lundi, 28 décembre 2009

Jaguar de Noël

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Il enferma le revolver dans la boîte à gants dont il caressa du bout de l'index le revêtement en ronce de noyer. Il regretterait cette auto à laquelle il tenait plus qu'à la vie. Introduisit la clé de contact, pressa le bouton qui commandait aux six cylindres de s'animer. Même avec 200 000 kilomètres au compteur, l'antique bloc Jaguar feulait toujours aussi rond.




Tony Adriansen, 65 ans, dont plus de 30 passés sur les circuits automobiles du monde entier à changer des roues, régler une assiette, trafiquer une licence, conduire un pote à l'hosto ; Tony Adriansen, un grand sec, gueule à la Beckett, des bagouses à chaque doigt sauf au majeur, une sclérose en plaque chaque année plus invalidante qu'il essaie chaque année de stopper. À sa manière.

Il referma le portail de la maison de ville qu'il habitait au 10 de la rue du Trésorier, resserra autour de son maigre cou les pans de son blouson en contournant la voiture dans laquelle il s'installa en frissonnant. Fichu temps. Jeudi 24 décembre 2009. Midi deux lut-il au cadran de la petite horloge Smith fichée comme trois autres indicateurs dans le tableau de bord. "Peut-être le bon jour cette fois", songea-t-il en mettant la première.

La Jaguar 420G s'ébranla en un cliquetis ferraillant qui indiquait son âge, poursuivit jusqu'à l'intersection avec la rue Jean-Jaurès qu'elle emprunta. Un paysage fait de bric et de broc, sans charme, sans rien pour arrêter le regard, défila sur le pare-brise. L'environnement de la petite cité qu'il avait choisie pour s'isoler du monde, pour tenter de chasser de sa mémoire l'affaire Clark, pour oublier tout ce qui pût rappeler ce funeste 7 avril 68. Mais il s'était attaché à cette sous-préfecture d'opérette, avec son grand marché, ses bistrotiers à l'accent épais, son cinéma de carte postale. Elle aussi il la quitterait à regret. Ne plus partager un café avec Marcel au comptoir du bar de l'Hôtel de ville, à refaire le monde. Marcel, un expat comme lui qui avait laissé derrière sa silhouette à la Sandeman quelque Belgique au passé incertain.

Adriansen prit à droite, direction la Loire. Traversa la rue du Maréchal-Leclerc, enfila en première la rue du Ponceau que le ciel couleur de suie rendait encore plus sinistre que d'habitude. Un môme avec une casquette à la place du casque et un scooter au lieu de jambes lui coupa la priorité à l'angle de la rue Pasteur, inconscient du fait qu'il fallait à cette antique Jaguar une distance de freinage deux fois plus élevée qu'en 1966, l'année de sa mise en vente. Tony ne dut qu'à ses beaux restes cultivés entre Brands Hatch et Montlhéry de ne pas percuter le gosse. Il en fut quitte pour une poubelle que la lourde berline renversa après avoir glissé sur la chaussée que le verglas faisait briller. Le gamin s'enfuit en brandissant un doigt.

jaguar 4201.jpgLe coin des rues Pasteur et Marcelin-Berthelot était toujours occupé par ce jeune homme lisant à une fenêtre du premier étage, contribution de la municipalité au street art. La Jaguar vieil or se change soudain en une monoplace soudée au sol de Long Beach, Tony la maîtrise entre des parois faites de graffitis. Le monde d'avant, un monde de violence, de tournevis oublié dans un cockpit qui glisse, empêche Jim de soulager l'accélérateur, engendre LE drame du siècle dernier. Lui seul a toujours su. Toujours su seul. Secret trop lourd.

Il laissa filer la voiture jusqu'au bout de la place de la Pêcherie, obliqua sur la gauche et l'immobilisa entre les deux platanes extérieur gauche. C'était sa place chaque 24 décembre. Silence total, sinon le six cylindres Jaguar ronronnant comme le chat qu'il était devenu. Immobilité absolue seulement troublée du ballet des cormorans s'ébrouant sur un ilot sablonneux au milieu de la Loire.
Le Colt 357 sur ses genoux, Tony Adriansen commença de compter jusqu'à cent. Arrivé à cent, il ferait jouer le barillet, poserait le flingue sur sa tempe droite et appuierait sur la détente. Il avait placé une balle dans une des six chambres le 24 décembre 2000, avait tiré, avait eut l'opportunité de recommencer son geste chaque 24 décembre jusqu'à aujourd'hui. Adriansen se demandait s'il fallait qualifier de chance une mort qui se refuse ainsi.

À 34, quelque chose bougea dans son champ de vision, surgit de derrière la grosse maison d'angle qui bornait le quai du Maréchal-Joffre. Son copain. Le chat qui vivait dans une des deux maisons de poupée qui faisaient suite à la grosse baraque, que Tony aimait caresser lors de sa promenade vespérale quotidienne.
52. Son copain reniflait le sol en se dirigeant vers le fleuve, sans doute avait-il deviné un rongeur. Un lien s'était tissé entre l'homme et le chat. Subtil mais fort.
64. Le félin tourna la tête, vit sans la voir une grosse masse couleur tabac posée au sol entre les deux platanes qu'il aimait escalader en quête d'oisillons. Un rival ?
78. Adriansen émit entre ses dents le signal qu'il destinait au chat quand il le rencontrait. "Si avant 100 il l'entend et vient vers moi, je passe mon tour ; s'il me reconnaît et saute sur le capot, je balance le flingue à la Loire."
85. Son copain stoppa net au sifflet familier, tourna la tête vers le gros prédateur sous les platanes. Se figea comme un chat égyptien gravé depuis 3000 ans.
94. Contact extra-sensoriel brisant le mur des espèces.
À 99 le chat avait bondi sur le capot et à 100 il se laissait flatter l'encolure, ronronnant plus fort que le six en ligne de l'ancienne qui tournait toujours. Midi et demi. Un rayon de soleil fixa un cormoran en plein vol au moment où l'homme descendait de voiture, hébété, le chat sur ses talons, s'enroulant autour de ses jambes.

La vieille dame qui vivait seule dans la grande maison d'angle, quai du Maréchal-Joffre, déclara à sa fille plus tard dans la soirée qu'un vieil homme accompagné du chat de la voisine avait jeté un objet sombre dans la Loire et qu'il lui sembla qu'il s'agissait d'un pistolet.




Jaguar 420G
© www.jag-lovers.org 
Jeune homme à sa fenêtre © MdS

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lundi, 07 décembre 2009

Toute ressemblance... etc. #2

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Où l'on retrouve Marc Lestelle, le héros de Toute ressemblance... etc., dans le deuxième chapître de ce qui prend la forme d'un roman écrit par Guy Dhotel et illustré par le talentueux Nicolas Cancelier. 



Chapitre 2 : 100 000 Volts !



Marc commence à ralentir. La nationale à l’entrée d’Amiens est large et déserte, il croise les boulevards, plonge vers le centre-ville. Pas un regard pour la cathédrale qui dresse ses tours et sa flèche dans le ciel gris noir, il arrête l'attelage devant le portail du garage de Pierre. Steph descend, ouvre : la grosse voiture, la remorque et les six passagers s'engouffrent dans le grand hangar sous le panneau « Garage SAS », discret mais connu de tous les amateurs de belles mécaniques de la région. Tout va encore vite, presque en silence, comme si chacun avait hâte de ruminer seul cet échec, comme si c'était l'échec de tous.

Seul Pierre marmonne en guidant la monoplace tout au fond, en face d'un petit atelier, dans son box :
- Sûr que c'est la batterie !
- Pierre, je te répète, cette batterie c'est le top : une cadmium-nickel ! Elle est neuve et chargée à bloc.
- T'es bien certain qu'elle est encore chargée à bloc comme tu dis ?
- Ecoute, J'ai fait deux tours de course, à peine dix kilomètres !
- Avant de partir, je la teste.

Pas le temps de le contredire, il monte sur la remorque, soulève le baquet, sort une clé plate de sa poche, dévisse les cosses, extirpe la petite boite translucide, la pose sur l'établi, branche les fils du testeur et rugit : 10,2 volts ! 10,2 volts pour 12 volts avec un mini de 11,5 pour l'allumage !
- A part ça, c'était pas cette saleté de batterie ! Tout ça pour gagner deux kilos! Il prend la batterie à bout de bras, fait mine de la jeter au sol. - Comment perdre une course pour deux kilos ! Personne ne s'amuse à contrarier Pierre quand il a son coup de sang. Il suffit d'attendre. Il secoue la tête comme un ours en colère.
Marc se risque :
- OK, tu as raison, c'était la batterie. Mais dans ce châssis, on ne peut pas glisser autre chose, il n'y a pas de place.
- Ouais, sauf la caisse de clés à douilles derrière le siège pour passer au poids mini ! Z'aurait mieux fait de prévoir une batterie au plomb, comme tout le monde.
- Demain, je téléphone chez Martini et dans la semaine on a une nouvelle batterie.
- Mouais, tu devrais en commander une douzaine, grommelle Pierre.
- Ben tiens, c'est la Shell qui aimerait la facture ! Tout le monde se marre dans l'atelier désert ce dimanche soir. La panne a été enfin débusquée et ça va sourire pour la prochaine course.
- N'empêche, grognonne Pierre qui veut avoir le dernier mot, c'est pas avec ton moteur préparé Rowland que tu vas faire une première ligne ! C'est un poumon, ce truc ! La rigolade retombe, c'est qu'il a raison, le râleur. Il faut absolument un autre moteur, un autre préparateur pour espérer gagner.
- C'est simple, continue-t-il : Renault, tu oublies, Shell va pas aimer. Le Ford Holbay mais c'est encore des British et avec la Martini, je les sens pas. Reste le Ford Novamotor italien. Ça c'est une préparation. Solide, régulier, rapide...
- Italien, quoi, dit Stephane trop sérieusement.
- Et alors, Ferrari, c'est espagnol peut-être ? Pierre, il vaut mieux lui parler Ferrari, Alfa Roméo, Lancia. Sa mauvaise foi admet Tico Martini et ses monoplaces françaises comme pur italien (Il est né où, à Edimbourg, peut-être ?). Il vaut mieux éviter de parler d’anglaises quand il est de mauvaise humeur, comme maintenant.
- On se calme, Pierre, tu as raison, je téléphone demain matin et je te tiens au courant.

La voiture a été déchargée, la remorque rangée, chacun a subitement envie de se rentrer, d'oublier cette frustration. Les au revoir sont brefs, les autos démarrent et s'éloignent. Marc retient Brigitte par la manche.
- Reste !
- Tu habites sur le palier, Marc ! Tu ne sais même pas si Pierre va dormir maintenant ! Viens à la maison, dit Brigitte à l'oreille de Marc, c'est plus tranquille. On verra quand tu seras champion de F1, tu me rachèteras ma baraque!
- C'est malin ! Il rient tous les deux, montent dans l'Opel. Marc démarre le moteur, recule pour sortir du garage. Un geste rapide de la main à Pierre en guise d’au revoir et la voiture est lancée quand Brigitte reprend calmement :
- Je ne disais pas ça pour rire, tu es surdoué, je le sais. Tu n'as pas encore commencé ta vraie carrière.
- Mouais, j’espère déjà suivre les meilleurs, tu oublies que je débute ! Marc Lestelle a oublié cette course loupée : il ne pense que réparation, essai, et retour sur l'autodrome de Montlhéry dans quinze jours. Trois jours après Monaco : Il y aura un coup à jouer, La plupart des "grands" seront restés sur le Rocher.
- Si tu ralentissais un peu ? on arrive. Marc sourit : Brigitte ne lui fait jamais la moindre remarque sur sa manière de "piloter" la lourde Opel Admiral, il n’arrive pas à savoir si elle aime la vitesse ou si c’est seulement lui, Marc, qu’elle aime et à qui elle fait confiance.
- Tu viens ? Elle farfouille déjà dans son sac : un tour de la clé cylindre et le lourd battant pivote en silence.
- J'allume ?
- Pas la peine ! Marc connaît par coeur l'immense maison. Construite au XIXe siècle en pierre de taille par un ancêtre de Brigitte aussi riche que pointilleux. L'homme n'avait pas apprécié l'accueil frais de la grande bourgeoisie locale pour une fois unie dans son rejet de cet étranger - Monsieur Comte venait du Sud Est -, de la région de Provence, disait-on. Ce Français du Sud avait par représailles acheté un pâté de maison en plein centre de la ville, l'avait fait raser et avait fait édifier une superbe propriété qui... Pour faire simple, en 1940, les allemands s'installant à Amiens avait immédiatement décidé que cette magnifique bâtisse avec jardin et dépendances en plein centre serait la Kommandantur de la Picardie.

Les deux amoureux se fichent totalement de ce passé en montant le monumental escalier de marbre. Brigitte referme du pied la porte de sa chambre, ils se laissent tomber sur son lit. Se foutant royalement du plafond à coffrages ouvragés qui les surplombe. Leur nuit est belle, simplement, magnifiquement belle. Marc Lestelle dort tranquillement indécent, le cul à l'air. Brigitte, appuyée sur le coude, le regarde, pensive. " Que vas-tu devenir cette année ? Et moi, qu'est-ce que je viens faire dans tout ça ? Tu vas gagner, je le sens. Tellement passionné par la perfection que tu m'inquiètes. Tu n'aimes pas seulement la perfection dans le pilotage, tu veux tout gagner, tout contrôler à la perfection. Comme la drague, mon salaud ! Si tu crois que je n'ai pas vu tes sourires aux deux minettes en short jean's ras du cul, les pétasses ! "
Brigitte manque d'éclater de rire. " Ma minijupe était pas mal ras du bonbon aussi ! Mais moi, au moins j'avais une culotte !" Elle le frôle, le flaire: "Tu me fais passer des nuits de folie mais par moment, j'ai l'impression que tu veux faire mieux que ce que j'ai tout connu. Alors, à quand une autre, pour lui prouver aussi.... Zut, je suis trop conne ! Il m'aime, on verra bien." Et s'endort enfin.

Le réveil grince ses trois notes électriques, Marc l'arrête et s'apprête voluptueusement à se rendormir.
- Huit heures. Tu dois te lever pour tes coups de fils et moi pour mes cours. Il ouvre un oeil, d'un geste rapide pose les mains sur les fesses de Brigitte.
- Les bureaux sont encore fermés, on s'est à peine dit bonjour ! Il se redresse soudain, bien réveillé, renverse Brigitte qui se trouve en position très favorable. Elle essaie un peu de se défaire de l'emprise : Marc précède ses gestes, la lutte se mue en corps à corps houleux, leur désir éclate en déferlantes plus fortes, plus lourdes, plus hautes jusqu'à la dernière, celle qui vient s'écrouler sur la plage et se retire à regret dans des blancheurs d’écume.
- Chéri, tu es intenable. Marc est déjà debout, il esquisse un saut carpé et disparaît dans la salle de bains. Brigitte se lève, heureuse et furieuse de l'être. Elle entre à son tour dans la salle de bains,
- Ah, non, ça suffit ! Bas les pattes, obsédé !
- On fatigue ? Répond une voix railleuse tandis que Lestelle prend les cheveux blonds mi-longs à pleines mains, les ramènent sur la tête de Brigitte et commence à masser doucement. Elle s'échappe de justesse, s'enferme dans la douche et éclate de rire en le regardant, penaud.
- Tu ferais mieux de penser à ta prochaine course ! Tu devrais déjà t'occuper de ta monoplace. Elle s'est trompée, il est vexé, son homme, atrocement vexé qu'elle se soit échappé. Et il lui fait payer cash :
- Je sais ce que je fais ! La réponse a claqué sèchement. Marc n'a pas aimé, il ne supporte pas que Brigitte lui donne ne serait-ce qu’un conseil pour la course. Elle le sait très bien ! Furieux, il se mure dans le silence. Il n'y aura plus de conversation ce matin.
- On se voit à midi ? demande Brigitte d'un ton détaché en enfilant dans l'entrée son imper rouge.
- Je ne pense pas, je reste au garage la journée pour régler mon problème. Je pourrais même faire un aller retour en Italie si tout va bien. Deux, trois jours. " Merde, pense Brigitte en claquant la porte, mais quel con ! Il se prend déjà pour une vedette, un champion alors qu'il n'a même pas encore terminé une course ! Je devrais le larguer ! Je vais le larguer."

