spectateurs débarqués de Madagascar 2, une femme se tient. Elle feuillette le programme de la semaine prochaine, relevant une mèche rebelle. Grande, brune, la quarantaine élégante. Pas du coin. Elle le voit approcher. Des diodes rouges inscrivent 23 heures au fronton de la caisse. Le préposé verrouille la porte derrière eux.

La bruine s'est transformée en petits flocons qui s'évanouissent à la surface du Nohain qui s'écoule sur les flancs du cinéma
- Deauville n'a pas changé en quarante ans, si ce n'est le palais des congrès, et la Mustang bien sûr ! La voix est basse, voilée. JPM se retourne sur Anne Gauthier. Du moins une Anne Gauthier. On jurerait que l'héroïne du film est sortie de l'écran pour faire un tour dans la Nièvre, une nuit de Noël. Son cerveau commence à déconner, voilà qu'il hallucine.
- Et vous non plus Monsieur Marti, peut-être cette cicatrice, là...
- On se connaît ?
- Moi oui, vous non, enfin je ne pense pas. Mais que fait le vainqueur de huit Grands Prix dans un bled comme celui-ci, un soir de Noël ?
Il n'avait jamais été un causeux, Marti. Ah ça, il n'avait rien d'un Graham Hill, à l'aise partout et surtout avec les femmes, ni d'un Tambay à l'élocution naturelle, encore moins d'un Stewart, capable de dénicher un sponsor sur la mer de la Tranquillité. Il tenait plutôt du Pesca, du Hulme...
- Chambre 6, c'est la meilleure d'après la patronne. J'avais mis un sancerre à fraîchir dans l'évier. Si ça vous dit ?


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vendredi, 21 novembre 2008

Le dernier pilote

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Un des piliers du Blog Auto [1] où il traite de sujets dont personne ne veut comme Neckar, Rambler ou les voitures chinoises, notre ami Joest Jonathan Ouaknine est aussi l'auteur d'une dizaine de livres dont le prochain, sur le ChampCar, sortira chez ETAI au printemps 2009. Doté d'une santé de fer, il anime aussi un blog perso [2] où il livre, indique-t-il, sa "philosophie à la petite semaine sur l'automobile, des photos insolites et des articles impubliables sur Le Blog Auto". Là ne s'arrête pas sa production car il est en outre traversé par le démon de la fiction, ce dont témoigne cette robuste nouvelle de 20 000 signes, après raccourcissement à notre demande, qu'il nous a envoyée, car impubliable tant au Blog Auto que chez lui. Un texte aussi long sur Skyrock eût été une première. Nous le livrons à votre plaisir.
 


Fabrizio Benelli est un jeune homme contrarié. Aux essais, il pensait être très rapide. La voiture était réglée comme il les aime : un peu survireuse. Il a eu l’impression d’avoir trouvé les trajectoires idéales. Le meilleur, c’est lui ! Le chronomètre n’était pas d’accord et le voilà 17e sur 24 partants. Un énième résultat modeste. Ensuite, dans les stands, lors du débriefing avec son ingénieur, Rolf, ce fut la douche froide :  You’re too slow on Rettifilo, you’re too slow on Della Roggia, you’re too slow on Lesmo, you’re too slow on Serraglio, you’re too slow on Ascari, you’re too slow on Parabolique. But, you’re really fast on Curva Grande.

C’est d’autant plus humiliant qu’il court à domicile. Il n’est pas de Monza ou de sa région, mais c’est la seule en étape Italienne du championnat. Toute sa famille est venue l’encourager. Devant eux, il cherche à sauver les apparences. « C’est pas grave ! Evidemment, j’aurais préféré être premier. Mais je connais le circuit comme ma poche. Je suis confiant pour la course : le podium est envisageable. » Il joue les stars avec ses vêtements de marques, les lunettes de soleil qu’il garde même en intérieur et sa Subaru Impreza dernier modèle. Des enfants, impressionnés d’avoir pu pénétrer dans le saint des saints du paddock et d’y rencontrer leurs idoles, lui demandent timidement un autographe. Il signe en tapotant sur les têtes blondes : « Accrochez-vous, les gamins et un jour, vous serez à ma place. » Mais à l’intérieur, il est miné.

Tout avait pourtant bien commencé. Il se rappelle, cette fois où ses parents avaient dit à Gianmaria, son grand-frère : Cet après-midi, tu gardes Fabrizio ! – Mais papa, on va aller au karting, avec Domenico ! – Alors, vas-y avec Fabrizio !  C’était la première fois qu’il montait dans un kart et ça lui a tout de suite plus. Il avait alors 10 ans. Il a ensuite convaincu son père de lui acheter un kart, une combinaison et un casque. Quelques semaines plus tard, il disputait sa première course. Il est vite devenu un habitué des podiums. Lui, l’avorton, le dernier né, devenait le centre d’attention de la famille. D’autant plus que rapidement, Fabrizio est monté en grade pour devenir pilote « usine », avec une rémunération très confortable pour l’adolescent qu’il était. Gianmaria en était jaloux et il même tenté de courir. Mais il était trop lent et a du renoncer.

Après 6 ans et de nombreuses coupes, on l’a persuadé de "monter en  automobile". Il débuta par le championnat italien de formule Renault. Les budgets et les enjeux étaient multipliés par dix. Pourtant, d’emblée, il s’imposa. Il tenta ensuite sa chance en championnat Européen de F3. Comme son nom l’indique, c’est là que court les meilleurs espoirs Européens. Tous ont, comme Fabrizio, un palmarès déjà solide derrière eux et les écuries de F1 les surveillent du coin de l’œil. La première année fut bonne, avec une victoire en fin de saison ; il pensait pouvoir jouer le titre l’année suivante. D’autant plus qu’il est de bon ton de dire : « Une année pour apprendre et une année pour gagner. » L’ambiance était joyeuse et Fritz Bergman, le responsable de l’équipe, le considérait comme son fils. Sauf que les contre-performances se succèdent. Si au moins il pouvait accuser son équipe ou sa voiture… Le problème, c’est que son équipier, Maier, un Autrichien, occupe les avant-postes. Il a un an de moins que Fabrizio et il débute en F3. C’est lui, désormais, le chouchou de Bergman. Fabrizio a été jusqu’à conduire la voiture de Maier, sans succès.

Fabrizio sait ce que tout cela signifie : sa carrière va, au mieux, stagner. Tout pilote aspire à la F1. A défaut, il peut courir en GT, en tourisme, voir s’exiler aux Etats-Unis ou au Japon, où les salaires sont mirobolants. Néanmoins, chaque année, de nombreux jeunes pilotes, faute de talent ou de budget, doivent raccrocher le casque.

Comme les d’autres, Fabrizio a du quitter l’école lors de son passage à l’automobile et l’année suivante, vu qu’il a intégré une écurie Allemande, il a bien fallu quitter le foyer familiale et s’installer près de l’usine. Pour des raisons de nuisances sonores et de coût du foncier, on ne construit des circuits qu’en rase campagne. Afin de développer l’activité, on y organise des pôles du sport mécaniques avec des défiscalisations pour les entreprises du secteur. Ainsi, les écuries, comme celle de Bergman, s’installent au milieu de nul part. Piloter demande aussi une bonne hygiène de vie et un entraînement physique. Avant, on trouvait normal qu’un pilote s’évanouisse une fois arrivé sur le podium ou doivent renoncer à cause d’une crampe. Schumacher a débarqué en F1 avec sa salle de musculation itinérante et son diététicien personnel. On a mis en adéquation sa forme physique et sa constance, son endurance ou sa concentration. Alors, on a envoyé les pilotes en salle de musculation. Et fini les fêtes interminables, même hors des week-ends de course. Cela fait beaucoup de sacrifices pour un jeune homme.

En retour, ils espèrent la gloire. Quand la machine s’enraille, ce sont les pires aigris. Tout ça pour rien ! Comment être optimiste alors qu’à 19 ans, vous êtes déjà un has-been ? Fini les courses, fini les quelques lignes dans les journaux, fini les yeux des gens (notamment des filles) qui brillent lorsque vous dites que vous êtes pilote. Bonjour l’anonymat et l’oubli (très vite, vos anciens copains pilotes « perdent » votre numéro.) Fabrizio s’imagine déjà derrière un bureau, dans l’entreprise familiale de carrelage. Quelques photos évoqueront ses années derrière le volant et il en sera réduit à déverser son fiel dans les forums sur Internet.

Tout le monde est là, à l’encourager. Il y a même ses amis d’enfance. Mais il voudrait être seul et s’enfermer à double-tour dans le motor-home de l’équipe. Il n’est pas du genre à s’étendre sur ses problèmes. De plus, pour beaucoup de gens, piloter est le plus beau métier du monde. Avoir des états d’âmes, c’est un caprice d’enfant gâté.

Tandis qu’on lui parle, il regarde ailleurs. Notamment vers les petits malins qui ont trompé la vigilance des gardiens pour pouvoir accéder à l’ancien autodrome, attenant à la piste. Difficile de croire qu’à une époque, les pilotes tournaient sur ce tracé en bêton, très incliné et très dangereux. Cela fait plusieurs décennies qu’il a été rendu à la végétation. Fabrizio n’est pas porté sur le passé ou les statistiques. La seule chose qui l’intéresse, c’est lui. Ce n’est même pas un tifoso. Il veut être champion du monde de F1, point. Que sa voiture soit rouge, grise ou blanche, c’est secondaire.

Parmi les guests, il y a Monsieur Volta et son fils, Pierluigi. Volta est le principal sponsor de Fabrizio, alors il faut lui sourire. Avant de faire un chèque, Volta avait exigé que Pierluigi puisse faire quelques tours à bord de la F3. C’est un gamin de 16 ans, du genre fils à papa. Tous les pilotes sont persuadés de détenir la vérité, mais celui-ci va encore plus loin. En karting, il s’était taillé une réputation de chien fou et aucun patron d’écurie n’en veut. Lors de l’essai, il n’écoutait pas les recommandations. Une fois parti, il a fait n’importe quoi, accélérant sans attendre que ses pneus soient en température, freinant trop tard, roulant dans le gravier, partant en glissades et finalement, il s’est pris un muret. Plus de peur que de mal, mais c’est un miracle si la voiture a pu être réparé à temps pour le meeting suivant. Sortant de la monoplace meurtrie, il a jeté son casque par terre et a donné un coup de pied rageur dans le nez de la voiture. Evidemment, Pierluigi fut loin de faire profil bas. Bergman a du puiser au fond de ses réserves de patience et de diplomatie pour ne pas lui dire : « Petit con ! Dégage ! Je ne veux plus te voir ! Et t’as intérêt à ne plus jamais remettre les pieds sur un circuit. » Fabrizio, s’est enfermé aux toilettes où il s’est acharné contre un lavabo, parce qu’il ne faut rien dire contre le fils d’un sponsor. D’autant plus que Volta se bouche les yeux et est persuadé que Pierluigi est un champion en devenir. Volta est riche et nul doute qu’un jour, un patron peu scrupuleux acceptera de lui donner un volant. On en a même vu aller jusqu’en F1. Mais une fois leurs réserves financières épuisées, ils sont éjectés sur le champ.

L’autre gros sponsor de Fabrizio, c’est DKG, un fabricant Allemand de haut-fourneaux. Heureusement, l’ingénieur-docteur Becker, PDG de DKG, n’a pas de fils aspirant-pilote. En revanche, il se sert de son protégé comme d’une mascotte. Fabrizio se rappelle l’austère salon de la métallurgie, cerné par deux grosses pièces en fonte et dédicaçant des posters pendant deux jours. Becker a traversé les Alpes pour être présent au salon de l’acier : Fabrizio, on se revoit là-bas mardi matin. On vous a prévu un espace sur le stand. J’espère que vous n’aviez pas oublié le rendez-vous.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour avoir un chèque… Et toujours rester poli. Il doit réunir environ 100 000 € pour courir en F3. Bergman a passé quelques contrats et lui permet de réduire cette somme d’un tiers. Pietro, son manager, le fait régulièrement rencontrer des annonceurs potentiels. Pour eux, c’est de l’argent quasiment jeté par les fenêtres. Pour Fabrizio, c’est de l’argent vital pour lui et sa carrière.

C’est l’heure. Toujours le même rituel. Il se déshabille entièrement. Puis il enfile ses sous-vêtements ignifugés. Vient ensuite la combinaison, orange, comme à sa voiture. Comme tout pilote, il se rend aux toilettes du circuit avant de partir. C’est à la fois un besoin naturel et une étape du rituel. On pourrait y entendre les mouches voler tant ils sont tous déjà dans un autre monde. Même les pitres de service ont l’air grave. Pour s’isoler un peu plus, certains ont un iPod sur les oreilles. D’autres, murmurent de façon imperceptible le tracé, telle une prière.
Vient l’installation. Il rentre toujours par le côté gauche (toujours le même), enjambe le large ponton et se glisse dans l’étroit habitacle. Gunther, un des mécanos, le harnache. Il installe ensuite la gourde, remplie de deux litres d’une boisson énergisante. Puis on lui passe les bouchons pour les oreilles, sa cagoule ignifugée et son casque.

Les bruits de l’extérieur sont atténués. Rolf lui donne d’ultimes recommandations, qu’il n’entend pas. De l’index, il presse un bouton et une diode verte scintille : l’extincteur fonctionne. Il lève le minuscule capot du court-circuit et tourne l’interrupteur sur « ON ». Le tableau de bord s’allume, les chiffres digitaux dansent, puis ils affichent « OK ». Fabrizio lève l’index et fait avec des cercles imaginaires pour demander le démarreur. Deux mécaniciens poussent une lourde machine qu’ils branchent à l’arrière de la voiture. Pendant quelques secondes, un bruit d’air comprimé se fait entendre, puis après une brève secousse, le 4 cylindres Mercedes se réveille. Fabrizio dose habilement l’accélération, car le moteur n’aime ni le ralenti, ni le surrégime à froid. Par une pression sur la palette derrière le volant, il passe la première. L’un des commissaires lui fait signe d’y aller. Le feu est vert : il peut s’engager sur la piste. Il quitte doucement la pit-lane et dépasse le point de non-retour.

Dans le tour de chauffe, il essaye de faire le vide dans sa tête. Malgré le rituel, il songe toujours à sa carrière, à Maier, à Bergman, à ses parents qui le regardent… Ah, si tout était aussi simple que dans un Michel Vaillant : on ferme les yeux, on les rouvre et on est concentré… Il doit surtout songer à faire chauffer ses pneus en faisant des zigzags. Le circuit est simple à mémoriser. Il commence par la chicane de Rettifilo. Puis c’est la Curva Grande, sur la droite, qui se prend à fond. On poursuit sur une deuxième chicane, Della Roggia. Ensuite, c’est Lesmo : deux virages sur la droite reliés par une brève ligne droite. On attaque alors une longue ligne droite à peine brisée par Serraglio. Au bout, il y a la dernière chicane, Ascari. Puis c’est une longue ligne droite qui débouche sur Parabolique, un virage à 180° qui se termine par une courbe et enfin, la ligne d’arrivée. Il va partir 17e et il n’est que 12e au championnat : il lui faut un résultat. Il va tenter de s’envoler au départ et ensuite, il attaquera comme un beau diable. De toute façon, s’il continue sa saison comme il l’a commencé, il ne fera pas de vieux os chez Bergman.

Le tour se termine et il prend place sur la grille : tout au fond. Il devine à peine les premiers. Au moins, il évitera la cohue. Par contre, sur le côté, il voit les spectateurs, debout, qui guettent fébrilement le départ. A peine s’est-il placé sur la grille que la voiture de sécurité et la voiture médicale sont là : le départ va pouvoir être donné. La tension monte. Le stress est l’ennemi du pilote : le champ de vision est réduit et l’on risque de perdre sa concentration. On lui a donc appris à garder son calme même à l’approche du départ. Un feu s’allume. Puis deux. Puis trois. Puis quatre. Et enfin le cinquième. Ils s’éteignent d’un coup. Il écrase l’accélérateur et se faufile dans le chaos. Il double une voiture, se fait doubler par une autre, dépasse un concurrent qui a réagi trop tard. Dans Rettifilo, les commissaires agitent les drapeaux jaunes : comme d’habitude, il y a eu un accrochage au premier virage et deux pilotes sont sur le carreau. Maier est dans le gazon, mais il pourra repartir. Dans la Curva Grande, il arrive à doubler une autre voiture.