Ragaillardie par cette décision, elle marche d'un pas rapide vers la fac de médecine. Marc claque la portière de sa voiture. De mauvaise humeur. Il tourne la clé et démarre sèchement, les pneus gémissent. " Qu'est-ce qu'elle a besoin de me donner des ordres ? Si je me laisse faire, elle me fera courir en voiture comme on va au bureau ! Je n'ai pas besoin qu'une étudiante vienne me donner des cours, Qu'est-ce qu'elle connaît de la passion, de celle qui fait risquer sa peau ? C'est elle qui s'est fadé plus de cent chutes en moto ? C'est elle qui a réussi à devenir le plus jeune champion de France en 250 cc ? Elle ne me connaissait même pas à l'époque ! Mirette, si, et on se connaissait même très bien ! Bon, pas que ça à penser, faut voir cette histoire de batterie et puis prendre vite fait un rendez-vous avec Herchin, le patron du service course Shell. Il faut avoir ce Novamotor avant deux semaines."

Le portail du garage SAS est ouvert : l'Opel s'engouffre, Marc descend.
- Salut Pierre.
- Bonjour, Je suis au courant pour hier. Je présume que tu vas me bloquer le téléphone ce matin ? Répond celui-ci avec une pointe d'humour.
- Ouais. " Rare qu'il soit de mauvais poil." pense Pierre. Marc est déjà dans le bureau, il tourne nerveusement le cadran.
- Evidemment, toutes les lignes sont occupées ! C'est pas vrai, s'emporte-t-il, on est en 1971 et il faut une heure pour avoir un numéro de téléphone! Enfin, il obtient la ligne du service compétition Shell.
- Bonjour Sonia. Il faut que je voie de toute urgence le patron.
- Bonjour, Marc, dis, tu es bien pressé ! Pas la moindre gentillesse pour moi ?
- Désolé, répond Marc, je suis mal. Tu peux me joindre Mr Herchin ?
- OK, mon chéri, tu as de la chance, il est là et... et... tiens, je bloque une communication pour te le passer. Bisou, mon Marc. A bientôt ! Gentille, mignonne, même très mignonne, mais j’aurais pas dû… Quel pot de colle ! pense Marc.
- Ah, bonjour Monsieur.
- Bonjour Marc. Mais qu'est-ce qui vous arrive ? -
Vous n'avez pas encore lu L'Equipe, Monsieur ?
- Eh bien si. Et j'ai lu que José Dolhem était le meilleur de l'Ecurie Shell. Cinquième, pas mal. Mais vous avez encore abandonné pour casse mécanique ? Il faudrait peut-être un peu plus de sérieux dans la préparation, non ? " En plus, il m'engueule !"
- José avait un BRM, moi un Rowland. De plus, la batterie est la cause de mes deux abandons. Dans quinze jours, il y a une autre course à Montlhéry. Je veux la gagner.
- Hé bien, voilà une bonne nouvelle ! Enfin, une louable intention.
- Attendez, je ne suis pas stupide ! Le même week-end, c'est le GP de Monaco et sa course internationale de F3. A Montlhéry, il y aura forcément moins de ténors. Si j'ai un bon moteur, je gagne.
- On parlait de batterie, je crois, répond Mr Herchin soudain circonspect.
- Non, on parle de faire gagner Shell, s’emporte Marc. Il me faut un moteur pour la saison, on a déjà assez perdu de temps. Si vous voulez des résultats, on ne peut pas se balader avec dix chevaux de moins. Donc, pour gagner à Montlhéry et faire une belle saison, j'ai bien réfléchi, il faut un Novamotor. C'est le plus fiable et un des plus puissants.
- C'est tout ? Répond sèchement Herchin.
- Oui et c'est indispensable. A moins que vous ne préfériez que les Volants Shell ne soient la risée de la F3. Silence au bout du fil. On ne parle pas comme ça à Mr Herchin. Sonia qui écoute tout tremble pour "son" Marc, pour l'explosion qui va suivre et puis ça retombera sur elle de toutes les façons ! Un raclement de gorge annonce la tempête.
- Marc Lestelle ? Vous courez en F3 dans l'Ecurie Volants Shell depuis quand, deux courses, c'est ça ?
- Oui, Monsieur.
- Eh bien, vous avez raison. Nous allons commander deux Novamotor... Marc ose l'interrompre :
- Monsieur, si la commande se fait par le circuit normal nous aurons les moteurs dans un mois minimum. Je vous propose d'aller les chercher dès aujourd'hui si l'usine peut livrer.
- Vous ne désirez pas aussi changer de châssis, je ne sais pas, moi, Lotus, Tecno ?
- Non, Monsieur, encore une fois ce n'est pas une lubie et nos châssis Martini sont très bons. D'ailleurs, Coulon a failli gagner dimanche devant les Alpine.
- Bon, je ne veux plus perdre plus de temps avec vous ! Sonia va faxer un bon de commande à Novamotor. Et débrouillez-vous comme vous voulez mais vous avez intérêt à gagner à Montlhéry !
- Je le ferai. Merci... Mr Herchin a déjà raccroché. Pierre, à côté, n’a pas le temps de risquer un "Alors?" que Marc a repris le combiné :
- Je voudrais un numéro en Italie, s'il vous plaît. Puis la main devant le micro du combiné, il crie presque :
- Ca marche, je vais l'avoir ! Bonjour Madame. Monsieur Pedrazzani, s’il vous plaît... Non, je ne parle pas italien. Je suis Marc Lestelle, écurie Volants Shell. Vous allez recevoir une commande par fax de Shell France pour un moteur F3, c'est bon ? La réponse est longue, Marc change de tête : -
Mais un seul, vous pourriez ? Je n'ai plus de moteur du tout ! " Un seul, en venant le chercher avant mercredi."
- C'est bon, vous me le réservez jusque mercredi. OK, jeudi matin dernier délai. Merci, Monsieur, à mercredi. Pierre regarde Marc, les sourcils levés.
- Non, pas le temps d'expliquer, Je dois partir et vite ! Tu peux venir avec moi à Milan. Enfin, à Novara ?
- En avion ? Dit l'autre avec un fin sourire.
- Ben tiens ! Avec l'Opel, on ramène le moteur. Je l'ai, mon Novamotor !
- C'est bien ce que je craignais, dit Pierre tranquillement, il est de plus en plus givré. Et mon garage ? Tu t'en fous ? Bon, d'accord, je ferme. Tu me laisse le temps d’afficher un mot sur le portail ?
- Merci, qu'est-ce que je ferais sans toi ! Marc continue en même temps à triturer le cadran de téléphone :
- Shell ? Le service compétition s’il vous plaît, pour Marc Lestelle… Ah, Sonia, remise de tes émotions ? Tu as déjà envoyé le fax de commande ? Dis, je suis rapide mais il y a des limites !
- Parfait ! Alors tu vas faire deux commandes : un moteur puis un autre. En deux fax différents.
- Mais...
- D'accord ? Ah, tu peux me préparer une avance de frais ? j’ai pas un rond pour descendre à Milan. Je t'embrasse partout.
- Tu exagères, Marc, répond Sonia d'une voix toute chose. D'accord.
- Yepee !!! Marc danse autour du bureau.
- Profites-en ! Entre les fermetures en semaine et les coups de fils à rallonge, je mettrais la clé sous la porte bientôt ! Bon, Gérard ! Son mécano sort de sous une Alfa Giulia Bertone.
- Je m’en vais faire le manœuvre pour Monsieur, dit Pierre en désignant du doigt Lestelle qui retient un fou rire. Tu tiens le garage, fais comme pour toi. Je devrais revenir avant un an. Mais non, fais pas cette tête, je serai là dans trois jours. Tu sais où sont les clés ? Gérard acquiesce. Trois ans avec Pierre, il est devenu accro : les plus belles voitures à mettre au point, une liberté totale après quelques mois… Faut dire qu’il aime ça, Gérard, il a été cinq ans chef d’atelier Ford où Pierre est venu le débaucher. À eux deux et avec leurs trois mécanos, ils sont les seuls vrais préparateurs de course capables d’entretenir les plus belles sportives de la région.

Les portières claquent, le six cylindres gronde. Encore heureux que Gérard tienne la maison aussi bien que moi. Et qu’il n’est pas cardiaque ! Pierre conduit, impassible. Le détour par la Shell à La Défense n'a pas pris une heure : Sonia m'avait préparé le carnet de passage en douane plus des documents à faire signer à Gianni ou Oresti Pedrazzani, les patrons de Novamotor, sans oublier le précieux et confortable viatique appelé élégamment avance sur frais.
Voilà, nous sommes sortis de Paris, 160 sur l'autoroute de Lyon, le six cylindres ronronne, pense Marc satisfait... Elle est jolie, Sonia, grande, élancée mais nos emplois du temps ne concordent jamais et ça la désespère. Je m'en suis tiré avec un baiser et des promesses ! Bon, je prendrai le volant après Bourg-en-Bresse, quand ça commencera à tourner." Marc s’endort, se réveille un peu sur une reprise vigoureuse du six cylindres… " Etonnante cette voiture ! Pierre m'avait dit cet hiver : maintenant que tu as le Volant Shell, il te faut une routière qui tracte et une remorque. Il avait ri en voyant ma tête en voyant cet énorme parallélépipède sur roues aux gros yeux rectangulaires ! Une Opel Admiral 1966, croisement de voiture américaine pour les dimensions et de tank pour le design. "Va l'essayer", m'avait-il dit en me tendant les clés. "Cette six cylindres, comme je voulais la garder pour moi, je l'ai un peu modifiée. Tu seras aussi surpris par la tenue de route." La prise de contact dans les faubourgs nord d’Amiens avait été rapide : un démarrage sans ménagement, la grosse bête avait patiné jusqu'en seconde ! Quelques virages serrés, quelques courbes avalées en troisième, non seulement ça accélérait tout le temps ce truc mais en plus, ça tenait par terre !
Au retour, Pierre avait parlé:
- Que je t'explique l'engin. Des barres stabilisatrices avant et arrière plus grosses pour la tenue de route et quatre freins à disques, du solide au freinage, plus quatre pneus Good Year carcasse radiale. Pour le moteur, deux carbus 9,5 de compression, soupapes et arbre à cames venus, heu… venu tout seul du service essais d’Opel. Le résultat, tu as entrevu : 190 km/h en pointe, 160 de croisière tranquille à vide ou avec ta remorque, en montée ou en descente ; Ah, j’oubliais, en plus, t'arriveras pas à la casser. Sauf la boîte, ça, je ne dis pas.
Alors, toujours aussi banale ?
- Combien... ?" Il ne m'avait pas laissé le temps de finir : "tu m'énerves, Marc! Je te la prête jusqu'à ce que Shell te paie une Mercedes de fonction. De toutes façons cette Opel, elle est invendable !" C'était tout Pierre et la bande de copains. C’était son carburant à Marc, cette bande qui le poussait, l'aidait, sans horaires, et puis Brigitte aussi avec cette énergie qu'elle lui transmettait quand il n’était pas dans sa monoplace. En course, dans le baquet, Marc était seul. Plus d’ami, plus de copines mais des roues, des hurlements de moteurs, des odeurs de brûlé ou d’essence, des trajectoires à défendre, des places à gagner, gagner, gagner encore…

- Je crois que je me suis endormi. Pierre part d'un grand rire :
- Tu parles! Tu ne t'es même pas réveillé quand j'ai fait le plein ! J'ai trouvé ta carte de paiement Shell dans ta mallette. Dis, elle s'est pas foutue de toi, Sonia, déjà qu'on ne paie pas l'essence. Elle a même pensé à prendre des lires.
- Une vraie petite fée. Tu devrais tenter ta chance.
- Zéro ! Elle est branchée pilote, pas jazz.
- Tu veux que je te relaie au volant ?
- Bof, y a rien à faire avec cette bagnole, c’est du velours. Je te dirai quand j’en aurai marre. Probablement après Lyon.
- Tiens, on devait pas passer par Bourg-en-Bresse ? dit Marc.
- En prenant l’essence, j’ai regardé la carte : trop de virages par Bourg, on n’avancera pas. Ca devrait pulser plus par Lyon, Chambéry, Saint-Gervais pour rattraper le tunnel du Mont-Blanc. C’est un peu plus long. On verra bien pour le retour.
- OK, boss, moi je repique une ronflette.
- Ben tiens ! dit Pierre. Profite, t’as un pilote automatique !
- C’est pour ça que je t’ai emmené, répond Marc en se marrant.
- Attends le restaurant ce soir. Tu rigoleras moins. Marc Lestelle ferme les yeux. C’est vrai, Pierre a un appétit qui n’a d’égal que la finesse des plats choisis. Au pire, Sonia fera…
- Cette fois, à toi de prendre le manche. Je fatigue.
- Où on est ?
- Après Lyon, sur la N6, à Bourgoin-Jallieu. Tu continues la N6, il reste 50 bornes pour Chambéry, puis tu prends Megève, Saint-Gervais, Chamonix et le tunnel du Mont Blanc.
- Si tu veux faire un temps, me secoue pas trop, je vais dormir derrière. Pierre descend, s’installe en chien de fusil sur la banquette arrière. "Ce mec me surprendra toujours: Il pourrait dormir dans un grand huit ! Pas vrai, il dort déjà !" Marc monte les rapports. La route est rapide, le compteur revient sur son chiffre favori, 160. Deux heures et quelques jolies glissades plus tard, c’est l’entrée du tunnel du Mont-Blanc. "On est parti de Paris à 11 heures, il n’est pas encore 7 heures du soir : c'est vrai, elle va bien cette voiture ! Et un vrai plaisir en montagne !"
- Aoste. Une heure d’arrêt buffet, annonce Marc pour réveiller la grosse marmotte que rien n’a empêché de ronfler derrière. Tu sais que tu ronfles plus fort que le moteur ?
- Ben ça t’as pas empêché d’attaquer, répond Pierre en farfouillant dans ses cheveux. Bon, t’as trouvé une auberge sympa ?
- Regarde, là à droite, ça te va ?
- Pas mal, Répond Pierre. Il reste environ 150 km. On pourrait dormir ici, on sera à l’heure à l’ouverture de Novamotor.
- Grande idée.