Lorsqu’il passe devant les stands, il a le temps de lire son panneau : P12 (position 12.) Dans Della Roggia, il découvre une monoplace au ralenti, pneu arrière droit crevé et aileron arrière qui pendouille. Le voilà 11e ! Ce n’est pas assez, car même dans les revues spécialisées, le classement s’arrête à la 10e place.

joest2.jpgP11
Le peloton commence à s’étirer. Les leaders sont déjà loin devant. On a retiré les monoplaces dans Rettifilo. A quelques mètres de lui, il y a un groupe de cinq voitures qui n’arrêtent pas de se doubler. Le couteau entre les dents, il doit les rejoindre.
Les pilotes du groupe de chasse se gênent mutuellement. Donc, il sera plus facile de raccrocher le wagon.
Il se rapproche des autres. Il DOIT finir dans les dix premiers. En plus, pour l’instant, Maier est derrière lui. De quoi gonfler son orgueil.
Ca y est, il est dans l’aileron du dixième, Holmes. Il tente quelque chose dans Della Roggia. Ca ne passe pas. Il retente sa chance juste avant la chicane Ascari. Mais il était trop loin.
Il réessaye, dans Rettifilo, puis dans Della Roggia. A la sortie de Lesmo, il est juste derrière Holmes : il pourra le doubler dans la grande ligne droite, grâce à l’aspiration. L’Anglais réaccélère lentement, pour forcer Fabrizio à ralentir. L’Italien ne se laisse pas faire et il peut mettre son plan à exécution. Le prochain sur la liste est Dupuy.

P10
Il est intercalé entre Dupuy et Holmes, qui n’a pas baissé les bras. Dans Della Roggia, il est à coté du Français. Ce dernier conserve sa trajectoire et Fabrizio doit lever le pied pour éviter le contact. Holmes a tenté au passage de reprendre son bien, sans succès. Il retente sa chance dans Della Roggia. Les pilotes ont souvent « leur » endroit et Fabrizio adore cette chicane apparemment anodine, mais qui impose un gros freinage. Il joue au poker menteur avec Dupuy. Le Français cède, néanmoins, Holmes en a profité pour doubler les deux hommes.
Fabrizio veut repasser Holmes. D’autant plus que les trois autres voitures s’éloignent. Il se débarrasse d’Holmes dans la Curva Grande et à Ascari, il a déjà rejoint Anderson, le 8e.

P9
C’est dans Serraglio qu’il le dépasse. Plus que deux et il sera… 6e. Dire que les spectateurs n’en ont que pour les premiers ! Il a désormais Muehlbauer dans la mire. Cet Allemand se prend pour Schumacher depuis que Honda l’a invité à tester sa F1 !

P8
Dans la Curva Grande, il remarque que Holmes a également doublé Anderson et qu’il devient menaçant. Muehlbauer tente lui-même de passer Polikarpov, un Russe qui est surveillé de près par Renault. Le pire serait que l’un des deux perde le contrôle de sa monoplace : les autres ne pourraient pas éviter le véhicule en perdition. A la sortie de Lesmo, Muehlbauer a passé Polikarpov. Fabrizio tente quelque chose à Ascari, sans succès, alors que Holmes se fait de plus en plus pressant.
Dans Rettifilo, il se place à l’extérieur. Polikarpov rentre le premier, mais au milieu de la chicane, Fabrizio possède l’avantage et il se rabat carrément pour prendre la corde. A Muehlbauer maintenant ! A la sortie de Lesmo, il est dans son aileron et peut profiter de l’aspiration. L’Allemand n’avait aucune chance. A la sortie d’Ascari, la voix est donc libre. Il se surprend à être aussi rapide aujourd’hui. Pour se remettre de l’effort, il tête sa gourde.

P6 
Alors qu’il savoure sa sixième place, il découvre quatre voitures meurtries, de part et d’autre de la piste, au niveau de la chicane Rettifilo. Et pas n’importe qui : Bernard, Smith, Martini et Carlsson, c’est-à-dire quatre des cinq premiers. Il est deuxième ! Dire qu’il y a quelques secondes, il était déjà heureux d’être sixième !

P2
La joie de lire "P2" sur le panneau. Cela faisait si longtemps… En plus, le premier n’est qu’à 2 secondes et il est possible d’aller le chercher.
A la sortie de Lesmo, il aperçoit une autre monoplace. Il la reconnaît : c’est Tanaka. Il est parti 3e, donc, s’il est là, c’est que c’est lui le leader. Et Fabrizio est plus rapide que lui ! Il n’y a que la longueur d’une ligne droite entre eux deux. Le fait d’avoir un visuel est une vraie carotte. Fabrizio est confiant. Il reste une dizaine de tour et en grignotant, 40 centièmes à chaque passage, il finira par rejoindre Tanaka. Il se voit déjà sur la plus haute marche du podium. Hélas, il est trop optimiste dans la chicane Della Roggia : il freine trop fort et va tutoyer le gazon. Cela coûte cher en secondes et il a déjà eu de la chance de ne pas partir en tête-à-queue, voir pire de finir dans le bac à sable. Au moins, personne ne l’a doublé.
Tanaka est bien loin : à peine Fabrizio sort de la chicane Rettifilo que le Japonais est déjà dans la Curva Grande. Il n’y a pas 36 solutions : attaquer, attaquer, attaquer.
Le troisième est menaçant. Il pourrait se contenter d’un podium. Ca serait son premier bon résultat de l’année. Sauf qu’un vrai pilote ne veut pas être « P2 » ou « P3 ». Il doit être « P1 ». Dans la chicane Della Roggia, il tête sa gourde, espérant que la boisson énergisante le dopera. Dans Lesmo, il ralenti à peine. Ca passe juste-juste. Au milieu de la chicane Ascari, il est à 200km/h. Ah ça, il n’est plus « too slow » ! Tanaka est de plus en plus proche.
D’après le panneautage, il a repris 80 centièmes à Tanaka. Tanaka va voir ce qu’il va voir ! Il se blotti derrière lui. Dans la Curva grande, il n’est qu’à quelques décimètres de son aileron. A la chicane Della Roggia, Tanaka loupe un rapport. Ils sont cote à cote. Fabrizio est sur sa droite : à Lesmo, il aura l’intérieur. Ils arrivent ensemble au virage. Fabrizio élargit sa trajectoire pour le forcer à ralentir. Les roues se touchent, puis Tanaka ralentit. Ca y est. Pour la première fois de l’année, il est en tête d’une course ! Dans la Variante Ascari, Tanaka est déjà loin. Il entre dans la Parabolique le sourire aux lèvres.

joest3.jpgP1
Maintenant, les derniers tours vont sembler très longs. Sous son casque, Fabrizio bouillonne. Rester en tête jusqu’au drapeau à damier est au moins aussi difficile que d’atteindre cette position. D’autant plus qu’il n’a pas ménagé son monture. Il est attentif à tous les bruits. Il n’y a pas comme un sifflement dans la boite à air ? Et sa direction ? Malgré le contact, tout semble normal. Une F3, c’est bien fragile. Les accrochages ne pardonnent donc pas. De plus, le carbone est traitre : des microfissures se créent lors d’un contact et avec les vibrations, elles s’ouvrent et la pièce finit par casser.
Un peu plus d’une seconde d’avance sur le second. C’est à la fois peu et beaucoup. S’il reste à ce rythme, Fabrizio risque une panne ; s’il ralentit, il risque de se déconcentrer. Tous les pilotes ont appris ce classique : Monaco, 1988, Senna est en tête, il possède une large avance sur Prost. Il ralentit en vue de l’arrivée. Déconcentré, il percute un rail, abandonne et Prost gagne. Et puis, en F3, les courses sont plus courtes et les monoplaces quasiment identiques ; les autres ne sont donc jamais très loin.
A l’entrée des stands, il voit Maier rentrer au ralenti pour renoncer. Il songe d’abord : « Bien fait pour lui ! Aujourd’hui, c’est MON jour. » Puis il panique. Après tout, ils sont de la même écurie : si Maier a un souci, il risque d’être victime du même mal. Que marquait le panneau ? Il n’a même pas pu le lire. « Ca y est, je me suis déconcentré. » Et si quelqu’un était juste derrière lui, prêt à le doubler ? Son pouls s’accélère. Il tète nerveusement sa gourde.