A Novara, Gianni Pedrazzani nous offre le caffè stretto. Il est au courant, le moteur est prêt, tout est réglé par la Shell, on charge dans le coffre, disons la soute, de la voiture. Bien calé pour le retour, quelques signatures, merci, grazie mille, et ciao. On est déjà reparti pour la route retour, direct Amiens. On est mardi midi. D’accord, on se fait une bouffe à Turin. À 9 heures du soir, la berline s’engouffre dans le garage SAS encore ouvert.
- Je vous attendais un peu plus tard, dit Gérard sans plus d'émotion.
- Il adore travailler la nuit, dit Pierre, remarque, c’est pratique, Somme Auto Service est d'attaque 20 heures sur 24 ! Comme l'agent secret !

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On décharge précautionneusement le moteur tout brillant de peinture. Moment émouvant. Mercredi après-midi, le Novamotor est remonté dans la F3 Martini rouge. Pierre s’affaire aux derniers serrages, derniers branchements et à cinq heures, premiers grondements du 4 cylindres et explosion de joie.
- Il chante bien, dit Pierre.
- Je vais faire un tour, dit Marc. La sortie du garage se fait doucement, Marc prend à gauche, au milieu des petites maisons de la rue Saint-Maurice, roule tranquillement jusqu’au virage à gauche en face du cimetière de la Madeleine, et là, à fond ! 6500 tm et en filant au ras du sol, sans casque, sur une départementale tortueuse, glissante. Il gueule de joie, revient à l’atelier avant la Renault Estafette bleue qui essaie régulièrement de coincer une de ces machines qui sortent de temps à autre de ce maudit garage.
Marc s’extrait du cockpit en criant :
- Rien à voir avec le Rowland précédent, c’est une balle, ce moulin ! Ca va faire mal, dimanche. Va falloir la régler plus dure en suspension, et faut que la balance de freins soit parfaite. Et un degré de carrossage négatif partout.
- Mais personne ne règle avec autant de carrossage ! C’est pas une R8 Gordini ! dit Pierre tout en essayant de comprendre.
- On règle très dur. Les pneus sont à environ un bar de pression. Donc, en virage ils se déforment et doivent avoir une bonne adhérence. Et en ligne droite, moins de surface au sol donc plus de vitesse ! Les autres se regardent. Et si c’était vrai ? Si c’était le vrai départ de sa carrière, à Marc ?

lestellea.jpgJeudi Marc Lestelle, Pierre, Stephane et Jean-Marie sont sur l’aérodrome désaffecté qui leur sert de base d’essai. Juste derrière l’usine de petits pois Cassegrain. Un circuit à trois virages est vite monté : de vieux pneus sont en permanence sur le bord de la piste. Marc fait durcir ressorts, amortisseurs, la répartition du freinage un peu plus en arrière. Son pilotage est devenu aérien. Il vient de la moto et son rêve est de passer comme en moto de course : délester la monoplace en freinant très fort, le moins possible d’angle au volant pour la déséquilibrer, lâcher les freins et maintenir en légère glisse des quatre roues, volant en ligne en dosant la glisse à l’accélérateur. Si c’est bien fait, dès le premier tiers du virage, c'est les gaz à fond. La nouvelle réglementation F3, avec ce moteur 1600cc bridé à 6500tm et des pneus larges ne simplifie pas le challenge. Déjà, au Volant Shell, Richard Knight lui avait fait quelques remarques sur ce style "trop en glisse" mais, en finale, le chrono et le jury lui avaient donné raison. François Cevert, Jean-Pierre Beltoise, Gérard Crombac l’avaient élu.

Après une journée de réglages, de brefs essais, de longs réglages de plus en plus affinés, Marc Lestelle est enfin satisfait : sa Martini Novamotor Shell réagit comme lui, trop vive pour beaucoup. C'est bon, on remballe, et on fait la fête ce soir chez Val'. Chez Val, c'était le bistro de la bande de Marc. S'y donner rendez-vous ne posait pas de problèmes : On reconnaissait facilement, pas besoin de voir la façade : sur une cinquantaine de mètres, étaient garés des bagnoles toutes anormales, des trop bariolées, des avec des arceaux, des avec pleins de phares dépassant largement du pare-choc et d'autres sans pare-choc, des avec des roues trop larges, trop inclinées, des tubes d'échappements libres, brillants, doubles, inclinés, des vrais Devil, des faits mains, et puis de vieux breaks aux crochets d'attelages menaçants. Tout cet étalage de monstruosités mécaniques s'arrêtait net juste après la façade de verre traditionnelle du café. Il faut dire que la grosse et sombre bâtisse suivante était la gendarmerie.
Curieusement, Valentin, le patron du bistro, n'avait pas souvenir que les gendarmes aient jamais sévi contre sa clientèle de furieux motorisés. Les murs de la gendarmerie étaient épais, anciens. Ils ne devaient laisser passer les aboiements des échappements, les crissements de pneus, tandis que leurs fenêtres calfeutrées contre le froid empêchaient les infiltrations de vapeurs éthyliques qui flottaient joyeusement à la fermeture, vers une heure du matin. Enfin, c'est ainsi que des deux côtés, on admettait le choses. Cette soirée-là futt particulièrement réussie. Steph avait rameuté ses copains de rallyes et divine surprise, Jean-Luc Thérier était passé en voisin, "c'était sur ma route et on ne peut pas traverser Amiens sans vous entendre !"

lestellec.jpgLes adieux à une heure du mat' avaient eu des allures de départ à l'ancienne des 24 Heures du Mans, avec courses plus ou moins rectilignes vers les voitures, "merde, ou est la mienne ?" gueulait Steph qui avait oublié qu'elle était encore chez le carrossier. Des claquements de portières, et tous les moteurs poussés à fond sans pitié avec des nuages de fumée bleue pour les vieux, les hurlements des Devil des Gord' et Alpine, le grondement métallique de la Porsche de Jacquot, et ce capharnaüm disparaissait, englouti dans l'embranchement à droite après la gendarmerie comme dans la courbe Dunlop.

Il était deux heures du mat' ce mercredi 19 mai 1971. "Dans cinq jours, Montlhéry once again et…" eut juste le temps de penser Marc avant que Brigitte ne prenne délibérément les choses en main.



À suivre...




Guy Dhotel



Illustrations originales © Nicolas Cancelier  www.nicolascancelier.be

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jeudi, 12 novembre 2009

Toute ressemblance… etc.

 
Dhotel 1.jpg


La grosse voiture grise tangue à 140 kilomètres/heure sur la nationale ; le faisceau jaune des puissantes gamelles Marchall 100w longue portée illumine les platanes et le ruban bosselé de la RN1 qui passe entre eux. Derrière le long coffre plat, la monoplace sur sa remorque éclairée par les immenses feux arrière de l’Admiral dessine une longue flèche rouge en guise de sillage.
 


- T’aurais pu ralentir, Marc, elles voulaient un autographe ! dit Brigitte en montrant du doigt un troupeau de vaches éblouies fugacement par les projecteurs.
Brigitte éclate de rire. Un de ses fou rires contagieux dont elle a le secret. Dans les secondes qui suivent, les six occupants de la grosse Opel Admiral sont secoués de hoquets.
- Marc, l’avantage de ton début de saison, c’est que tu ne peux pas faire pire !
- Stéphane, t’es mal placé !
Le longiligne rallyman, sans voiture pour cause de tonneau récent, se tait et fait semblant de bouder.
 
Depuis qu’il a gagné le Volant Shell 1970, Marc Lestelle est sur un nuage. Rien n’a entamé son optimisme, pas même le changement complet de réglementation de la F3 qui a semé la panique chez les constructeurs et les préparateurs. Conséquence d’être débutant donc crédule, sa monoplace a deux mois de retard. Marc a loupé les trois premières courses de la saison.
Le moteur tant attendu est tombé en panne pour sa première course, à Pau, sous des trombes d’eau. Personne ne lui a dit qu’il fallait protéger le boîtier d’allumage. Il aura fait deux mille bornes pour apprendre ça. Et ne pas se qualifier. C’était il y a longtemps, au moins une semaine.
Il n’a pas osé le dire, mais il en est presque soulagé : débuter sur ce circuit si difficile sous des trombes d’eaux et contre les meilleurs pilotes reconnus en F3, le passage de la courbe des tribunes, il a essayé à fond de son moteur ratatouillant et il a failli se vautrer... Alors….
 
Mais cette fois, c’est Montlhéry et il connaît : Il y a couru en moto. Marc Lestelle a réglé les suspensions de sa Martini plus dures en prévision de la compression sur l’anneau de vitesse. Le boîtier électronique, la batterie, tout a été vérifié, chargé, bichonné. Il se sent bien, porté par ses amis venus en renfort, c’est la fête dans la bagnole depuis le départ à 4 heures du mat’ ce samedi !
On passe le souterrain, on arrive devant le premier bénévole avec brassard : il voit la monoplace et fait signe : passez !
 Marc s’arrête et demande benoîtement :
- Je pourrais avoir des tickets pour mes amis ?
- D’abord, c’est pas des tickets, mais des badges : t’es nouveau, toi, répond le bénévole ancien. Tu as droit à trois badges.
- Ben oui, mais on est six !
- C’est un autocar, votre voiture ? Vous voudriez des places gratuites pour tous vos admirateurs ?
– Oui.
– Vous rigolez ?
– Euh ! non, mon mécano Steph,  mon médecin, son épouse, mon amie et moi !
– Et lui, planqué au milieu derrière, c’est votre confesseur ? dit le gars en se marrant. Bon, vous avez de la chance, il n’y a pas trop de monde, tenez et filez !
Il a pris deux rouleaux de tickets, en détache deux fois six – pour samedi et dimanche- et les tend à Marc par la vitre baissée.
- Merci, oh ! Merci : les filles sortent, se jettent sur lui, envol de minijupes, elles le couvrent de baisers, il est ravi, éclats de rires, l’attelage entre prudemment dans le pâturage défoncé communément appelé parc coureur à Montlhéry.
- On peut s’installer là ?
- Bien sûr, bien sûr, bonjour …
A côté, un couple tranquille, la quarantaine, le gars astique sa monoplace et nous regarde d’un œil franchement inquiet. 
Brigitte glisser à l’oreille de Marc:
- Y' a des catégories d’âge ou bien vous êtes ensemble ? Je te préviens, si t’arrives derrière lui, je ne te regarde même plus.
Marc et Brigitte s’embrasse, elle est tellement heureuse d’être avec lui, heureuse de… de vivre !

Dhotel 2.jpg

Le parc est rempli de breaks , des berlines d’un autre âge, le cul écrasé par les quintaux de pièces et d’outils. Des gars courent dans tous les sens. Certaines groupe 2 impressionnent, comme l’Alfa GTA à compresseur de Dépailler avec un staff badgé "Autodelta". Il y a aussi des petits camions aux noms de sponsors, des mecs déjà en combinaison qui discutent entre eux.
Pour Marc Lestelle, les visites de politesses sont vite faites : il ne connaît personne, il débute.
A Pau, il pleuvait tellement qu’il n’a vu qu’un seul pilote : Jean-Claude Andruet qui a loupé la qualif’ lui aussi et l’a engueulé.
 
Les échappements libres sonnent déjà sur toute la gamme et tous les volumes, le hurlement sec d’un petit 1000 Abarth fait dresser toutes le têtes, puis des grondements de V8 américain,  une meute des 4 cylindres aux échappements plus ou moins accordés: des tourismes, groupe 2, GT, protos, monoplaces, certains ont démarré leur moteur à l’aube comme pour le réveiller en douceur, lui expliquer qu’il doit faire les essais aujourd’hui avant la course de demain.
 
Marc en chef d’orchestre, chacun joue son rôle : Steph et Jean-Marie descendent en douceur la Martini MK7, Pierre est parti chercher où est le contrôle technique et à quelle heure "on" passe. La voiture est sur la liste des engagés, merci Shell, pas de temps perdu en paperasserie.
Les essais sont à dix heures, "mon" contrôle technique une demi-heure avant. Stéphane trouve un sol plat pour vérifier les hauteurs de caisse (8 cm à l’avant, 10 cm à l’arrière.) Les filles ont préparé table, café, croissants (d’hier, merci la réflexion !), maintenant elles polissent le capot de la monoplace comme une oeuvre d’art. Marc enfile les sous-vêtements ignifugés puis sa magnifique combinaison aux couleurs Shell.
- C’est con, ton casque jure.
La remarque est sévère mais exacte: Le Bell flambant neuf est orange, la combi est aux couleurs jaune et rouge. La visière est nettoyée avec des précautions de chirurgien.
- Marc ! on t’appelle au parc fermé, grouille !
 
Tout à coup, la trouille lui prend. Peur de tout. Marc a envie de fuir, il cherche des yeux, le bosquet là-bas ? Etre un ver de terre, devenir invisible. Une véritable panique.
- Alors, t’arrives ou faut te porter ?
Que c’est bon d’avoir des copains ! Lestelle se détend d’un coup et file sur les traces de Stéphane qui avec deux autres, poussent la monoplace vers le béton de l’autodrome. 
" Les observer, ne voir que les objets, les roues, les suspensions, le quatre-dans-un de l’échappement, des choses réelles, ne pas penser. Surtout ne pas penser que dans un quart d’heure,  je vais me retrouver en piste avec les meilleurs pilotes en F3 : les Alpine officielles de Jabouille et Depailler, mais aussi Coulon, Ethuin, des pilotes déjà connus, rapides, très rapides, et tant d’autres, Dolhem et Guitteny, Volant Shell avant Joël Auvray et moi. Ils ont déjà des Novamotor bien meilleurs que nos Rowland. Et…" 
 
Marc est dans le parc fermé, il s’est enfilé dans le cockpit, chauffe doucement le moteur. Il se sent d’un calme olympien, si Steph lui disait que de l’extérieur il n’arrête pas de régler ses tirants de ceinture, de  tirer sur ses gants, de vérifier pour la quinzième fois sa visière, il ne le croirait pas. Et les monoplaces se pressent soudain vers le passage qui mène à la piste. Dans un foutoir complet. On croirait une sortie de poulailler, chacun veut être sur la piste le premier, ou le plus tôt possible. Trop d’attente. 
 
" Première, deux, trois, l’embranchement vers le routier, quatre, cinquième, pas encore 6000 tm, il faut déjà freiner pour l’épingle des Deux Ponts. L’essaim au bourdonnement sourd des 1600 cc bridés commence à se fractionner. Je me retrouve entre une Alpine et la Tecno d’Ethuin. Bon plan, les Deux Ponts, je suis, on saute sur le virage de La Ferme, je suis encore mais dans la montée, les deux me larguent.
Le Rowland est un poumon, je le savais ! tout le monde le sait, on attend des nouveaux BRM . P… de nouveau règlement ! les 1000 cc étaient au point, j’aurai pu…"
 
Freinage en descente pour le Faye, reprise en première et ligne droite jusqu’à la chicane de botte de paille avant la courbe relevée de l’anneau. Trois, quatre monoplaces le passent en ligne droite. Marc fulmine. De rage, il s’en fait deux au freinage, les bottes de paille frôlées, mais pas de miracle à la sortie, il se refait passer à l’accélération. La chicane des stands, c’était son point fort en moto : Jean-Pierre Beltoise himself en 66, dans Moto-Revue, avait titré : "Lestelle, un inconnu  qui marche !" Tu parles, Marc avait pété le meilleur temps absolu dans cette longue chicane ! Avec sa 175 cc !
Premier passage, tranquille, calme, pas de folie, t’as le temps, il y a une demi heure d’essai, tout tourne rond, la Martini est facile. 
" Bon, J’ai repéré Steph avec ses bras de deux mètres : mon panneau d’affichage sort du lot ! On attaque un peu !"
Freinage des Deux Ponts, Marc passe Lafosse, arrive juste au cul de Lacarrau. Sortie nickel-chrome, La Ferme, faudra se calmer le tour prochain, Lacarrau s’éloigne dans la montée, Marc tente de le ramarrer au freinage du Faye, un petit travers à la corde, perte de temps, Lafosse repasse. 
" Bon, pas de quoi s’affoler, je ne suis pas trop largué malgré cette saleté de moteur mou.
Passage devant Steph et son panneau de chronométrage et c’est parti pour un deuxième tour chrono."
Ligne droite, quatre, cinqu…, le moteur se met à ratatouiller. Marc enfonce l’accélérateur, réflexe inutile : il est bien à fond mais le moteur cafouille, repart, hésite : cette fois, des paquets entiers de monoplaces le passent. Marc ne comprend pas, tout a été vérifié, une voiture le frôle, un poing rageur se lève. 
"Merde, je me traîne, rester sur le côté de la piste."

Il ne reprendra pas sa chicane préférée, celle devant la tour de contrôle, celle où on plonge en freinant dans un droite et où on renquille vite fait quatre trois deux pour passer le gauche de bottes de paille et foncer vers le mur, droite à fond et la ligne droite du routier.
C’est terminé pour aujourd’hui, il ramène lentement sa Martini blessée devant la vieille Opel.
Ses copains, les copines sont déjà là, il sort du cockpit, enlève casque, gants…
- Bon, dit Pierre qui arrive en courant depuis la butte de La Ferme, c’est clair, y a un loup dans l’allumage, faut trouver.
- Bon courage, répond Marc qui va s’asseoir au volant de sa vielle bagnole et regarde fixement au travers du pare-brise. Il ne veut pas entendre les autres tourner.
- Faudrait vérifier la batterie.
- Trouve autre chose, elle a fait deux tours, me dis pas qu’elle est déchargée ! Elle est neuve et c’est fait pour une heure de course !
Batterie dernier modèle, une "cadmium Nickel" ultra plate et ultra légère. Le top du top.

Cinq minutes de solitude et Marc revient. L’atmosphère tendue laisse place au sourire, deux ou trois vannes, ça va déjà mieux. Les essais F3 sont terminés. Les monoplaces passent dans le désordre des tentes, des camping cars, des camions officiels Alpine, Bardhal… Steph revient en courant :
- T’as le quinzième temps ! Sur un seul tour et tranquille, pas mal !
- C’est vrai ?
Marc est surpris. Il s’est promené le premier tour. Le moral lui revient comme la marée au Mont Saint Michel : au galop !
- Bon, on range tout et on part.
Montlhéry-Amiens en une bonne heure et demi, la France était alors plus petite, je ne vois pas d’autre explication.
Au garage jusque tard le soir, tout est ausculté, chaque fil, chaque branchement électrique, la batterie est rechargée par précaution, les bougies comme leur faisceau changées.

Dhotel 3.jpg

La course a lieu à quatorze heures. L’Opel Admiral lancée à fond, ses six occupants, la Martini derrière, c’est le retour à Montlhéry dans une atmosphère qui se veut joyeuse mais un peu forcée. Pierre, Steph ou Marc, personne n’a trouvé la moindre raison à ce cafouillage électrique.
Tout va très vite ce matin de course : Marc Lestelle est entouré, aidé, sa monoplace est prête, moteur chauffé, il est déjà dans son cockpit au milieu des autres F3 sur la grille de départ.
Concentré. Fermé à tout sauf le départ de la course. Les jappements des échappements, l’accélération de son rythme cardiaque, le panneau trente secondes qui sera retourné pour dix secondes. Le cœur bat encore plus vite. Le pied droit au rebord appuyé sur la  pédale de frein se fait précis sur l’accélérateur, le 1600 cc est à 6000 tm, l’aiguille du Smith suit dans son staccato en retard d’une mesure, Dix secondes ! Les moteurs hurlent, l’homme au panneau s’éclipse et le drapeau tombe : Embouteillage devant Marc, il ne peut même pas lancer à fond de cinq son Rowland. C’est déjà le premier freinage, des roues partout, ça bloque, ça fume, un cul de boîte juste devant, l’éviter, juste, bras croisés pour l’épingle à droite. Deux ou trois se vautrent à l’extérieur, les pavés des Deux Ponts sont traîtres. Passer la deux en sortie, trois, freinage léger : un autre à l’intérieur n’a pas freiné, donc virage de La Ferme à deux de front. Ca passe juste. L’autre à l’intérieur élargit à la sortie, classique, oblige Marc à rouler un peu dans l’herbe, à perdre du temps et une place mais le peloton reste serré. Statu quo au Faye, tout le monde se méfie. Mais au freinage de la chicane Nord, Marc se déchaîne et s’en prend deux : Brigitte et Pierre apprécient, hurlent derrière le grillage!
Chicane des tribunes : Marc rase le mur, fait l’extérieur à une Martini rouge et passe la chicane tout en glisse sur le béton. Steph brandit le panneau, il a écrit : + + + !
Marc revit, respire : il se bat, il est enfin à la lutte avec les meilleurs ! Devant ou derrière, mais tout près. Rester calme, ne pas s’exciter. Admettre le manque de puissance du moteur, donc espérer une place correcte, c’est tout. Mais le freinage des Deux Ponts est un tel régal : Marc Lestelle fait l’intérieur à une autre Martini rouge, reste devant après La Ferme, la contient dans la montée, l’autre, Dohlem ( ?) se glisse à l’intérieur au freinage du Faye : A l’extérieur, ça glisse moins : l’autre part en travers et Marc passe.
La course, enfin. La vraie !
Une grosse dizaine de monoplaces devant, à vue, il les ramarre au freinage de la chicane nord. Steph brandit le panneau : 12 +++. Pas très académique mais on est en paquet les temps, on s’en fout, la place seule compte.
Une petite coupure, très brève. Pas le temps de s’alarmer. Sortie des Deux Ponts, accélérateur à fond mais coupures d’allumage : deux places perdues. En force à l’intérieur à La Ferme, en rage, le moteur ratatouille lamentablement, Marc obligé de serrer à droite, deux roues dans l’herbe, déjà au ralenti. Trois, deux cylindres, puis plus rien. Marc Lestelle est arrêté dans l’herbe. Etrangement calme. Une rage froide. Il descend, deux commissaires l’aident à glisser sa voiture vaguement en sécurité. Il s’assoit sur le talus, regarde les autres passer sous ses pieds sans les voir…
- Toujours pareil ?
- Oui, même chose. Coupure d’allumage. A devenir fou.
Ses copains l’entourent, Brigitte lui passe le bras autour du cou, le serre.
- Reprends-toi. Tu as super bien piloté et tu le sais. Le reste, ça se répare.
Marc lui sourit. Elle a raison. Il a tout à apprendre. Pas seulement à piloter, à battre les autres, mais aussi à supporter deux abandons sur panne tordue.
Elle l’embrasse.
- Regarde-moi, regarde-nous tous et imagine si tu étais tout seul !
- Bon, on remballe.
Aucun ne reste regarder la superbe empoignade entre les quatre voitures de tête : Depailler gagnera d’un souffle devant Coulon, Ethuin et Jabouille.
L’Opel est déjà sur la N20, direction Paris puis Amiens. En arrivant, Marc Lestelle a oublié sa course, il ne pense que réparation, essai, et re-Montlhéry dans quinze jours. Le même jour que Monaco : Il y aura un coup à jouer, les grands seront tous sur le rocher.



Coupe de vitesse de l'USA . Autodrome de Linas-Montlhéry . 9 mai 1971

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A suivre...



Guy Dhotel




Illustrations originales (un grand merci) © Nicolas Cancelier www.nicolascancelier.be

samedi, 27 juin 2009

Bzzz

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Le front appuyé sur la fenêtre froide du petit matin, Sophie tente d'apaiser la tempête sous son crâne. Fiévreuse.



Son amoureux est enfermé dans un tube métallique et dans une totale fulgurance il va dans quelques secondes se propulser du bas d’une montagne jusqu'à une hypothétique ligne blanche mal peinte sur une chaussée noire, quelques centaines de mètres plus haut.

En colère, abandonnée dans cet hôtel, entourée de vieillards malades et silencieux.

 


bzz2.jpgLes aiguilles du réveil incorporé à la tête de lit de l’hôtel marquent 11 h 15, elle a lu sur le courrier à en-tête de l’ASA Auvergne que son départ était à 11 h 16, le moment est insupportable. Moins toutefois qui si elle l'avait accompagné.

Deux minutes plus tôt elle riait, en trébuchant sur les mocassins qu’ils avaient achetés ensemble dans cette boutique sympa de la rue Brunel. Une heure à hésiter entre une semelle souple, très souple, moins souple en se demandant s’il ne serait pas judicieux de choisir une semelle plus épaisse pour la gauche, compte tenu de la dureté de l’embrayage, et le vendeur qui hochait la tête, l’air d’accord et Jean-Louis qui donnait du Mon cher Jean-Bernard long comme le bras... n’importe quoi ! Tout ça pour les oublier au pied du lit.

Tu vas voir qu’il va faire la course avec ses Weston.

 

Dans le parc de cet hôtel sinistre de La Bourboule, des curistes marchent à pas comptés, la notion du temps est si différente, ici le calme, là-bas la fureur, ici la solitude et cette guêpe affolée qui l’agace, prisonnière dans les plis épais du double rideau cramoisi. Son bourdonnement lui rappelle quelque chose. Mais quoi ?

 

Le départ doit être donné maintenant. Elle garde le souvenir horrible de cette main au bout d’une veste de blazer à Abreschviller, cette main qui semblait frapper la visière de son chéri et perdait un doigt à chaque seconde pour disparaître dans la fumée des pneus, Vroooaaarr..., quelle horreur !

Bzzzzz. Toujours cette guêpe dont le bruissement électrique l'aspire de nouveau dans la chambre, qui fore dans sa tête pour y semer une graine.

 

Mais son esprit revient très vite à la course et la colère revient en corollaire. Elle accepte, à l’extrême rigueur que l’on puisse courir sur un circuit, elle comprend qu’en passant et repassant aux mêmes endroits sur une piste, comme un ébéniste le fait sur une pièce de bois, on le travaille, on le polit, on l’affine, on l’améliore, on construit, alors qu’une course de côte lui semblait être un acte inutile, gratuit, égoïste. On donne tout, comme une giclée, une fois et plus rien, basta, l’adrénaline descend, on fume une cigarette. C’est bien masculin.

La guêpe s’est libérée, elle a de la chance, elle. Le silence la replonge en une oppressante apnée oppressante.

 

Déjà vendredi soir elle avait mal vécu les rires gras des mécaniciens quand JB annonça cette étape aux Bezards sur la Nationale 7, à l’auberge des Templiers ou Il semblait avoir ses habitudes. Elle n’avait pas aimé quand au dîner il avait annoncé que les monoplaces qu’il allait   construire porteraient le nom à peine modifié de son ancienne femme. Le ris de veau que d’une manière autoritaire Monsieur le pilote avait commandé pour tout le monde lui était doublement resté sur l’estomac. Elle se sentit exclue et malheureuse quand sur la route un peu plus loin ils la brocardèrent quand elle demanda  qui était ce Jean Behra dont elle venait de voir le nom sur un panneau indicateur associé à un circuit.

Puis le ronron de l’Opel Admiral aidant, elle s’était endormie en chien de fusil sur la large banquette arrière jusqu'à leur arrivée bruyante à l’hôtel Regina à une heure du matin, aussi chiffonnée qu’une boule de papier de soie.

Ce matin, la dispute idiote. C’est vrai quoi, on ne tourne pas les pages d’une revue à cinq centimètres de l’oreille délicate d’une femme qui dort, fût-ce Sport Auto

Il est déjà habillé, assis dans le lit, en chaussure, grogne à la lecture d’un article. 

-Mais tais-toi donc, je voudrais dormir. 

D’abord les reproches puis les noms d’oiseaux, jetés d'autant plus forts qu’ils étaient refoulés de part et d’autre. 

-Tu ne pense qu’à toi. 

-Tu connaissais mon métier. 

-J’aime pas tes copains. 

-Ce sont mes mécaniciens. 

-J’ai la trouille au ventre en permanence. 

-Je ne veux pas entendre ça, pas ce matin. 

-Je ne suis pas heureuse. 

-………… 

 

bzz3.jpgLa femme de chambre apporte le petit déjeuner, ce qui offre à JB de ne pas répondre. 

Elle ne touche pas aux croissants, JB en profite. 

En buvant son café, il se balance nerveusement sur la petite chaise Empire, au risque de la briser. 

Elle, au lit, fermée, en colère froide, grignote une pâte de fruit. 

Il prend son sac de sport, son casque, se dirige vers la porte et sans se retourner : Je t’appelle quand je suis en haut. 

Porte claquée. Aucun bruit, sauf une guêpe quelque part dans la pièce.

 

11 h 20, le damier est agité, dans quelques minutes le téléphone va sonner, le standard de l’hôtel va lui passer la communication, il est temps, elle ne veut plus rien entendre, ni le pire ni le meilleur, c’est décidé cette vie ne sera pas la sienne, c’est trop dur. Elle jette son chandail sur ses épaules, chausse ses ballerines, ferme son beauty case, tire sans bruit la porte de la chambre 12, descend les escaliers, demande un taxi au concierge pour la gare de Clermont, elle a honte, elle veut disparaître, elle pleure.

 

Le taxi 403 pue au point d'en avoir un haut le cœur.

Carrée dans le coin gauche de la banquette en skaï pour se cacher du chauffeur podagre, elle s’essuie les joues d'un index, elle se calme, son cœur se cale au rythme lent du taxi.

A l’entrée de Clermont son visage s’apaise, elle a trouvé ! Le bruit de la guêpe prise au rideau était celui des petits 50 cm3 lorsqu'ils revenaient sur l'anneau de vitesse, lors de cette course dans le sud de Paris où elle avait accompagné son petit frère qui courait sur ces étroits engins. Cachée au fond des stands gris, les mains devant les yeux, le cœur battant, elle n’entendait que ce bourdonnement de moteurs passant et repassant, vrillant ses oreilles, lui donnant l’impression pénible d'un essaim la tourmentant.

Ce soir-là, son petit frère en descendant du podium lui présenta celui qu’il considérait comme son idole, bien qu’il ait lâché la moto pour l’auto.

-Sophie je te présente Jean-Bernard.

Elle aima tout de suite ses yeux rieurs.

Il remarqua immédiatement ses longues jambes.

 

Le taxi s’arrête devant la gare, cet épisode de sa vie est bouclé, le tour de piste est terminé.

 

 


Jean-Paul Orjebin

 

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jeudi, 25 décembre 2008

Noël à l'Eden

eden.jpg"Je vous donne la 6, c'est la meilleure chambre, et puis de toute manière en cette soirée de Noël chacun est chez soi, vous aurez l'hôtel pour vous seul", fit la patronne en lui tendant un carton électronique faisant office de clé et une télécommande de télévision. Drôle de visiteur, songea-t-elle en dévisageant à la dérobée ce voyageur solitaire en cette nuit de réveillon qui s'emparait de son sac de voyage en la remerciant.