On lui a indiqué qu’il a 2 secondes d’avance sur le 2e. C’est peu. C’est encore la preuve qu’il ne faut surtout pas se relâcher. Il est en nage. Il voit la monoplace dans son rétroviseur, mais les couleurs bougent, tant il est fébrile. Est-ce Holmes ? Muehlbauer ? Tanaka ? Lorsque l’on poursuit un concurrent, votre hargne est décuplée. Monza n’est qu’une série de longue ligne droite où l’on peut se doubler. Et s’il tentait une manœuvre kamikaze, qui les éliminait tous les deux ? A la sortie de la Variante Ascari, il tremble. La Parabolique est là, au bout de la ligne droite. C’est le dernier virage. Il se surprend lui-même à freiner tard, pour montrer à l’autre qu’il se défendra jusqu’au bout. L’entrée des stands. La sortie du virage. Il voit le starter avec son drapeau à damier. Toute son équipe est massée le long du muret de séparation, prêt à exulter. 4e, 5e, 6e… Il passe devant le drapeau.

Il ose à peine lever le poing. Et s’il s’était fait doubler dans les derniers mètres, sans s’en rendre compte ? L’autre s’est mis à sa hauteur. C’est Polikarpov. Il lui lève le pouce, ce qui signifie : « Bravo, tu as été le plus fort. » C’est la libération pour Fabrizio. Il peut souffler ; sa première victoire de la saison, il la tient. Il pleure de joie. Certes, il a profité des nombreux abandons. Mais il n’y a que le résultat qui compte et aujourd’hui, il est en haut de la feuille, alors que Maier a du renoncer. Il se sent invincible : la fin du championnat est pour lui, il en est sur.

La F3 n’est que le prologue d’une course de DTM. Alors, il faut se presser. A peine le tour d’honneur terminé, les voitures retournent dans les stands et les commissaires poussent littéralement les trois premiers (Tanaka, Polikarpov et lui) sur le podium, où ils sont encore gantés et casqués. Les tribunes sont plutôt vides, mais lorsque les badauds entendent les premières notes de Fratelli d’Italia, les têtes se lèvent. Certains viennent voir quel pilote a permis à l’Italie de s’imposer et les gens applaudissent à l’issue de l’hymne. Les flashs crépitent pour immortaliser le héros du moment. Fabrizio s’imagine déjà en pleine page dans la Gazetta Dello Sport. Il encadrera l’article et le montrera à ses sponsors éventuels. Puis, tandis qu’il agite la bouteille de champagne, il songe à préparer la prochaine course. Car un pilote est toujours dans le coup d’après.

 
 

Joest Jonathan Ouaknine
 




Monza F3
© Stella-Maria Thomas

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lundi, 16 juin 2008

Ses 24 heures 72

- Dis p’pa tu m’emmènes au Mans cette année ? Avec la réglementation 3 litres, Matra a de grandes chances de l’emporter. Ils ont bien préparé leur coup en s’entraînant uniquement pour cette épreuve. En plus Ferrari a jeté l’éponge !
- Mais dis-donc le lundi qui suit, tu passes ton bac de français à l’oral. Tu dois revoir les textes que tu présentes, cette note est importante.


6bf6e009d79e5879c998f9e3b497baf7.jpgArgument implacable. Cela s’appelait faire la lippe ! Il ne restait plus que la télé diffusant à dose infinitésimale et les ondes d’Europe 1 avec le flash heure par heure… Il passa le week-end dans la "librairie de Montaigne" [1] à Maison-Blanche, en compagnie du Montesquieu de L’Esclavage des nègres côte-à-côte avec Beltoise et la casse d’un V 12. Arrias de La Bruyère ne put rivaliser avec le flamboyant Cevert de l’équipe Matra. La Leçon de nature de Diderot parût bien pâlotte face à la leçon de pilotage de Hill sous la pluie. Une nuit dans le désert du Nouveau Monde de Chateaubriand ne valut pas une nuit sur le circuit de la Sarthe ! Mérimée proposa La Vision de Don Juan ; plus prospère, le speaker des points horaires à la radio celle de la Matra 670 montant ses régimes dans la ligne droite des stands !

Entre le silence méditatif de la librairie de Montaigne et les passages rythmés des voitures nettement audibles derrière la voix du journaliste, le contraste était saisissant. Philosophe Jekyll, le récit du sage ; pilote Hyde, le vacarme diabolique dans la courbe des Hunaudières…

Matra n’aura pas la vie si facile. Après la douche froide Beltoise, l’abandon de Jabouille-Hobbs (boîte) ; sur fond de drame Bonnier, Ganley s’accroche avec M.-C. Beaumont précipitant l’issue de la course… A l’approche de la chicane Ford, c’est le soulagement pour Pescarolo-Hill, le premier nommé passant imperturbable le drapeau à damier flanqué d’un Cevert hilare, gesticulant… Ils avaient gagné !

La librairie de Montaigne vibrait, résonnait du tumulte de la foule en liesse. Rageant de n’avoir vu cela qu’à travers le petit écran, il décida quelque temps plus tard de matérialiser cette victoire sur un morceau de bois évoquant la piste, posant les deux miniatures que Solido avait mis en vente quelques mois après.
Ses 24 heures du Mans 72… Grand enfant !



François Coeuret



[1] Expression désignant à la fois l'ensemble des livres détenus par Montaigne et la tour de son chateau où il se retirait pour écrire


 
24 H du Mans 1972, doublé Matra 670, n° 15 et n°14
© François Coeuret 

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vendredi, 18 avril 2008

Entretien exclusif

diable1.JPG

Intrigué par un courriel élégamment tourné qui me promettait une rencontre très particulière, je me suis rendu à l'adresse indiquée, un bel immeuble bourgeois du début XXe respirant l'aisance feutrée. Trois sonnettes à l'entrée, mais seulement deux noms. Conformément aux instructions mais un peu fébrilement, je donne deux brèves impulsions sur la sonnette sans nom. Après quelques secondes, un déclic et la porte se débloque. L'odeur de l'encaustique me détend quelque peu et, glissant sans bruit sur l'épais tapis rouge de l'escalier, je monte au second. L'unique porte du palier est ouverte. Je la pousse et, en entrant, je suis tout de suite saisi et presque incommodé par la chaleur qui règne dans l'appartement. Du fond de celui-ci, une voix, chaude elle aussi mais ferme, m'appelle : "par ici, je vous prie."


Poussant une autre porte, je pénètre dans un petit salon. La lumière y est faible, mais suffisante pour apprécier la qualité de l'ameublement et le soin apporté à la décoration, dans des tons chauds qui vont de l'orange au brun en passant par tous les rouges possibles. Asseyez-vous, je vous en prie, reprend la voix qui s'élève derrière un paravent aux motifs chinois. Vous m'excuserez de rester caché, c'est contraire aux usages mais cela vaut mieux pour vous ; et puis je suis d'un naturel timide. Vous êtes installé ? Bien, vous avez de quoi boire sur la table basse devant vous, n'hésitez pas à vous servir. Et, comme je devine votre impatience, je vous propose de commencer sans plus tarder : je vous écoute, donc.

Essayant d'oublier la caméra que j'ai repérée dans un angle de la pièce, je sors mes "antisèches" et m'éclaircis la gorge :
- De quand date votre intérêt pour la course automobile ?
- Oh, de sa création, tout simplement. Vous savez, aucune passion humaine ne m'est étrangère, je suis comme vous. Et avec les ingrédients qui la composent, vitesse, peur, danger, j'ai tout de suite perçu le potentiel de créativité que la course m'offrait. Sans parler du pur divertissement qu'elle procure.
- Avez-vous des préférences quant au genre de courses ? aux marques ? aux pilotes ? aux époques ?
- Ah, j'aimais bien l'ère des turbos, avec ces retours de flamme aux échappements. J'avais un peu l'impression d'être chez moi (rire) ! Non, je plaisante, j'aime bien jouer avec les représentations que l'on a de moi. Plus sérieusement, et tout en ayant conscience de n'être guère original sur ce point, je veux bien confesser une dilection particulière pour les voitures rouges venant d'une bourgade toscane bien connue.
- Ah bon ? ça ne paraît pourtant pas évident quand on songe à la litanie de drames et de tragédies qui ont émaillé l'histoire de la marque.
- C'est vrai, mais qui aime bien châtie bien, non ? Et puis j'ai peut-être une façon particulière de marquer mes préférences. Tiens,rappelez-vous cette année …, excusez-moi mais je n'ai pas la mémoire des dates humaines, cette année où la Scuderia a perdu ses deux pilotes qui s'étaient fâchés pour une histoire de consignes non respectées par l'un d'eux …
- Oui, 1982.
- C'est cela. Je dois dire que je suis assez content de moi sur ce coup-là. Il était sans doute difficile de faire mieux. Cela dit, ne me faites pas endosser tous les accidents des voitures rouges. Je n'y étais pas toujours impliqué. Après tout, le Vieux savait y faire pour mettre ses pilotes dans des conditions propices aux catastrophes … Et, de même, ne cherchez pas ma patte derrière chaque tragédie de l'histoire de la course. J'ai de multiples talents, mais je ne peux être partout. Et, de toute façon, ce ne serait pas nécessaire, car il y a l'homme et ses erreurs de conception, ses fautes de pilotage, ses passions exacerbées. En revanche, ce que j'aime bien, c'est me greffer sur ces faiblesses humaines et en amplifier les conséquences.
- Vous pouvez nous donner un exemple ?
- Plusieurs, si vous voulez. Tenez, cette voiture orange qui perd son capot sur un circuit anglais désaffecté et va s'écraser sur le seul poste de commissaire en béton encore debout. Le capot, ce n'était pas moi, le reste si. Et ce pilote mexicain particulièrement audacieux qui s'est tué en Allemagne ? un fait de course, son accident ? à la base, oui mais il y avait le parapet d'un pont auquel j'ai voulu donner ce jour-là une fonction autre que celle qu'il assumait quotidiennement. Vous voyez ? En fait, ce que vous appelez de la malchance ou un hasard malheureux, c'est moi.
- Alors, j'imagine que Le Mans 55 c'était vous aussi ?
- Eh bien non ! je n'y suis pour rien. Bien sûr, je pourrais faire le malin - si j'ose dire - et prétendre le contraire, vous n'y verriez que du feu ; mais c'est un entretien à cœur ouvert, je vous ai promis la vérité et il m'arrive de tenir mes promesses … Non, Le Mans 55 ce n'était pas moi. Ce jour-là, c'est le hasard qui est responsable de cet extraordinaire enchaînement. Cela dit, je n'aurais pas fait mieux, j'en suis encore vert aujourd'hui.
- Vous intervenez moins ces dernières années, semble-t-il ?
- C'est vrai, tout cela m'intéresse moins, sans doute me suis-je lassé. Et puis, vous ne me facilitez pas la tâche avec vos mesures de sécurité : cela réduit la part du hasard et de l'impondérable, mais aussi la mienne. Il m'est de plus en plus difficile de trouver une place. De temps à autre, j'essaye quand même de retrouver le frisson d'autrefois, comme à Imola ce fameux 1er mai. Je me suis bien amusé ce week-end-là ; à tel point que j'ai été tenté de recommencer très vite, dès la course suivante. Mais j'ai quitté Monaco après les essais, j'ai eu peur que cela devienne une drogue et que je ne puisse plus m'en passer. Et puis, il faut quand même vous laisser souffler un peu, il ne faut pas casser le jouet.
- Justement, vous risquez de provoquer l'arrêt des courses en exagérant.
- C'est vrai, d'ailleurs c'est arrivé. Rappelez-vous cette course à travers l'Italie et cette Ferrari qui fait 15 morts. Ca m'a bien plu sur le moment, mais cela a sonné le glas de cette épreuve. J'avoue que ça fait partie de mes regrets. Le pneu aurait éclaté de toute façon, mais j'aurais pu faire en sorte que cela arrive dans une portion sans spectateurs.
- Mais pourquoi ? pourquoi jouer ainsi à semer la mort et la désolation ?
- Ah, je m'attendais à cette question …, et ça me rappelle de jeunes Anglais chevelus et la ritournelle qu'ils m'avaient consacrée : "what's puzzling you is the nature of my game" ; ça vous dit quelque chose ?
- Oui, mais moi, je n'éprouve aucune sympathie pour vous.
- Je peux le comprendre et je ne m'en formaliserai pas. Revenons donc à votre question : pourquoi tout cela ? je pourrais vous dire simplement : n'oubliez pas qui je suis. Mais ce serait un peu court. Aussi ajouterais-je ceci : parce que je le peux, tout simplement. Vous pouvez le comprendre, non ? L'homme n'est-il pas cette créature qui ne peut s'empêcher de repousser ses limites ? qui s'efforce d'augmenter son emprise sur la nature ? qui fait tout ce qu'il est en mesure d'accomplir, au mépris des considérations…, comment dites-vous ?…, éthiques ? et ce quoi qu'il lui en coûte ?
- Certes, mais la plupart du temps, c'est dans un but louable. - Cela dépend du point de vue. Or, vous imaginez bien que je n'ai pas le même que le commun des mortels. Et quand bien même, les catastrophes et les horreurs issues de projets aux visées nobles sont une remarquable constante de l'histoire humaine. Mais, tenez, à propos de nobles intentions, et pour revenir à la course, figurez-vous qu'il m'est aussi arrivé d'exercer une influence positive.
- Vraiment ? j'ai du mal à le croire.
- Mais si. Et d'ailleurs, je me demande si certains ne s'en sont pas aperçus. Ainsi, il m'est arrivé de lire sous la plume de certains de vos confrères que tel ou tel pilote, survolté ce jour-là, avait conduit, je cite, "comme un possédé" ; ils ne croyaient pas si bien dire …
- Pourquoi m'avez-vous proposé cet entretien ?
- Je ne sais pas trop, à vrai dire. Disons que j'aime bien Mémoire des Stands, j'y jette un œil régulièrement, ça me rappelle le bon vieux temps. Après tout, vu sous un certain angle, ce blog, c'est un peu le récit de mes exploits, non ?
- Si ce sont bien les vôtres ; car qu'est-ce qui me prouve que vous êtes bien celui que vous prétendez être ?
- Bonne question ! et que j'attendais, évidemment. Je pourrais vous demander de me croire sur parole, mais je comprends que vous ayez besoin d'une démonstration tangible. Aussi, levez-vous et allez ouvrir la porte en face de vous.
- (………………………)
- J'ai l'impression que vous êtes un peu secoué, rien d'étonnant à cela. Je vous propose donc de mettre un terme à cette entrevue. Je suis ravi d'avoir fait votre connaissance et ne doute pas que vous retranscrirez mes propos avec soin. Au plaisir de vous revoir un jour, peut-être …


Olivier Favre


488412513.JPGTant que l'on croyait au Diable, tout ce qui arrivait était intelligible et clair ; depuis qu'on n'y croit plus, il faut à propos de chaque événement, chercher une explication nouvelle, aussi laborieuse qu'arbitraire, qui intrigue tout le monde et ne satisfait personne.
(E.M. Cioran - De l'inconvénient d'être né)




Par ici, je vous prie
© Marc Ostermann (www.pilotesdelegende.net)
MdS et Olivier Favre remercient chaleureusement l'artiste pour avoir exécuté l'oeuvre illustrant le présent texte 

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mardi, 25 décembre 2007

Repas de Noël aux "Forges"

ecac0caa31c800fc41a895f4dfbb8d26.jpgSur le coup de midi moins le quart, le vieil homme donne un tour de clé, s'assure d'un mouvement sec du poignet que la porte est bien fermée (Dame, de nos jours on vole bien le cuivre des fils du téléphone, ou les plaques d'égout, aussi quelqu'un pourrait estimer que mes coupes ont quelque valeur, mais personne ne sait qu'elles existent, et Dieu sait que c'est que je fais tout pour que ça continue). Il entreprend de descendre les deux étages qui séparent son réduit du plancher des vaches, agrippant un maigre bras à la rampe.