Une bonne soixantaine mais la silhouette encore svelte et un visage d'aventurier, le genre de type qu'on voit dans des clips pour du matériel de camping ou des montres de sport. Il avait garé sa voiture, une grosse italienne dont le nom lui échappait, Ferrati ou Maserafi, (Mathieu, son fils le lui avait dit mais Cathy, les bagnoles, ça lui passait par-dessus la tête), juste devant son break Fiat 131. Elle devrait le déranger au moment de partir. Elle suivit de l'oreille la progression de l'inconnu à l'étage, se surprit à l'imaginer cafouillant pour trouver le système d'ouverture, comme le font 90% des voyageurs de commerce qui forment le gros de sa clientèle. Ce type ne lui était pas totalement inconnu. Où l'avait-elle vu ? au grand marché du dimanche ? au festival ?...

- Cathy ? si tu es prête on y va ! Denis, son mari avec qui elle tenait ce petit hôtel, la héla juste avant qu'elle ne commette le péché de chair - en tentation, mon Dieu, uniquement - en compagnie du type. Les hôteliers ne résidaient pas sur place ; ils abandonnaient les clients, la nuit.

Jean-Pierre Marti balança son sac pourri sur le lit, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et huma l'air de la nuit qui venait. Il irait faire un tour sur les bords de la Loire. Jean-Pierre Marti venait de Magny-Cours. Il faisait pour ainsi dire la tournée des popotes. Tous les endroits qui avaient compté dans sa vie. Magny ancienne époque. Son volant Shell. Après il descendrait en Afrique. Kyalami. Il avait entrepris le pélerinage en octobre, dès qu'il...
Les hôteliers en bas s'escrimaient à extirper leur voiture de l'étroit boyau où sa Granturismo, mal rangée, l'avait enserrée. Il allait leur proposer de la déplacer au moment où la Fiat se dégagea. JPM la suivit du regard en train de s'échapper de la rue pour virer à droite. Une rue avec un nom curieux : Amiral de Boissoudy. Rentré à Paris, il chercherait sur Internet qui fut cet amiral dont le nom toquait à son cerveau pour la première fois depuis 65 balais. Si toutefois le crabe lui en laissait le temps.

Il claqua la porte de l'hôtel et se retrouva dans la rue Amiral de Boissoudy. 20 h 30. Une bruine glacée maintenait la ville dans une poche humide qui forçait les rares passants à rentrer chez eux. Une nuit de Noël en province, seul, valait largement l'ennui qu'il avait éprouvé dans des endroits comme le paddock d'Anderstorp ou certains bleds américains, c'était quand il courait en Can Am, où dénicher une bière après 6 heures du soir relevait de l'exploit.
Un pont de vieille pierre jeté par dessus ce qui lui sembla être la Nationale 7 - du moins ce qu'il en restait après l'action des têtes d'oeuf de la République, séparait un resto turc d'un cinéma au fronton arrondi comme celui des terrains de pelote basque, que soulignait un néon bleu. EDEN CINEMA était marqué dessus. Deux mômes posés sur la selle de leur scooter fumaient dans la cour du cinéma, ils lui jetèrent un regard en coin. Ici on remarquait un étranger aussi vite qu'un intrus au parc coureur de Monaco. La notion d'étranger concernait, dans ces bourgades de la Nièvre profonde, tout individu né de l'autre côté du pont de la Loire.

eden1.jpgOn jouait deux films, Madagascar 2, dont les gamins rejoignirent la queue en se poussant du coude, et un prétendu "Film surprise" annoncé par une affiche au fond blanc frappé d'un énorme point d'interrogation. Peu au fait de l'actualité cinématographique depuis la quarantaine d'années qu'il fréquentait les circuits, Marti demanda un billet en même temps que le nom du metteur en scène de Film surprise au type de la caisse qui lui répondit qu'il s'agissait d'un concept nouveau destiné à créer du buzz autour de l'Eden cinema et non d'un film intitulé "film surprise".
- En fait Monsieur c'est une ancienne copie de Un homme et une femme de Lelouch qui tourne dans le département, lui fit le guichetier en lui vendant et déchirant son billet tout à la fois.

La salle qui projetait Un homme et une femme était vide. Il s'installa au deuxième rang, sa vue faiblissait comme la maladie gagnait. Il se demanda si le cinéma qui faisait du "buzz" avec des rogatons vieux de quarante ans n'était pas aussi mal en point que lui. C'est un cancer particulièrement sournois que vous avez mon vieux, indolore, indétectable par les voies classiques, lui avait balancé le toubib début octobre. Vous êtes pilote de course, vous côtoyez la mort depuis 40 ans, je ne prendrai pas de gants avec vous, vous en avez pour... allez 6 mois, peut-être plus peut-être moins. Le doc avait souspesé le crabe comme une demi-livre de maquereau. Et avec ça ma p'tite dame, je vous mets une leucémie bien fraîche ?

Le noir se fit dans la petite salle, à peine voilé du rai de lumière que la double porte avait projeté à l'entrée d'un spectateur. Une spectatrice. Ses talons la trahirent. Elle fit grincer un siège du fond. Marti se dit qu'il voyait son dernier film, ce soir de Noël, si les comptes du médecin s'avéraient exacts. Peut-être pousserait-il jusqu'au printemps, avec du repos. Drôle de truc qu'il finisse sa vie sur Un homme et une femme qui l'avait vu commencer. C'était lui avait doublé Trintignant dans les scènes tournées à l'aube et en hiver à Montlhéry, grâce à Henri Chemin. Puis ç'avait été l'aventure des GT 40, Le Mans, sa deuxième place à Sebring qui l'avait fait repérer par Enzo Ferrari, et la suite était marquée dans les gazettes.
JPM. on ne l'appelait que comme ça, dans les années 70. Une marque de fabrique. C'avait aidé à son image, pour sûr. Un pilote de Grand Prix était en ce temps-là plus connu dans le monde que n'importe qui car la F1 était encore le seul show à l'échelle planétaire. Une étude d'Autosprint l'avait établi.

La pluie ruisselle sur le pare-brise de la Mustang. Jean-Louis Duroc est l'incarnation du pilote de course, comme le fut Al Pacino dans Bobby Deerfield, comme Paul Newman dans Virages, Yves Montand dans Grand Prix. Ou Jean-Pierre Marti dans Mort en avril. Jadis les pilotes de course étaient beaux. Oui c'était comme ça, une espèce de loi non écrite. Une sélection naturelle. Maintenant ils ressemblent à des mômes, avec leur casquette de base ball. Regardez, Ickx, Reutemann, Cevert ; ou bien avant, Hawthorn, Von Trips. Ou JPM dont le visage ne porte pas encore les marques du mal. Des types beaux mais pas solitaires, eux.
Il ne jurerait pas que la patronne de l'hôtel ne l'a pas reconnu tout à l'heure. Entre la couverture de Moteurs qu'il avait faite en 69 et l'image que lui a renvoyée tout à l'heure la glace de la salle de bains, personne ne mettrait quarante ans, trois accidents, un million de kilomètres en course, une existence cassée de trop de risques et pas assez d'amour. Tiens c'est amusant, Anouk Aimée lit Moteurs en attendant Jean-Louis Duroc. Nulle n'a jamais attendu Marti nul part.
Appels de phares sur les Planches, La femme se retourne, et les enfants aussi, ils se précipitent vers la voiture. JLD enlace Anne Gauthier.

La lumière revient dans l'Eden. JPM se lève, provoquant un claquement du siège qu'il ne peut étouffer. La dernière séance, mais pas en raison de la mort du cinéma Art déco de Cosne, non SA dernière séance à lui, JPM. Dans le hall de l'Eden aussitôt déserté par les spectateurs débarqués de Madagascar 2, une femme se tient. Elle feuillette le programme de la semaine prochaine, relevant une mèche rebelle. Grande, brune, la quarantaine élégante. Pas du coin. Elle le voit approcher. Des diodes rouges inscrivent 23 heures au fronton de la caisse. Le préposé verrouille la porte derrière eux.

La bruine s'est transformée en petits flocons qui s'évanouissent à la surface du Nohain qui s'écoule sur les flancs du cinéma
- Deauville n'a pas changé en quarante ans, si ce n'est le palais des congrès, et la Mustang bien sûr ! La voix est basse, voilée. JPM se retourne sur Anne Gauthier. Du moins une Anne Gauthier. On jurerait que l'héroïne du film est sortie de l'écran pour faire un tour dans la Nièvre, une nuit de Noël. Son cerveau commence à déconner, voilà qu'il hallucine.
- Et vous non plus Monsieur Marti, peut-être cette cicatrice, là...
- On se connaît ?
- Moi oui, vous non, enfin je ne pense pas. Mais que fait le vainqueur de huit Grands Prix dans un bled comme celui-ci, un soir de Noël ?
Il n'avait jamais été un causeux, Marti. Ah ça, il n'avait rien d'un Graham Hill, à l'aise partout et surtout avec les femmes, ni d'un Tambay à l'élocution naturelle, encore moins d'un Stewart, capable de dénicher un sponsor sur la mer de la Tranquillité. Il tenait plutôt du Pesca, du Hulme...
- Chambre 6, c'est la meilleure d'après la patronne. J'avais mis un sancerre à fraîchir dans l'évier. Si ça vous dit ?


vendredi, 21 novembre 2008

Le dernier pilote

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Un des piliers du Blog Auto [1] où il traite de sujets dont personne ne veut comme Neckar, Rambler ou les voitures chinoises, notre ami Joest Jonathan Ouaknine est aussi l'auteur d'une dizaine de livres dont le prochain, sur le ChampCar, sortira chez ETAI au printemps 2009. Doté d'une santé de fer, il anime aussi un blog perso [2] où il livre, indique-t-il, sa "philosophie à la petite semaine sur l'automobile, des photos insolites et des articles impubliables sur Le Blog Auto". Là ne s'arrête pas sa production car il est en outre traversé par le démon de la fiction, ce dont témoigne cette robuste nouvelle de 20 000 signes, après raccourcissement à notre demande, qu'il nous a envoyée, car impubliable tant au Blog Auto que chez lui. Un texte aussi long sur Skyrock eût été une première. Nous le livrons à votre plaisir.
 


Fabrizio Benelli est un jeune homme contrarié. Aux essais, il pensait être très rapide. La voiture était réglée comme il les aime : un peu survireuse. Il a eu l’impression d’avoir trouvé les trajectoires idéales. Le meilleur, c’est lui ! Le chronomètre n’était pas d’accord et le voilà 17e sur 24 partants. Un énième résultat modeste. Ensuite, dans les stands, lors du débriefing avec son ingénieur, Rolf, ce fut la douche froide :  You’re too slow on Rettifilo, you’re too slow on Della Roggia, you’re too slow on Lesmo, you’re too slow on Serraglio, you’re too slow on Ascari, you’re too slow on Parabolique. But, you’re really fast on Curva Grande.

C’est d’autant plus humiliant qu’il court à domicile. Il n’est pas de Monza ou de sa région, mais c’est la seule en étape Italienne du championnat. Toute sa famille est venue l’encourager. Devant eux, il cherche à sauver les apparences. « C’est pas grave ! Evidemment, j’aurais préféré être premier. Mais je connais le circuit comme ma poche. Je suis confiant pour la course : le podium est envisageable. » Il joue les stars avec ses vêtements de marques, les lunettes de soleil qu’il garde même en intérieur et sa Subaru Impreza dernier modèle. Des enfants, impressionnés d’avoir pu pénétrer dans le saint des saints du paddock et d’y rencontrer leurs idoles, lui demandent timidement un autographe. Il signe en tapotant sur les têtes blondes : « Accrochez-vous, les gamins et un jour, vous serez à ma place. » Mais à l’intérieur, il est miné.

Tout avait pourtant bien commencé. Il se rappelle, cette fois où ses parents avaient dit à Gianmaria, son grand-frère : Cet après-midi, tu gardes Fabrizio ! – Mais papa, on va aller au karting, avec Domenico ! – Alors, vas-y avec Fabrizio !  C’était la première fois qu’il montait dans un kart et ça lui a tout de suite plus. Il avait alors 10 ans. Il a ensuite convaincu son père de lui acheter un kart, une combinaison et un casque. Quelques semaines plus tard, il disputait sa première course. Il est vite devenu un habitué des podiums. Lui, l’avorton, le dernier né, devenait le centre d’attention de la famille. D’autant plus que rapidement, Fabrizio est monté en grade pour devenir pilote « usine », avec une rémunération très confortable pour l’adolescent qu’il était. Gianmaria en était jaloux et il même tenté de courir. Mais il était trop lent et a du renoncer.

Après 6 ans et de nombreuses coupes, on l’a persuadé de "monter en  automobile". Il débuta par le championnat italien de formule Renault. Les budgets et les enjeux étaient multipliés par dix. Pourtant, d’emblée, il s’imposa. Il tenta ensuite sa chance en championnat Européen de F3. Comme son nom l’indique, c’est là que court les meilleurs espoirs Européens. Tous ont, comme Fabrizio, un palmarès déjà solide derrière eux et les écuries de F1 les surveillent du coin de l’œil. La première année fut bonne, avec une victoire en fin de saison ; il pensait pouvoir jouer le titre l’année suivante. D’autant plus qu’il est de bon ton de dire : « Une année pour apprendre et une année pour gagner. » L’ambiance était joyeuse et Fritz Bergman, le responsable de l’équipe, le considérait comme son fils. Sauf que les contre-performances se succèdent. Si au moins il pouvait accuser son équipe ou sa voiture… Le problème, c’est que son équipier, Maier, un Autrichien, occupe les avant-postes. Il a un an de moins que Fabrizio et il débute en F3. C’est lui, désormais, le chouchou de Bergman. Fabrizio a été jusqu’à conduire la voiture de Maier, sans succès.

Fabrizio sait ce que tout cela signifie : sa carrière va, au mieux, stagner. Tout pilote aspire à la F1. A défaut, il peut courir en GT, en tourisme, voir s’exiler aux Etats-Unis ou au Japon, où les salaires sont mirobolants. Néanmoins, chaque année, de nombreux jeunes pilotes, faute de talent ou de budget, doivent raccrocher le casque.

Comme les d’autres, Fabrizio a du quitter l’école lors de son passage à l’automobile et l’année suivante, vu qu’il a intégré une écurie Allemande, il a bien fallu quitter le foyer familiale et s’installer près de l’usine. Pour des raisons de nuisances sonores et de coût du foncier, on ne construit des circuits qu’en rase campagne. Afin de développer l’activité, on y organise des pôles du sport mécaniques avec des défiscalisations pour les entreprises du secteur. Ainsi, les écuries, comme celle de Bergman, s’installent au milieu de nul part. Piloter demande aussi une bonne hygiène de vie et un entraînement physique. Avant, on trouvait normal qu’un pilote s’évanouisse une fois arrivé sur le podium ou doivent renoncer à cause d’une crampe. Schumacher a débarqué en F1 avec sa salle de musculation itinérante et son diététicien personnel. On a mis en adéquation sa forme physique et sa constance, son endurance ou sa concentration. Alors, on a envoyé les pilotes en salle de musculation. Et fini les fêtes interminables, même hors des week-ends de course. Cela fait beaucoup de sacrifices pour un jeune homme.