Sa vue, oui sa vue constitue son handicap majeur, qui le clouera bientôt à son fauteuil quand sa rétine abandonnera le terrain à la peau qu'étend insidieusement par-dessus la cataracte. Ce n'est pas tant la fatalité de l'obscurité qui l'affecte que de lui savoir interdits les couchers de soleil prisonniers des câbles du pont suspendu dans lesquels il s'immerge des heures entières les soirs d'été, son fauteuil tiré près de la fenêtre.

La place des Marronniers est parsemée çà et là de cadavres de Guiness qu'en ce matin de Noël les fêtards du McCool pub ont abandonnés dans leur fuite vers des horizons plus chimiques. Le vieil homme bute sur une seringue. Il s'installa sur cette place, et par la même occasion dans cette ville, en 1966, après deux semaines dans un pays appelé coma où un accident de la route lui avait payé un aller simple, voyage anticipé deux ans auparavant d'une cabriole à Monza sur une grosse Maserati à moteur avant. Il décida alors que sa vie se limiterait à la vitesse d'un homme à pied, six km/h au fil de la Loire.
Au milieu des années soixante, la place des Marronniers - il y avait emménagé au numéro 6, un deux-pièces avec vue sur le fleuve -, bruissait, le matin de Noël, des fidèles qui se rendaient, endimanchés, à l'église St-Jacques. Monsieur André mesure la dégradation de la société à l'aune de ce baromètre-là.

Il prend par la promenade de la Loire, tournant le dos au pont qui vibre au passage d'un poids-lourd. De temps en temps, les soirées d'été, il s'y balade pour ressentir des émotions enfouies, qu'il s'interdit à l'ordinaire car trop vives encore, au passage des motards qui se tapent des runs sauvages jusqu'au carrefour des Fouchards, quand ils savent les pandores couchés. La D955 a des airs de Hunaudières, avec ses deux bosses que la DDE n'a pas éradiquées car la DDE croit qu'on y roule à 90 à l'heure maxi. Chaque année, on ramasse un gars à la balayette.
Pourtant agé de 88 ans, le corps de Monsieur André est encore habité par son double, un gamin de 29 ans qui saute dans sa Gordini et fait le tour du Circuit du Lac tandis qu'à la terrasse du casino les élégantes qui prennent les eaux le désignent à leur julot en disant Le 44 sur la petit voiture bleue c'est ce beau gars qui dînait à côté de nous, André... mais le reste du nom est avalé par l'enfer. Au dos du programme est marqué "Moulinex libère la femme".

Monsieur André longe la salle de la Chaussade, étrange bâtisse moderne qui n'a rien à faire dans cette ville empierrée dans son passé, tourne à gauche, traverse l'esplanade sous laquelle un lacis aquatique symbolise les errances du Loing avant de se jeter dans les bras de la Loire, aborde enfin la rue St-Agnan en longeant l'imposante église du même nom. Il vérifie son bracelet-montre, 11 h 58, encore deux minutes avant de pousser la porte des "Forges". Avec l'âge, Monsieur André s'est construit des repères, a érigé des guides pour que sa vie ne se perde pas en chemin. Ne jamais entrer dans dans un restaurant avant midi, ni après. Jadis son existence avait été construite sur le temps. De cette lutte contre son écoulement lui restent des manies de vieillard. Cette montre, au verre étoilé, au cuir si usé qu'il va s'effilocher dans la minute, est tout ce qui fut retiré d'une voiture en feu. Avec lui. Elle marche toujours. Comme lui. Elle lui survivra.

Denis l'accueille. Tiens il s'est fait beau, a laissé tomber le tablier pour son costume de réception ; son air a changé. Monsieur André, votre table habituelle ? fait-il en lui désignant la table en fenêtre qui donne sur l'arrière de l'église St-Agnan et qu'il fait sienne une fois l'an, pas davantage mais pas moins, le jour de Noël. Le patron des Forges a même, semble-t-il, mis au rencard son léger parler berrichon au profit d'une sorte de novlangue comme celle qu'on utilise dans les bulletins d'information régionale de France 3. Recevrait-on une gloire locale en ce jour de Noël, s'interroge le vieil homme en donnant son manteau à Cathye, sortie du bureau d'accueil, tout sourire, le verbe avenant.

Dès qu'il a commandé un gratin d’écrevisses au riesling que suivront des frécinettes rôties et flambées au rhum - ici on commande son dessert au début pour donner le temps à Denis, maître-pâtissier, d'officier à l'aise -, Monsieur André s'abîme dans ses pensées. Toujours les mêmes blessures que seuls le cours de la Loire, la paix séculaire de ce coin oublié par le temps parviennent à panser. Quelque chose cloche ici, mais quoi ? Même la jeune fille de la maison prends des airs de conspiratrice, s'attardant sans raison dans la salle à manger dont Monsieur André est le seul client, déplaçant un vase, redressant la mise d'une table.

Au travers de la grande baie, il contemple le travail d'un merle nichant dans un platane, apportant toutes les cinq minutes un ver pêché sur les bords de la Loire à sa couvée. Aucun trafic sur la RN 7 qui passe sous la fenêtre, coupant en deux la petite bourgade plongée en ce jour de Noël dans une torpeur de fin du monde. Sauf une Jaguar 420 qui glisse, fantomatique ; il l'aperçoit de temps à autre à la nuit tombée.
Chacun chez soi devant sa dinde. Le chez soi de Monsieur André est claquemuré derrière son cerveau ; nul n'y a accès.

Des bruits à l'étage le ramènent au XXIe siècle, dont rien de bon n'est à attendre, alors que son oeil intérieur recevait le drapeau à damiers de Maurice Mestivier comme sa Ferrari gagnait le Grand Prix de Paris à Montlhéry ; c'était quand, en 60 ? en 61 ? putain de mémoire... au milieu du siècle précédent en tous cas, un siècle de ricin, de petites femmes, d'autos qui ressemblaient à des autos.

Mémoire des stands...
(Quelqu'un a parlé de mémoire à l'instant ou je pensais à ça, c'est amusant).
Trois personnes se présentent en salle, pas des jeunesses, précédées par Cathye et Denis qui les guident jusqu'à sa table. Manifestement on veut les lui présenter. Qui peuvent-ils bien être ? Un petit gros à l'accent du Midi, un vieux à la peau mate, un Latino ou quelque chose d'approchant, et le troisième, une sorte de vieux cow boy dégarni au cheveu rare, savamment ébouriffé pour faire croire à 15 ans de moins. C'est lui qui parle et déjà, d'instinct, monsieur André sait qu'il ne va pas aimer, mais pas du tout. Il donne son nom, Patrice Wattan, dit qu'il gère un blog sur Internet, Mémoire des Stands (Monsieur André n'a compris jusqu'à présent que le mot "gère", mais laisse faire car il est poli), et quel merveilleux cadeau de Noël c'est d'avoir retrouvé l'immense André... (son nom est couvert par une bétaillère qui dévale la rue de l'Amiral-de-Boissoudy, adjacente), grâce à Denis et Cathye chez qui il séjourne pour les vacances et qui lui ont parlé d'un ancien coureur automobile, Monsieur André quelque chose, qui déjeune chaque jour de Noël depuis 1967 dans ce restaurant qui était alors un Routier et c'est maintenant l'hôtel-restaurant les Forges.
Puis avant que Monsieur André réagisse, il lui désigne les deux vieux demeurés en retrait, Invités spéciaux de l'hôtel, comme vous, Monsieur André, précise Denis qui ajoute que cet instant a demandé six mois de travail, d'enquêtes et de pourparlers pour qu'il ait simplement lieu.

Monsieur André se lève (il vient de reconnaître ces deux-là), repoussant la table avec vigueur au moment où un commis apporte son gratin d'écrevisses. Messieurs, c'est une regrettable méprise, vous me prenez pour un autre, je suis André Vermont, voyageur de commerce en retraite ! lance-t-il en claquant la porte.
L'air a fraîchi. Il a faim, en dépit de cet "incident" qui, il le sait, ne le lâchera plus même s'il n'en parlera à personne. Comment ont-ils su ? Comment ont-ils osé le violer ainsi ?

Remontant son col, Monsieur André franchit le petit pont de pierre devant le cinéma Eden et cingle vers le "Pause Café", il doit bien leur rester un croque-monsieur...