En retour, ils espèrent la gloire. Quand la machine s’enraille, ce sont les pires aigris. Tout ça pour rien ! Comment être optimiste alors qu’à 19 ans, vous êtes déjà un has-been ? Fini les courses, fini les quelques lignes dans les journaux, fini les yeux des gens (notamment des filles) qui brillent lorsque vous dites que vous êtes pilote. Bonjour l’anonymat et l’oubli (très vite, vos anciens copains pilotes « perdent » votre numéro.) Fabrizio s’imagine déjà derrière un bureau, dans l’entreprise familiale de carrelage. Quelques photos évoqueront ses années derrière le volant et il en sera réduit à déverser son fiel dans les forums sur Internet.

Tout le monde est là, à l’encourager. Il y a même ses amis d’enfance. Mais il voudrait être seul et s’enfermer à double-tour dans le motor-home de l’équipe. Il n’est pas du genre à s’étendre sur ses problèmes. De plus, pour beaucoup de gens, piloter est le plus beau métier du monde. Avoir des états d’âmes, c’est un caprice d’enfant gâté.

Tandis qu’on lui parle, il regarde ailleurs. Notamment vers les petits malins qui ont trompé la vigilance des gardiens pour pouvoir accéder à l’ancien autodrome, attenant à la piste. Difficile de croire qu’à une époque, les pilotes tournaient sur ce tracé en bêton, très incliné et très dangereux. Cela fait plusieurs décennies qu’il a été rendu à la végétation. Fabrizio n’est pas porté sur le passé ou les statistiques. La seule chose qui l’intéresse, c’est lui. Ce n’est même pas un tifoso. Il veut être champion du monde de F1, point. Que sa voiture soit rouge, grise ou blanche, c’est secondaire.

Parmi les guests, il y a Monsieur Volta et son fils, Pierluigi. Volta est le principal sponsor de Fabrizio, alors il faut lui sourire. Avant de faire un chèque, Volta avait exigé que Pierluigi puisse faire quelques tours à bord de la F3. C’est un gamin de 16 ans, du genre fils à papa. Tous les pilotes sont persuadés de détenir la vérité, mais celui-ci va encore plus loin. En karting, il s’était taillé une réputation de chien fou et aucun patron d’écurie n’en veut. Lors de l’essai, il n’écoutait pas les recommandations. Une fois parti, il a fait n’importe quoi, accélérant sans attendre que ses pneus soient en température, freinant trop tard, roulant dans le gravier, partant en glissades et finalement, il s’est pris un muret. Plus de peur que de mal, mais c’est un miracle si la voiture a pu être réparé à temps pour le meeting suivant. Sortant de la monoplace meurtrie, il a jeté son casque par terre et a donné un coup de pied rageur dans le nez de la voiture. Evidemment, Pierluigi fut loin de faire profil bas. Bergman a du puiser au fond de ses réserves de patience et de diplomatie pour ne pas lui dire : « Petit con ! Dégage ! Je ne veux plus te voir ! Et t’as intérêt à ne plus jamais remettre les pieds sur un circuit. » Fabrizio, s’est enfermé aux toilettes où il s’est acharné contre un lavabo, parce qu’il ne faut rien dire contre le fils d’un sponsor. D’autant plus que Volta se bouche les yeux et est persuadé que Pierluigi est un champion en devenir. Volta est riche et nul doute qu’un jour, un patron peu scrupuleux acceptera de lui donner un volant. On en a même vu aller jusqu’en F1. Mais une fois leurs réserves financières épuisées, ils sont éjectés sur le champ.

L’autre gros sponsor de Fabrizio, c’est DKG, un fabricant Allemand de haut-fourneaux. Heureusement, l’ingénieur-docteur Becker, PDG de DKG, n’a pas de fils aspirant-pilote. En revanche, il se sert de son protégé comme d’une mascotte. Fabrizio se rappelle l’austère salon de la métallurgie, cerné par deux grosses pièces en fonte et dédicaçant des posters pendant deux jours. Becker a traversé les Alpes pour être présent au salon de l’acier : Fabrizio, on se revoit là-bas mardi matin. On vous a prévu un espace sur le stand. J’espère que vous n’aviez pas oublié le rendez-vous.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour avoir un chèque… Et toujours rester poli. Il doit réunir environ 100 000 € pour courir en F3. Bergman a passé quelques contrats et lui permet de réduire cette somme d’un tiers. Pietro, son manager, le fait régulièrement rencontrer des annonceurs potentiels. Pour eux, c’est de l’argent quasiment jeté par les fenêtres. Pour Fabrizio, c’est de l’argent vital pour lui et sa carrière.

C’est l’heure. Toujours le même rituel. Il se déshabille entièrement. Puis il enfile ses sous-vêtements ignifugés. Vient ensuite la combinaison, orange, comme à sa voiture. Comme tout pilote, il se rend aux toilettes du circuit avant de partir. C’est à la fois un besoin naturel et une étape du rituel. On pourrait y entendre les mouches voler tant ils sont tous déjà dans un autre monde. Même les pitres de service ont l’air grave. Pour s’isoler un peu plus, certains ont un iPod sur les oreilles. D’autres, murmurent de façon imperceptible le tracé, telle une prière.
Vient l’installation. Il rentre toujours par le côté gauche (toujours le même), enjambe le large ponton et se glisse dans l’étroit habitacle. Gunther, un des mécanos, le harnache. Il installe ensuite la gourde, remplie de deux litres d’une boisson énergisante. Puis on lui passe les bouchons pour les oreilles, sa cagoule ignifugée et son casque.

Les bruits de l’extérieur sont atténués. Rolf lui donne d’ultimes recommandations, qu’il n’entend pas. De l’index, il presse un bouton et une diode verte scintille : l’extincteur fonctionne. Il lève le minuscule capot du court-circuit et tourne l’interrupteur sur « ON ». Le tableau de bord s’allume, les chiffres digitaux dansent, puis ils affichent « OK ». Fabrizio lève l’index et fait avec des cercles imaginaires pour demander le démarreur. Deux mécaniciens poussent une lourde machine qu’ils branchent à l’arrière de la voiture. Pendant quelques secondes, un bruit d’air comprimé se fait entendre, puis après une brève secousse, le 4 cylindres Mercedes se réveille. Fabrizio dose habilement l’accélération, car le moteur n’aime ni le ralenti, ni le surrégime à froid. Par une pression sur la palette derrière le volant, il passe la première. L’un des commissaires lui fait signe d’y aller. Le feu est vert : il peut s’engager sur la piste. Il quitte doucement la pit-lane et dépasse le point de non-retour.

Dans le tour de chauffe, il essaye de faire le vide dans sa tête. Malgré le rituel, il songe toujours à sa carrière, à Maier, à Bergman, à ses parents qui le regardent… Ah, si tout était aussi simple que dans un Michel Vaillant : on ferme les yeux, on les rouvre et on est concentré… Il doit surtout songer à faire chauffer ses pneus en faisant des zigzags. Le circuit est simple à mémoriser. Il commence par la chicane de Rettifilo. Puis c’est la Curva Grande, sur la droite, qui se prend à fond. On poursuit sur une deuxième chicane, Della Roggia. Ensuite, c’est Lesmo : deux virages sur la droite reliés par une brève ligne droite. On attaque alors une longue ligne droite à peine brisée par Serraglio. Au bout, il y a la dernière chicane, Ascari. Puis c’est une longue ligne droite qui débouche sur Parabolique, un virage à 180° qui se termine par une courbe et enfin, la ligne d’arrivée. Il va partir 17e et il n’est que 12e au championnat : il lui faut un résultat. Il va tenter de s’envoler au départ et ensuite, il attaquera comme un beau diable. De toute façon, s’il continue sa saison comme il l’a commencé, il ne fera pas de vieux os chez Bergman.

Le tour se termine et il prend place sur la grille : tout au fond. Il devine à peine les premiers. Au moins, il évitera la cohue. Par contre, sur le côté, il voit les spectateurs, debout, qui guettent fébrilement le départ. A peine s’est-il placé sur la grille que la voiture de sécurité et la voiture médicale sont là : le départ va pouvoir être donné. La tension monte. Le stress est l’ennemi du pilote : le champ de vision est réduit et l’on risque de perdre sa concentration. On lui a donc appris à garder son calme même à l’approche du départ. Un feu s’allume. Puis deux. Puis trois. Puis quatre. Et enfin le cinquième. Ils s’éteignent d’un coup. Il écrase l’accélérateur et se faufile dans le chaos. Il double une voiture, se fait doubler par une autre, dépasse un concurrent qui a réagi trop tard. Dans Rettifilo, les commissaires agitent les drapeaux jaunes : comme d’habitude, il y a eu un accrochage au premier virage et deux pilotes sont sur le carreau. Maier est dans le gazon, mais il pourra repartir. Dans la Curva Grande, il arrive à doubler une autre voiture.

Lorsqu’il passe devant les stands, il a le temps de lire son panneau : P12 (position 12.) Dans Della Roggia, il découvre une monoplace au ralenti, pneu arrière droit crevé et aileron arrière qui pendouille. Le voilà 11e ! Ce n’est pas assez, car même dans les revues spécialisées, le classement s’arrête à la 10e place.

joest2.jpgP11
Le peloton commence à s’étirer. Les leaders sont déjà loin devant. On a retiré les monoplaces dans Rettifilo. A quelques mètres de lui, il y a un groupe de cinq voitures qui n’arrêtent pas de se doubler. Le couteau entre les dents, il doit les rejoindre.
Les pilotes du groupe de chasse se gênent mutuellement. Donc, il sera plus facile de raccrocher le wagon.
Il se rapproche des autres. Il DOIT finir dans les dix premiers. En plus, pour l’instant, Maier est derrière lui. De quoi gonfler son orgueil.
Ca y est, il est dans l’aileron du dixième, Holmes. Il tente quelque chose dans Della Roggia. Ca ne passe pas. Il retente sa chance juste avant la chicane Ascari. Mais il était trop loin.
Il réessaye, dans Rettifilo, puis dans Della Roggia. A la sortie de Lesmo, il est juste derrière Holmes : il pourra le doubler dans la grande ligne droite, grâce à l’aspiration. L’Anglais réaccélère lentement, pour forcer Fabrizio à ralentir. L’Italien ne se laisse pas faire et il peut mettre son plan à exécution. Le prochain sur la liste est Dupuy.

P10
Il est intercalé entre Dupuy et Holmes, qui n’a pas baissé les bras. Dans Della Roggia, il est à coté du Français. Ce dernier conserve sa trajectoire et Fabrizio doit lever le pied pour éviter le contact. Holmes a tenté au passage de reprendre son bien, sans succès. Il retente sa chance dans Della Roggia. Les pilotes ont souvent « leur » endroit et Fabrizio adore cette chicane apparemment anodine, mais qui impose un gros freinage. Il joue au poker menteur avec Dupuy. Le Français cède, néanmoins, Holmes en a profité pour doubler les deux hommes.
Fabrizio veut repasser Holmes. D’autant plus que les trois autres voitures s’éloignent. Il se débarrasse d’Holmes dans la Curva Grande et à Ascari, il a déjà rejoint Anderson, le 8e.

P9
C’est dans Serraglio qu’il le dépasse. Plus que deux et il sera… 6e. Dire que les spectateurs n’en ont que pour les premiers ! Il a désormais Muehlbauer dans la mire. Cet Allemand se prend pour Schumacher depuis que Honda l’a invité à tester sa F1 !

P8
Dans la Curva Grande, il remarque que Holmes a également doublé Anderson et qu’il devient menaçant. Muehlbauer tente lui-même de passer Polikarpov, un Russe qui est surveillé de près par Renault. Le pire serait que l’un des deux perde le contrôle de sa monoplace : les autres ne pourraient pas éviter le véhicule en perdition. A la sortie de Lesmo, Muehlbauer a passé Polikarpov. Fabrizio tente quelque chose à Ascari, sans succès, alors que Holmes se fait de plus en plus pressant.
Dans Rettifilo, il se place à l’extérieur. Polikarpov rentre le premier, mais au milieu de la chicane, Fabrizio possède l’avantage et il se rabat carrément pour prendre la corde. A Muehlbauer maintenant ! A la sortie de Lesmo, il est dans son aileron et peut profiter de l’aspiration. L’Allemand n’avait aucune chance. A la sortie d’Ascari, la voix est donc libre. Il se surprend à être aussi rapide aujourd’hui. Pour se remettre de l’effort, il tête sa gourde.

P6 
Alors qu’il savoure sa sixième place, il découvre quatre voitures meurtries, de part et d’autre de la piste, au niveau de la chicane Rettifilo. Et pas n’importe qui : Bernard, Smith, Martini et Carlsson, c’est-à-dire quatre des cinq premiers. Il est deuxième ! Dire qu’il y a quelques secondes, il était déjà heureux d’être sixième !

P2
La joie de lire "P2" sur le panneau. Cela faisait si longtemps… En plus, le premier n’est qu’à 2 secondes et il est possible d’aller le chercher.
A la sortie de Lesmo, il aperçoit une autre monoplace. Il la reconnaît : c’est Tanaka. Il est parti 3e, donc, s’il est là, c’est que c’est lui le leader. Et Fabrizio est plus rapide que lui ! Il n’y a que la longueur d’une ligne droite entre eux deux. Le fait d’avoir un visuel est une vraie carotte. Fabrizio est confiant. Il reste une dizaine de tour et en grignotant, 40 centièmes à chaque passage, il finira par rejoindre Tanaka. Il se voit déjà sur la plus haute marche du podium. Hélas, il est trop optimiste dans la chicane Della Roggia : il freine trop fort et va tutoyer le gazon. Cela coûte cher en secondes et il a déjà eu de la chance de ne pas partir en tête-à-queue, voir pire de finir dans le bac à sable. Au moins, personne ne l’a doublé.
Tanaka est bien loin : à peine Fabrizio sort de la chicane Rettifilo que le Japonais est déjà dans la Curva Grande. Il n’y a pas 36 solutions : attaquer, attaquer, attaquer.
Le troisième est menaçant. Il pourrait se contenter d’un podium. Ca serait son premier bon résultat de l’année. Sauf qu’un vrai pilote ne veut pas être « P2 » ou « P3 ». Il doit être « P1 ». Dans la chicane Della Roggia, il tête sa gourde, espérant que la boisson énergisante le dopera. Dans Lesmo, il ralenti à peine. Ca passe juste-juste. Au milieu de la chicane Ascari, il est à 200km/h. Ah ça, il n’est plus « too slow » ! Tanaka est de plus en plus proche.
D’après le panneautage, il a repris 80 centièmes à Tanaka. Tanaka va voir ce qu’il va voir ! Il se blotti derrière lui. Dans la Curva grande, il n’est qu’à quelques décimètres de son aileron. A la chicane Della Roggia, Tanaka loupe un rapport. Ils sont cote à cote. Fabrizio est sur sa droite : à Lesmo, il aura l’intérieur. Ils arrivent ensemble au virage. Fabrizio élargit sa trajectoire pour le forcer à ralentir. Les roues se touchent, puis Tanaka ralentit. Ca y est. Pour la première fois de l’année, il est en tête d’une course ! Dans la Variante Ascari, Tanaka est déjà loin. Il entre dans la Parabolique le sourire aux lèvres.

joest3.jpgP1
Maintenant, les derniers tours vont sembler très longs. Sous son casque, Fabrizio bouillonne. Rester en tête jusqu’au drapeau à damier est au moins aussi difficile que d’atteindre cette position. D’autant plus qu’il n’a pas ménagé son monture. Il est attentif à tous les bruits. Il n’y a pas comme un sifflement dans la boite à air ? Et sa direction ? Malgré le contact, tout semble normal. Une F3, c’est bien fragile. Les accrochages ne pardonnent donc pas. De plus, le carbone est traitre : des microfissures se créent lors d’un contact et avec les vibrations, elles s’ouvrent et la pièce finit par casser.
Un peu plus d’une seconde d’avance sur le second. C’est à la fois peu et beaucoup. S’il reste à ce rythme, Fabrizio risque une panne ; s’il ralentit, il risque de se déconcentrer. Tous les pilotes ont appris ce classique : Monaco, 1988, Senna est en tête, il possède une large avance sur Prost. Il ralentit en vue de l’arrivée. Déconcentré, il percute un rail, abandonne et Prost gagne. Et puis, en F3, les courses sont plus courtes et les monoplaces quasiment identiques ; les autres ne sont donc jamais très loin.
A l’entrée des stands, il voit Maier rentrer au ralenti pour renoncer. Il songe d’abord : « Bien fait pour lui ! Aujourd’hui, c’est MON jour. » Puis il panique. Après tout, ils sont de la même écurie : si Maier a un souci, il risque d’être victime du même mal. Que marquait le panneau ? Il n’a même pas pu le lire. « Ca y est, je me suis déconcentré. » Et si quelqu’un était juste derrière lui, prêt à le doubler ? Son pouls s’accélère. Il tète nerveusement sa gourde.