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vendredi, 07 décembre 2007

Le rendez-vous de Salvatore

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Il est un peu plus de 7 heures quand Salvatore quitte la modeste maison qu'il a construite il y a bien des années de cela. Il a deux heures pour parcourir le chemin, c'est plus qu'il n'en faut normalement. Mais les sentiers de ces montagnes peuvent être piégeux pour ses vieilles jambes. En s'éloignant à pas lents sous un ciel couvert, il entend Tazio qui jappe désespérément pour le convaincre de l'emmener, comme tous les autres jours de l'année. Salvatore s'est laissé attendrir une fois, il est parti à son rendez-vous annuel accompagné de son chien ; ce ne fut pas une réussite : une fois arrivé sur place, Tazio n'a pas, comme son maître, apprécié ce qu'il voyait et – surtout – entendait. Inquiet, il n'a cessé de gémir et d'aboyer, de sorte que la journée particulière de Salvatore s'en est trouvée gâchée. Hors de question de recommencer. D'autant plus que le rendez-vous de cette année pourrait bien être le dernier. Il y a son âge à lui, bien sûr : 74 ans, ce n'est pas rien et ça commence à se voir. Mais, c'est surtout elle qui n'en a sans doute plus pour longtemps. Elle est de sept ans plus jeune, mais on la dit en sursis. Oh, on le dit chaque année, c'est vrai, mais cette fois la menace semble se préciser. Il l'a encore entendu hier à la radio : c'est peut-être bien la dernière fois qu'il la voit.
Tout naturellement, il repense alors à ce jour lointain où son père l'avait emmené voir ces monstres qui venaient tourner sur l'île pour la première fois. Pour un gamin de 7 ans, quel choc ! Il s'en souvient encore très nettement. Il y eut dès lors pour lui un autre Noël, en mai, qu'il était inconcevable de rater. Et, de fait, jamais depuis ce jour il n'a manqué son rendez-vous avec elle. Elle, elle lui a fait faux bond plusieurs fois. Mais, bon, ça se comprend, c'était la guerre, il y avait d'autres priorités.

Aïe ! Distrait quelques instants par le souvenir des heures sombres d'il y a trente ans, Salvatore vient de trébucher sur une racine. Ma, basta ! mieux vaut songer à ce qui l'attend aujourd'hui : tout en cheminant dans la forêt, il se remémore alors celles qu'il va voir défiler dans peu de temps. Ferrari, Alfa Romeo, Porsche, Lancia, …, des noms qu'il connaît depuis si longtemps. Tiens, à propos de nom, il y en a un qu'il a entendu hier pour la première fois et qui lui échappe. C'est celui d'une marque française qui, paraît-il, conteste la suprématie du petit cheval cette année ; il se rappelle juste qu'il sonne plutôt italien, ce nom, et que ça l'a étonné. Mais les Français n'ont pas amené leurs voitures bleues, ils ont eu peur sans doute, ils ne connaissent pas cette course. Salvatore sourit : c'est vrai qu'elles peuvent en effrayer plus d'un, les routes d'ici ! Il n'y a que les Allemands qui semblent les avoir apprivoisées, même qu'ils s'y sentent comme chez eux depuis une quinzaine d'années !
Là, Salvatore ne sourit plus : combien de fois les voitures grises ou blanches ont-elles douché ses espoirs de victoire italienne ! Mais cette année, la radio l'a dit, ce sera un duel entre rouges, comme l'année dernière. Et lui, il parie sur Ferrari. Car à la Scuderia il y a Nino, un atout maître qui joue à domicile. En plus, il paraît qu'Alfa a perdu une voiture hier, lors des entraînements. Le pilote est sorti de la route et a fait une belle cabriole, selon le type qui causait à la radio.

Le vent a chassé les nuages et au sortir de la forêt c'est un soleil radieux qui fait briller les toits des maisons du village, en contrebas du chemin. Cette année encore, il va se poster à l'aplomb de la route, à l'entrée de Collesano. Il n'y est jamais seul, normal, c'est un endroit idéal pour voir la course. Mais le solitaire qu'il est ne s'en formalise guère, d'autant qu'il parvient toujours à se ménager un petit espace réservé, sur lequel personne ne viendra empiéter. Salvatore sourit à nouveau : sa gueule farouche de vieux berger sicilien n'invite pas trop à la conversation, ce n'est pas plus mal ! Ah, voici un rocher qui fera l'affaire. Il porte des inscriptions blanches sur sa face visible de la route. A la gloire de Nino sans doute, Salvatore ne sait pas lire, mais ces signes lui paraissent familiers. Après avoir vérifié que la peinture était sèche, il s'assied en réprimant une grimace de douleur, saleté de rhumatismes ! Tel un petit rituel maintes fois répété, il fouille alors dans sa besace, déplie sa serviette rouge et, soigneusement, dispose dessus pain, fromage et saucisson. Le voilà prêt. Alors qu'il débouche sa gourde, le carillon de l'église sonne 9 heures moins le quart. Il a un peu d'avance, dans une demi-heure environ la première voiture sera là au rendez-vous, pour la 57e fois.


Signé Olivier Favre


La route de Collesano © Olivier Favre

10:10 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : targa florio, fiction |

vendredi, 04 mai 2007

Orange

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Adossée à un des rares pins ayant résisté à la sécheresse de l'été, Patricia n'aurait cédé sa place pour un empire, sinon pour la fin de la soirée avec Bruce. Voire Denny, à la rigueur, mais l'ours est vraiment trop peu loquace et rien ne dit qu'il se laisserait faire par une petite Parisienne en quête de gros cu... bes ! En ce 20 octobre 69, entre parenthèses un millésime moins rigolo que la graphie le laisse supposer, la chaleur montant de la vallée de Salinas maintient Laguna Seca, la bien nommée, dans une ouateur de cocotte minute.

Patricia se fout de la chaleur. L'important est d'assister à ce qui s'annonce comme le neuvième succès d'affilée des "Orange" depuis le début de la saison, de plus à Seca, son circuit fétiche. Patricia serre toujours dans un étui qu'elle garde dans son sac à main son premier ticket d'entrée à Seca ; c'était en 59, deux après l'inauguration du circuit. Son père les y avait emmenés, son frère et elle, dans sa vieille De Soto. Elle se souvient y avoir vu courir un dénommé Steve McQueen sur une Lotus XI, qui deviendrait connu plus tard. Ce père qui repose ici, au cimetière de Seca - extrême privilège si l'on peut dire...

Déjà trois tours couverts. Passant devant elle, Denny et Bruce enroulent leur machine orange dans le Corkscreew, ce terrible pif paf en dévers, terreur des néophytes. Les McLaren épousent la courbe aussi naturellement qu'une larme coule sur une joue. Le bonheur rend Patricia émotive. Alors, elle est impuissante à prévenir de tels emportements romantiques. Elle n'a pas un regard pour Mario Andretti qui sur une ancienne McLaren rame pour maintenir le contact avec les hommes de sa vie, enfin l'homme de sa vie, Bruce, actuellement deuxième, mais qu'elle espère voir gagner. Entre deux passages du duo, elle laisse son imagination dériver vers des fantasmes inavouables ; plutôt bizarres. Elle se sent glisser dans le bas moteur du gros big block Chevy, goutte d'huile clapotant dans la boîte de vitesses. On lui offrirait de se réincarner en une fourmi remontant le mollet de Bruce contracté au freinage de l'épingle Andretti qu'elle ne dirait pas non.

Mais revoilà les deux M8B roues dans roues ; Ah ! Bruce fait l'intérieur du Corkscrew à Denny... Great ! Dommage qu'à cause de deux connards qui s'amusaient à s'asperger de Bud en l'ayant bousculée, elle ait raté ça ! Sa position privilégiée à l'entrée du pif paf lui permet de suivre les deux flammes orange jusqu'à la sortie des stands, soit sur une bonne moitié du circuit. Elles sont côte côte lorsqu'elles échappent à sa vue. Un couple d'aigles s'envole de la sierra qui domine la vallée, plane un long moment au-dessus du paddock pour finir par se percher sur l'immense publicité Gulf, face au panneau d'affichage. Nullement dérangés par le bruit, les oiseaux donnent l'impression de s'intéresser à ce qui se passe sur la piste, ce que confirme la traînée de guano que l'un des deux lâche au centre du U au moment  où Dan Gurney rentre son Eagle au stand, piston crevé. Des fans du grand Dan s'amuse Patricia que rien n'étonne en Californie.