On lui a indiqué qu’il a 2 secondes d’avance sur le 2e. C’est peu. C’est encore la preuve qu’il ne faut surtout pas se relâcher. Il est en nage. Il voit la monoplace dans son rétroviseur, mais les couleurs bougent, tant il est fébrile. Est-ce Holmes ? Muehlbauer ? Tanaka ? Lorsque l’on poursuit un concurrent, votre hargne est décuplée. Monza n’est qu’une série de longue ligne droite où l’on peut se doubler. Et s’il tentait une manœuvre kamikaze, qui les éliminait tous les deux ? A la sortie de la Variante Ascari, il tremble. La Parabolique est là, au bout de la ligne droite. C’est le dernier virage. Il se surprend lui-même à freiner tard, pour montrer à l’autre qu’il se défendra jusqu’au bout. L’entrée des stands. La sortie du virage. Il voit le starter avec son drapeau à damier. Toute son équipe est massée le long du muret de séparation, prêt à exulter. 4e, 5e, 6e… Il passe devant le drapeau.

Il ose à peine lever le poing. Et s’il s’était fait doubler dans les derniers mètres, sans s’en rendre compte ? L’autre s’est mis à sa hauteur. C’est Polikarpov. Il lui lève le pouce, ce qui signifie : « Bravo, tu as été le plus fort. » C’est la libération pour Fabrizio. Il peut souffler ; sa première victoire de la saison, il la tient. Il pleure de joie. Certes, il a profité des nombreux abandons. Mais il n’y a que le résultat qui compte et aujourd’hui, il est en haut de la feuille, alors que Maier a du renoncer. Il se sent invincible : la fin du championnat est pour lui, il en est sur.

La F3 n’est que le prologue d’une course de DTM. Alors, il faut se presser. A peine le tour d’honneur terminé, les voitures retournent dans les stands et les commissaires poussent littéralement les trois premiers (Tanaka, Polikarpov et lui) sur le podium, où ils sont encore gantés et casqués. Les tribunes sont plutôt vides, mais lorsque les badauds entendent les premières notes de Fratelli d’Italia, les têtes se lèvent. Certains viennent voir quel pilote a permis à l’Italie de s’imposer et les gens applaudissent à l’issue de l’hymne. Les flashs crépitent pour immortaliser le héros du moment. Fabrizio s’imagine déjà en pleine page dans la Gazetta Dello Sport. Il encadrera l’article et le montrera à ses sponsors éventuels. Puis, tandis qu’il agite la bouteille de champagne, il songe à préparer la prochaine course. Car un pilote est toujours dans le coup d’après.

 
 

Joest Jonathan Ouaknine
 




Monza F3
© Stella-Maria Thomas

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lundi, 16 juin 2008

Ses 24 heures 72

- Dis p’pa tu m’emmènes au Mans cette année ? Avec la réglementation 3 litres, Matra a de grandes chances de l’emporter. Ils ont bien préparé leur coup en s’entraînant uniquement pour cette épreuve. En plus Ferrari a jeté l’éponge !
- Mais dis-donc le lundi qui suit, tu passes ton bac de français à l’oral. Tu dois revoir les textes que tu présentes, cette note est importante.


6bf6e009d79e5879c998f9e3b497baf7.jpgArgument implacable. Cela s’appelait faire la lippe ! Il ne restait plus que la télé diffusant à dose infinitésimale et les ondes d’Europe 1 avec le flash heure par heure… Il passa le week-end dans la "librairie de Montaigne" [1] à Maison-Blanche, en compagnie du Montesquieu de L’Esclavage des nègres côte-à-côte avec Beltoise et la casse d’un V 12. Arrias de La Bruyère ne put rivaliser avec le flamboyant Cevert de l’équipe Matra. La Leçon de nature de Diderot parût bien pâlotte face à la leçon de pilotage de Hill sous la pluie. Une nuit dans le désert du Nouveau Monde de Chateaubriand ne valut pas une nuit sur le circuit de la Sarthe ! Mérimée proposa La Vision de Don Juan ; plus prospère, le speaker des points horaires à la radio celle de la Matra 670 montant ses régimes dans la ligne droite des stands !

Entre le silence méditatif de la librairie de Montaigne et les passages rythmés des voitures nettement audibles derrière la voix du journaliste, le contraste était saisissant. Philosophe Jekyll, le récit du sage ; pilote Hyde, le vacarme diabolique dans la courbe des Hunaudières…

Matra n’aura pas la vie si facile. Après la douche froide Beltoise, l’abandon de Jabouille-Hobbs (boîte) ; sur fond de drame Bonnier, Ganley s’accroche avec M.-C. Beaumont précipitant l’issue de la course… A l’approche de la chicane Ford, c’est le soulagement pour Pescarolo-Hill, le premier nommé passant imperturbable le drapeau à damier flanqué d’un Cevert hilare, gesticulant… Ils avaient gagné !

La librairie de Montaigne vibrait, résonnait du tumulte de la foule en liesse. Rageant de n’avoir vu cela qu’à travers le petit écran, il décida quelque temps plus tard de matérialiser cette victoire sur un morceau de bois évoquant la piste, posant les deux miniatures que Solido avait mis en vente quelques mois après.
Ses 24 heures du Mans 72… Grand enfant !



François Coeuret



[1] Expression désignant à la fois l'ensemble des livres détenus par Montaigne et la tour de son chateau où il se retirait pour écrire


 
24 H du Mans 1972, doublé Matra 670, n° 15 et n°14
© François Coeuret 

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vendredi, 18 avril 2008

Entretien exclusif

diable1.JPG

Intrigué par un courriel élégamment tourné qui me promettait une rencontre très particulière, je me suis rendu à l'adresse indiquée, un bel immeuble bourgeois du début XXe respirant l'aisance feutrée. Trois sonnettes à l'entrée, mais seulement deux noms. Conformément aux instructions mais un peu fébrilement, je donne deux brèves impulsions sur la sonnette sans nom. Après quelques secondes, un déclic et la porte se débloque. L'odeur de l'encaustique me détend quelque peu et, glissant sans bruit sur l'épais tapis rouge de l'escalier, je monte au second. L'unique porte du palier est ouverte. Je la pousse et, en entrant, je suis tout de suite saisi et presque incommodé par la chaleur qui règne dans l'appartement. Du fond de celui-ci, une voix, chaude elle aussi mais ferme, m'appelle : "par ici, je vous prie."


Poussant une autre porte, je pénètre dans un petit salon. La lumière y est faible, mais suffisante pour apprécier la qualité de l'ameublement et le soin apporté à la décoration, dans des tons chauds qui vont de l'orange au brun en passant par tous les rouges possibles. Asseyez-vous, je vous en prie, reprend la voix qui s'élève derrière un paravent aux motifs chinois. Vous m'excuserez de rester caché, c'est contraire aux usages mais cela vaut mieux pour vous ; et puis je suis d'un naturel timide. Vous êtes installé ? Bien, vous avez de quoi boire sur la table basse devant vous, n'hésitez pas à vous servir. Et, comme je devine votre impatience, je vous propose de commencer sans plus tarder : je vous écoute, donc.

Essayant d'oublier la caméra que j'ai repérée dans un angle de la pièce, je sors mes "antisèches" et m'éclaircis la gorge :
- De quand date votre intérêt pour la course automobile ?
- Oh, de sa création, tout simplement. Vous savez, aucune passion humaine ne m'est étrangère, je suis comme vous. Et avec les ingrédients qui la composent, vitesse, peur, danger, j'ai tout de suite perçu le potentiel de créativité que la course m'offrait. Sans parler du pur divertissement qu'elle procure.
- Avez-vous des préférences quant au genre de courses ? aux marques ? aux pilotes ? aux époques ?
- Ah, j'aimais bien l'ère des turbos, avec ces retours de flamme aux échappements. J'avais un peu l'impression d'être chez moi (rire) ! Non, je plaisante, j'aime bien jouer avec les représentations que l'on a de moi. Plus sérieusement, et tout en ayant conscience de n'être guère original sur ce point, je veux bien confesser une dilection particulière pour les voitures rouges venant d'une bourgade toscane bien connue.
- Ah bon ? ça ne paraît pourtant pas évident quand on songe à la litanie de drames et de tragédies qui ont émaillé l'histoire de la marque.
- C'est vrai, mais qui aime bien châtie bien, non ? Et puis j'ai peut-être une façon particulière de marquer mes préférences. Tiens,rappelez-vous cette année …, excusez-moi mais je n'ai pas la mémoire des dates humaines, cette année où la Scuderia a perdu ses deux pilotes qui s'étaient fâchés pour une histoire de consignes non respectées par l'un d'eux …
- Oui, 1982.
- C'est cela. Je dois dire que je suis assez content de moi sur ce coup-là. Il était sans doute difficile de faire mieux. Cela dit, ne me faites pas endosser tous les accidents des voitures rouges. Je n'y étais pas toujours impliqué. Après tout, le Vieux savait y faire pour mettre ses pilotes dans des conditions propices aux catastrophes … Et, de même, ne cherchez pas ma patte derrière chaque tragédie de l'histoire de la course. J'ai de multiples talents, mais je ne peux être partout. Et, de toute façon, ce ne serait pas nécessaire, car il y a l'homme et ses erreurs de conception, ses fautes de pilotage, ses passions exacerbées. En revanche, ce que j'aime bien, c'est me greffer sur ces faiblesses humaines et en amplifier les conséquences.
- Vous pouvez nous donner un exemple ?
- Plusieurs, si vous voulez. Tenez, cette voiture orange qui perd son capot sur un circuit anglais désaffecté et va s'écraser sur le seul poste de commissaire en béton encore debout. Le capot, ce n'était pas moi, le reste si. Et ce pilote mexicain particulièrement audacieux qui s'est tué en Allemagne ? un fait de course, son accident ? à la base, oui mais il y avait le parapet d'un pont auquel j'ai voulu donner ce jour-là une fonction autre que celle qu'il assumait quotidiennement. Vous voyez ? En fait, ce que vous appelez de la malchance ou un hasard malheureux, c'est moi.
- Alors, j'imagine que Le Mans 55 c'était vous aussi ?
- Eh bien non ! je n'y suis pour rien. Bien sûr, je pourrais faire le malin - si j'ose dire - et prétendre le contraire, vous n'y verriez que du feu ; mais c'est un entretien à cœur ouvert, je vous ai promis la vérité et il m'arrive de tenir mes promesses … Non, Le Mans 55 ce n'était pas moi. Ce jour-là, c'est le hasard qui est responsable de cet extraordinaire enchaînement. Cela dit, je n'aurais pas fait mieux, j'en suis encore vert aujourd'hui.
- Vous intervenez moins ces dernières années, semble-t-il ?
- C'est vrai, tout cela m'intéresse moins, sans doute me suis-je lassé. Et puis, vous ne me facilitez pas la tâche avec vos mesures de sécurité : cela réduit la part du hasard et de l'impondérable, mais aussi la mienne. Il m'est de plus en plus difficile de trouver une place. De temps à autre, j'essaye quand même de retrouver le frisson d'autrefois, comme à Imola ce fameux 1er mai. Je me suis bien amusé ce week-end-là ; à tel point que j'ai été tenté de recommencer très vite, dès la course suivante. Mais j'ai quitté Monaco après les essais, j'ai eu peur que cela devienne une drogue et que je ne puisse plus m'en passer. Et puis, il faut quand même vous laisser souffler un peu, il ne faut pas casser le jouet.
- Justement, vous risquez de provoquer l'arrêt des courses en exagérant.
- C'est vrai, d'ailleurs c'est arrivé. Rappelez-vous cette course à travers l'Italie et cette Ferrari qui fait 15 morts. Ca m'a bien plu sur le moment, mais cela a sonné le glas de cette épreuve. J'avoue que ça fait partie de mes regrets. Le pneu aurait éclaté de toute façon, mais j'aurais pu faire en sorte que cela arrive dans une portion sans spectateurs.
- Mais pourquoi ? pourquoi jouer ainsi à semer la mort et la désolation ?
- Ah, je m'attendais à cette question …, et ça me rappelle de jeunes Anglais chevelus et la ritournelle qu'ils m'avaient consacrée : "what's puzzling you is the nature of my game" ; ça vous dit quelque chose ?
- Oui, mais moi, je n'éprouve aucune sympathie pour vous.
- Je peux le comprendre et je ne m'en formaliserai pas. Revenons donc à votre question : pourquoi tout cela ? je pourrais vous dire simplement : n'oubliez pas qui je suis. Mais ce serait un peu court. Aussi ajouterais-je ceci : parce que je le peux, tout simplement. Vous pouvez le comprendre, non ? L'homme n'est-il pas cette créature qui ne peut s'empêcher de repousser ses limites ? qui s'efforce d'augmenter son emprise sur la nature ? qui fait tout ce qu'il est en mesure d'accomplir, au mépris des considérations…, comment dites-vous ?…, éthiques ? et ce quoi qu'il lui en coûte ?
- Certes, mais la plupart du temps, c'est dans un but louable. - Cela dépend du point de vue. Or, vous imaginez bien que je n'ai pas le même que le commun des mortels. Et quand bien même, les catastrophes et les horreurs issues de projets aux visées nobles sont une remarquable constante de l'histoire humaine. Mais, tenez, à propos de nobles intentions, et pour revenir à la course, figurez-vous qu'il m'est aussi arrivé d'exercer une influence positive.
- Vraiment ? j'ai du mal à le croire.
- Mais si. Et d'ailleurs, je me demande si certains ne s'en sont pas aperçus. Ainsi, il m'est arrivé de lire sous la plume de certains de vos confrères que tel ou tel pilote, survolté ce jour-là, avait conduit, je cite, "comme un possédé" ; ils ne croyaient pas si bien dire …
- Pourquoi m'avez-vous proposé cet entretien ?
- Je ne sais pas trop, à vrai dire. Disons que j'aime bien Mémoire des Stands, j'y jette un œil régulièrement, ça me rappelle le bon vieux temps. Après tout, vu sous un certain angle, ce blog, c'est un peu le récit de mes exploits, non ?
- Si ce sont bien les vôtres ; car qu'est-ce qui me prouve que vous êtes bien celui que vous prétendez être ?
- Bonne question ! et que j'attendais, évidemment. Je pourrais vous demander de me croire sur parole, mais je comprends que vous ayez besoin d'une démonstration tangible. Aussi, levez-vous et allez ouvrir la porte en face de vous.
- (………………………)
- J'ai l'impression que vous êtes un peu secoué, rien d'étonnant à cela. Je vous propose donc de mettre un terme à cette entrevue. Je suis ravi d'avoir fait votre connaissance et ne doute pas que vous retranscrirez mes propos avec soin. Au plaisir de vous revoir un jour, peut-être …


Olivier Favre


488412513.JPGTant que l'on croyait au Diable, tout ce qui arrivait était intelligible et clair ; depuis qu'on n'y croit plus, il faut à propos de chaque événement, chercher une explication nouvelle, aussi laborieuse qu'arbitraire, qui intrigue tout le monde et ne satisfait personne.
(E.M. Cioran - De l'inconvénient d'être né)




Par ici, je vous prie
© Marc Ostermann (www.pilotesdelegende.net)
MdS et Olivier Favre remercient chaleureusement l'artiste pour avoir exécuté l'oeuvre illustrant le présent texte 

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mardi, 25 décembre 2007

Repas de Noël aux "Forges"

ecac0caa31c800fc41a895f4dfbb8d26.jpgSur le coup de midi moins le quart, le vieil homme donne un tour de clé, s'assure d'un mouvement sec du poignet que la porte est bien fermée (Dame, de nos jours on vole bien le cuivre des fils du téléphone, ou les plaques d'égout, aussi quelqu'un pourrait estimer que mes coupes ont quelque valeur, mais personne ne sait qu'elles existent, et Dieu sait que c'est que je fais tout pour que ça continue). Il entreprend de descendre les deux étages qui séparent son réduit du plancher des vaches, agrippant un maigre bras à la rampe.