Ah ! revoilà Bruce et Denn...  En raison d'un colis piégé, le trafic est interrompu à Gare du Nord. Les voyageurs à destination d'Aulnay et de Roissy-Charles-de-Gaulle sont invités à emprunter les transports de substitution... Merde ! Clapet du portable qui claque, coupée la video, le numéro du bureau, la flamme orange de l'opérateur téléphonique.




The Bruce And Denny Show
© John S. Krill (www.photoessayist.com/canam)

mardi, 26 décembre 2006

Spirito di Lugano

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Ça avait commencé dans la nuit du 15 au 16 décembre, Alessandro s’en souvenait d’autant mieux qu’il avait un repère ; le jour précédent, Madame et Carla l’avaient emmené au parc Ciani pour donner à manger aux canards et déguster une crèpe au kiosque. Depuis il dormait mal.
N’osant pas sonner Carla à cause de ce qu’il appelait des broutilles qui relevaient certainement de son imagination enfiévrée, que la maladie débridait, il mourait de peur dans son lit. Pourtant tout portait à croire qu’il n’y avait pas de quoi ; le drôle de bonhomme qui le visitait après que la grande maison accrochée au flanc de la via Roncaccio fût plongée dans le silence nocturne paraissait tout sauf méchant. Profitant de l’interstice que laissait la gouvernante en ne fermant pas totalement la fenêtre coulissante, le visiteur s’introduisait dans sa chambre, tel un fantôme porté par un nuage d’éther.

Avec sa moustache il ressemblait à un pirate tel qu’il les avait vus l’été dernier quand Madame et Carla avaient fait projeter Pirates des Caraïbes dans le grand salon, mais un pirate spécial, habillé d’une espèce de cotte de mailles en tissu, avec des écussons dessus.

Quelquefois, le pirate dépliait le fauteuil d’Alessandro et s’asseyait au pied de son lit. Le gamin s’étonnait qu’il sût aussi bien manipuler cet engin de torture que les deux femmes de sa vie, Madame et Carla la gouvernante, avaient mis trois semaines à domestiquer. Alors le pirate parlait.

Soudain il entendit un pas lourd qui fit trembler le vieil escalier. Carla. Sa mère évoluait comme une ballerine, elle ; on ne l’entendait pas arriver avant qu’elle tire le rideau libérant la vue qu’on avait sur le Golfe de Lugano et les cimes environnantes, en disant : Alessandro voici une nouvelle belle journée à vivre et je te défends de prétendre le contraire !  Avec Carla, c’était plus cool. Elle le réveillait d’un bisou sur le front et après, seulement après qu’il fût bien ouvert au monde, un monde de merde ! (Carla permettait qu’il jurât – après tout la sclérose en plaques l'autorisait à se défouler en gros mots, seulement si Madame était loin), le rideau était tiré, livrant sa chambre à la lumière bleue du Tessin.
Ce matin c’était Noël, le soleil était vif.

- Regarde comme il fait beau, avec Madame, nous irons au parc, et puis ce matin, après ta toilette, peut-être que le Père Noël t’aura laissé quelque chose…
- Comme des jambes neuves par exemple, Carla ?
La jeune femme ne répondit rien. Un tressaillement se fraya un chemin entre deux vertèbres dorsales. Elle ne put faire l’économie d’une brusque volte-face en direction de la vaste baie par laquelle on apercevait les premiers voiliers sortir de la rade. Son coude heurta la table de nuit d’Alessandro, balançant au sol un objet rougeâtre que l’ombre lui avait caché. Elle le ramassa. Il était cassé net en deux morceaux. C’était une petite voiture, une miniature. Elle n’était pas là hier soir quand elle avait bordé son lit et posé un baiser sur son front. Sans doute était-ce Madame qui la lui avait rapportée en rentrant du concert ; on avait donné la Messe en Si de Bach (enfin, un extrait, bien sûr) à la basilique du Sacro Cuore. Madame a dû…
Carla se figea, s’étant souvenu que Madame lui avait signifié qu’elle passerait la nuit à Bellinzona, avec des amis, et ne serait de retour à Lugano que ce matin, à temps pour fêter Noël parmi les siens, c’est-à-dire Alessandro et elle, Carla, puisqu’elle lui faisait l’honneur de la considérer comme le troisième membre de la famille.

D’où venait donc ce jouet ? La gouvernante s’approcha de la fenêtre pour l'examiner à la lumière du jour. La cassure était franche, ça devait pouvoir se recoller. C’était une Ferrari, à en croire la couleur. Carla était nulle question voitures de course, à ses yeux toutes se ressemblaient mais elle savait identifier les Ferrari depuis que le fils Righetti l’avait emmenée faire le tour du lac dans sa… comment l’appelait-il déjà… 330 GTC, c’est ça ? Le plus drôle était que la 330 en question était gris acier. Enfin bref.

Les deux morceaux pesaient leur poids. Une vraie densité émanait de l’engin grossièrement reconstitué que Carla avait installé sur le rebord de la fenêtre. Curieux, pour un modèle réduit. On aurait dit une vraie voiture qu’une manipulation alchimique eût ramassée en un bloc compact, un concentré de matière au quarante-troisième. Il n’y avait aucune inscription légale, pas le moindre logo de marque, pas davantage ce « made in China » sans lequel aucune miniature ne pouvait plus exister. Par contre, un gros numéro 4 ornait le capot avant et les flancs, et un nom s’étalait de part et d’autre du cockpit : Clay Regazzoni. Le choc avait brisé la miniature exactement au milieu du nom, séparant le Clay du Regazzoni en deux entités.

Clay Regazzoni, n’était-ce pas ce type qu’on avait enterré la semaine dernière ? Il y avait eu sa photo dans Le Temps, une vraie tête de pirate…

Crissement de gravier écrasé, une lourde portière qui froisse le matin calme, la Maserati Quatroporte s’était inscrite en contrebas. Madame, déjà, montait le grand escalier. Brusquement retournée, Carla croisa le regard d’Alessandro, un regard où elle lut, aussi limpide que s’il elle eût défilé sur un prompteur, toute l’histoire, non seulement celle de l’auto mais toute l’histoire du petit garçon, un regard muet et bavard à la fois, un regard qui implorait de ne jamais rien révéler à qui que ce soit, et encore moins à Madame (il appelait sa mère Madame), qu’un pirate…


Lugano
© Hiroshi Yoshida www.hanga.com

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mercredi, 23 août 2006

C'est quoi son prénom déjà, à Marteau ?

medium_marteau.jpg- Regarde Roseline ce que j’ai trouvé sous les serviettes du buffet, devine  c’est quoi ?
- Ben un article du Petit Parisien, pardi !
- Tiens, lis donc et tu comprendras… J’en étais sûre !
- Sûre de quoi ? Qu’est-ce tu racontes là Monique ? Tu m’embêtes à la fin, j’ai encore la Marguerite et la Jocelyne à traire et si l’père Contet a pas ses bidons pour le marché de St Calais, y me chauffera encore les oreilles !
- Tu t’rappelles le mois dernier à la course de voitures, à qui maman avait causé après l’arrivée, ce beau moustachu qui avait gagné, Marteau qui s'appelait ?
- Ah oui il nous avait payé une orangeade place de la République. C’est vrai Maman arrêtait pas de le regarder. Et elle disait que s’ils avaient gagné c’était grâce à lui, à Marteau et pas à ce Hongrois, comment qu’c’est-y déjà qui s’appelait, Sisx ? Vu que c’est Marteau qui avait réparé toutes les crevaisons qu’ils avaient eues?
- Tiens, vois, elle rayé toutes les fois où qu'le nom du Hongrois est écrit et vois comme elle a souligné Marteau…
- Ça veut dire quoi à ton avis, Monique ?
- Ça veut dire que c’est la fin de la tranquillité, Roseline. Elle sort à peine d'en prendre et vl'à qu'elle remet ça !
- Comme qui dirait, elle a pris un coup de Marteau sur la tête, ah ah ah !




Coupure cachée dans le buffet
© Médiathèque Louis Aragon du Mans (www.mediatheque.ville-lemans.fr)

10:20 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : fiction, ferenc szisz, grand prix de l'acf, 1906 |

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