Sa vue, oui sa vue constitue son handicap majeur, qui le clouera bientôt à son fauteuil quand sa rétine abandonnera le terrain à la peau qu'étend insidieusement par-dessus la cataracte. Ce n'est pas tant la fatalité de l'obscurité qui l'affecte que de lui savoir interdits les couchers de soleil prisonniers des câbles du pont suspendu dans lesquels il s'immerge des heures entières les soirs d'été, son fauteuil tiré près de la fenêtre.

La place des Marronniers est parsemée çà et là de cadavres de Guiness qu'en ce matin de Noël les fêtards du McCool pub ont abandonnés dans leur fuite vers des horizons plus chimiques. Le vieil homme bute sur une seringue. Il s'installa sur cette place, et par la même occasion dans cette ville, en 1966, après deux semaines dans un pays appelé coma où un accident de la route lui avait payé un aller simple, voyage anticipé deux ans auparavant d'une cabriole à Monza sur une grosse Maserati à moteur avant. Il décida alors que sa vie se limiterait à la vitesse d'un homme à pied, six km/h au fil de la Loire.
Au milieu des années soixante, la place des Marronniers - il y avait emménagé au numéro 6, un deux-pièces avec vue sur le fleuve -, bruissait, le matin de Noël, des fidèles qui se rendaient, endimanchés, à l'église St-Jacques. Monsieur André mesure la dégradation de la société à l'aune de ce baromètre-là.

Il prend par la promenade de la Loire, tournant le dos au pont qui vibre au passage d'un poids-lourd. De temps en temps, les soirées d'été, il s'y balade pour ressentir des émotions enfouies, qu'il s'interdit à l'ordinaire car trop vives encore, au passage des motards qui se tapent des runs sauvages jusqu'au carrefour des Fouchards, quand ils savent les pandores couchés. La D955 a des airs de Hunaudières, avec ses deux bosses que la DDE n'a pas éradiquées car la DDE croit qu'on y roule à 90 à l'heure maxi. Chaque année, on ramasse un gars à la balayette.
Pourtant agé de 88 ans, le corps de Monsieur André est encore habité par son double, un gamin de 29 ans qui saute dans sa Gordini et fait le tour du Circuit du Lac tandis qu'à la terrasse du casino les élégantes qui prennent les eaux le désignent à leur julot en disant Le 44 sur la petit voiture bleue c'est ce beau gars qui dînait à côté de nous, André... mais le reste du nom est avalé par l'enfer. Au dos du programme est marqué "Moulinex libère la femme".

Monsieur André longe la salle de la Chaussade, étrange bâtisse moderne qui n'a rien à faire dans cette ville empierrée dans son passé, tourne à gauche, traverse l'esplanade sous laquelle un lacis aquatique symbolise les errances du Loing avant de se jeter dans les bras de la Loire, aborde enfin la rue St-Agnan en longeant l'imposante église du même nom. Il vérifie son bracelet-montre, 11 h 58, encore deux minutes avant de pousser la porte des "Forges". Avec l'âge, Monsieur André s'est construit des repères, a érigé des guides pour que sa vie ne se perde pas en chemin. Ne jamais entrer dans dans un restaurant avant midi, ni après. Jadis son existence avait été construite sur le temps. De cette lutte contre son écoulement lui restent des manies de vieillard. Cette montre, au verre étoilé, au cuir si usé qu'il va s'effilocher dans la minute, est tout ce qui fut retiré d'une voiture en feu. Avec lui. Elle marche toujours. Comme lui. Elle lui survivra.

Denis l'accueille. Tiens il s'est fait beau, a laissé tomber le tablier pour son costume de réception ; son air a changé. Monsieur André, votre table habituelle ? fait-il en lui désignant la table en fenêtre qui donne sur l'arrière de l'église St-Agnan et qu'il fait sienne une fois l'an, pas davantage mais pas moins, le jour de Noël. Le patron des Forges a même, semble-t-il, mis au rencard son léger parler berrichon au profit d'une sorte de novlangue comme celle qu'on utilise dans les bulletins d'information régionale de France 3. Recevrait-on une gloire locale en ce jour de Noël, s'interroge le vieil homme en donnant son manteau à Cathye, sortie du bureau d'accueil, tout sourire, le verbe avenant.

Dès qu'il a commandé un gratin d’écrevisses au riesling que suivront des frécinettes rôties et flambées au rhum - ici on commande son dessert au début pour donner le temps à Denis, maître-pâtissier, d'officier à l'aise -, Monsieur André s'abîme dans ses pensées. Toujours les mêmes blessures que seuls le cours de la Loire, la paix séculaire de ce coin oublié par le temps parviennent à panser. Quelque chose cloche ici, mais quoi ? Même la jeune fille de la maison prends des airs de conspiratrice, s'attardant sans raison dans la salle à manger dont Monsieur André est le seul client, déplaçant un vase, redressant la mise d'une table.

Au travers de la grande baie, il contemple le travail d'un merle nichant dans un platane, apportant toutes les cinq minutes un ver pêché sur les bords de la Loire à sa couvée. Aucun trafic sur la RN 7 qui passe sous la fenêtre, coupant en deux la petite bourgade plongée en ce jour de Noël dans une torpeur de fin du monde. Sauf une Jaguar 420 qui glisse, fantomatique ; il l'aperçoit de temps à autre à la nuit tombée.
Chacun chez soi devant sa dinde. Le chez soi de Monsieur André est claquemuré derrière son cerveau ; nul n'y a accès.

Des bruits à l'étage le ramènent au XXIe siècle, dont rien de bon n'est à attendre, alors que son oeil intérieur recevait le drapeau à damiers de Maurice Mestivier comme sa Ferrari gagnait le Grand Prix de Paris à Montlhéry ; c'était quand, en 60 ? en 61 ? putain de mémoire... au milieu du siècle précédent en tous cas, un siècle de ricin, de petites femmes, d'autos qui ressemblaient à des autos.

Mémoire des stands...
(Quelqu'un a parlé de mémoire à l'instant ou je pensais à ça, c'est amusant).
Trois personnes se présentent en salle, pas des jeunesses, précédées par Cathye et Denis qui les guident jusqu'à sa table. Manifestement on veut les lui présenter. Qui peuvent-ils bien être ? Un petit gros à l'accent du Midi, un vieux à la peau mate, un Latino ou quelque chose d'approchant, et le troisième, une sorte de vieux cow boy dégarni au cheveu rare, savamment ébouriffé pour faire croire à 15 ans de moins. C'est lui qui parle et déjà, d'instinct, monsieur André sait qu'il ne va pas aimer, mais pas du tout. Il donne son nom, Patrice Wattan, dit qu'il gère un blog sur Internet, Mémoire des Stands (Monsieur André n'a compris jusqu'à présent que le mot "gère", mais laisse faire car il est poli), et quel merveilleux cadeau de Noël c'est d'avoir retrouvé l'immense André... (son nom est couvert par une bétaillère qui dévale la rue de l'Amiral-de-Boissoudy, adjacente), grâce à Denis et Cathye chez qui il séjourne pour les vacances et qui lui ont parlé d'un ancien coureur automobile, Monsieur André quelque chose, qui déjeune chaque jour de Noël depuis 1967 dans ce restaurant qui était alors un Routier et c'est maintenant l'hôtel-restaurant les Forges.
Puis avant que Monsieur André réagisse, il lui désigne les deux vieux demeurés en retrait, Invités spéciaux de l'hôtel, comme vous, Monsieur André, précise Denis qui ajoute que cet instant a demandé six mois de travail, d'enquêtes et de pourparlers pour qu'il ait simplement lieu.

Monsieur André se lève (il vient de reconnaître ces deux-là), repoussant la table avec vigueur au moment où un commis apporte son gratin d'écrevisses. Messieurs, c'est une regrettable méprise, vous me prenez pour un autre, je suis André Vermont, voyageur de commerce en retraite ! lance-t-il en claquant la porte.
L'air a fraîchi. Il a faim, en dépit de cet "incident" qui, il le sait, ne le lâchera plus même s'il n'en parlera à personne. Comment ont-ils su ? Comment ont-ils osé le violer ainsi ?

Remontant son col, Monsieur André franchit le petit pont de pierre devant le cinéma Eden et cingle vers le "Pause Café", il doit bien leur rester un croque-monsieur...

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vendredi, 07 décembre 2007

Le rendez-vous de Salvatore

salvatore.jpg

Il est un peu plus de 7 heures quand Salvatore quitte la modeste maison qu'il a construite il y a bien des années de cela. Il a deux heures pour parcourir le chemin, c'est plus qu'il n'en faut normalement. Mais les sentiers de ces montagnes peuvent être piégeux pour ses vieilles jambes. En s'éloignant à pas lents sous un ciel couvert, il entend Tazio qui jappe désespérément pour le convaincre de l'emmener, comme tous les autres jours de l'année. Salvatore s'est laissé attendrir une fois, il est parti à son rendez-vous annuel accompagné de son chien ; ce ne fut pas une réussite : une fois arrivé sur place, Tazio n'a pas, comme son maître, apprécié ce qu'il voyait et – surtout – entendait. Inquiet, il n'a cessé de gémir et d'aboyer, de sorte que la journée particulière de Salvatore s'en est trouvée gâchée. Hors de question de recommencer. D'autant plus que le rendez-vous de cette année pourrait bien être le dernier. Il y a son âge à lui, bien sûr : 74 ans, ce n'est pas rien et ça commence à se voir. Mais, c'est surtout elle qui n'en a sans doute plus pour longtemps. Elle est de sept ans plus jeune, mais on la dit en sursis. Oh, on le dit chaque année, c'est vrai, mais cette fois la menace semble se préciser. Il l'a encore entendu hier à la radio : c'est peut-être bien la dernière fois qu'il la voit.
Tout naturellement, il repense alors à ce jour lointain où son père l'avait emmené voir ces monstres qui venaient tourner sur l'île pour la première fois. Pour un gamin de 7 ans, quel choc ! Il s'en souvient encore très nettement. Il y eut dès lors pour lui un autre Noël, en mai, qu'il était inconcevable de rater. Et, de fait, jamais depuis ce jour il n'a manqué son rendez-vous avec elle. Elle, elle lui a fait faux bond plusieurs fois. Mais, bon, ça se comprend, c'était la guerre, il y avait d'autres priorités.

Aïe ! Distrait quelques instants par le souvenir des heures sombres d'il y a trente ans, Salvatore vient de trébucher sur une racine. Ma, basta ! mieux vaut songer à ce qui l'attend aujourd'hui : tout en cheminant dans la forêt, il se remémore alors celles qu'il va voir défiler dans peu de temps. Ferrari, Alfa Romeo, Porsche, Lancia, …, des noms qu'il connaît depuis si longtemps. Tiens, à propos de nom, il y en a un qu'il a entendu hier pour la première fois et qui lui échappe. C'est celui d'une marque française qui, paraît-il, conteste la suprématie du petit cheval cette année ; il se rappelle juste qu'il sonne plutôt italien, ce nom, et que ça l'a étonné. Mais les Français n'ont pas amené leurs voitures bleues, ils ont eu peur sans doute, ils ne connaissent pas cette course. Salvatore sourit : c'est vrai qu'elles peuvent en effrayer plus d'un, les routes d'ici ! Il n'y a que les Allemands qui semblent les avoir apprivoisées, même qu'ils s'y sentent comme chez eux depuis une quinzaine d'années !
Là, Salvatore ne sourit plus : combien de fois les voitures grises ou blanches ont-elles douché ses espoirs de victoire italienne ! Mais cette année, la radio l'a dit, ce sera un duel entre rouges, comme l'année dernière. Et lui, il parie sur Ferrari. Car à la Scuderia il y a Nino, un atout maître qui joue à domicile. En plus, il paraît qu'Alfa a perdu une voiture hier, lors des entraînements. Le pilote est sorti de la route et a fait une belle cabriole, selon le type qui causait à la radio.

Le vent a chassé les nuages et au sortir de la forêt c'est un soleil radieux qui fait briller les toits des maisons du village, en contrebas du chemin. Cette année encore, il va se poster à l'aplomb de la route, à l'entrée de Collesano. Il n'y est jamais seul, normal, c'est un endroit idéal pour voir la course. Mais le solitaire qu'il est ne s'en formalise guère, d'autant qu'il parvient toujours à se ménager un petit espace réservé, sur lequel personne ne viendra empiéter. Salvatore sourit à nouveau : sa gueule farouche de vieux berger sicilien n'invite pas trop à la conversation, ce n'est pas plus mal ! Ah, voici un rocher qui fera l'affaire. Il porte des inscriptions blanches sur sa face visible de la route. A la gloire de Nino sans doute, Salvatore ne sait pas lire, mais ces signes lui paraissent familiers. Après avoir vérifié que la peinture était sèche, il s'assied en réprimant une grimace de douleur, saleté de rhumatismes ! Tel un petit rituel maintes fois répété, il fouille alors dans sa besace, déplie sa serviette rouge et, soigneusement, dispose dessus pain, fromage et saucisson. Le voilà prêt. Alors qu'il débouche sa gourde, le carillon de l'église sonne 9 heures moins le quart. Il a un peu d'avance, dans une demi-heure environ la première voiture sera là au rendez-vous, pour la 57e fois.


Signé Olivier Favre


La route de Collesano © Olivier Favre

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