mardi, 25 août 2009

1969, année héroïque…

la corde à Licques.jpg


Aux quarante ans de Woodstock peace and love, rappelés partout en cette fin août, notre blog à préféré, à peu près à la même période, ceux de la première victoire au scratch de Guy Dhotel hard and speed. C'était à la course de côte de Licques 69.



Ma première course automobile à Tonnerre avec le premier prototype BBM n’avait pas été une réussite. Je terminai 3e de la catégorie proto moins de 1300, apprenant ainsi que la veille d’une course, il faut dormir et pas faire la fête avec les copains et les copines. En gros, j’avais été nul. On ne fête pas une course avant.


augwiller.jpgPour cette deuxième course, l’enjeu est important : Licques est en 1969 la seule course de côte du Nord Pas-de-Calais au calendrier FFSA ; elle draine tous les pilotes du Nord et les sponsors locaux éventuels pour notre proto BBM.
La voiture surprend jusqu’à l’arrivée d’"Augwiller", un prof de psychologie lillois et de sa splendide Carrera 6 sortie d’une remorque 4 roues fermée, tractée par une splendide Mercedes. Le tout remise notre proto inconnu au rang des 4CV protos, berlinettes Alpine et autres Porsche GR3 ou 4. La Voix des Sports ne se trompe pas en titrant en gros : "Augwiller grand et seul favori de la course de côte de Licques."

Essais libres le samedi.
Mon 1296cc a ses chevaux de 5 500 à 8 000 tm, il est très creux, non, vide en dessous : pour tout arranger, la boîte 4 vitesses R8 Major tire très très long : plus de 220 km/h en pointe. L’embrayage sert de boîte automatique pour combler les gouffres entre les rapports. Pas vraiment adapté à cette côte raide et très courte. Départ, 1e, 2e, 3e, freinage, droite en 2e, sortie en surrégime, 3e, freinage pour gauche serré en 2e, 3e, freinage pour épingle droite très serrée commandant la longue ligne droite montant raide vers l’arrivée ; faudrait une première longue pour cette épingle : je n’ai pas. Donc faut passer en seconde, ralentir le moins possible. 3e en surrégime.
L’arrivée, en fin de ligne droite se juge en milieu d’une courbe. On lève sérieusement le pied sous peine de sortie de route : un haut talus extérieur dissuade tout excès d’optimisme. Je dispose d’environ 110 ou 120 CV, de 3 vitesses et de 2 pneus arrière Dunlop racing aux flancs très hauts, récupérés chez Belkechout qui ne sait même plus de quand ils datent ! Moi, ça me permet un carrossage négatif important.

Notre proto est totalement inconnu : seul la sonorité agressive du 4 en 1, dessin Belkechout, retient quelques badauds. 
- Tiens, une BRM ! Une fois, dix fois, 
- Non, c’est une BBM, construite près d’Amiens, moteur Gordini, etc, etc. Les connaisseurs doutent : Y a jamais eu de BBM. Ouais, mais une BRM immatriculée dans la Somme ???

Montée d’essai le dimanche matin.
Comme prévu, les épingles passent mal, trop de tours dans la première pas assez dans la seconde, je fais patiner copieusement l’embrayage, l’arrivée en courbe oblige à couper l’élan… 2e au général, 1 sec 1/4 derrière la Porsche Carrera 6. Les badauds sont soudain plus nombreux autour de :
- Une BRM !
- Mais non BBM, t’y connais rien, c’est un proto, etc, etc.
- Seulement un 1296cc ? Avec un bruit pareil ? T’es sûr que c’est pas un BRM ?

Première montée de course.
Je m’applique au maximum, coupe les épingles bien à la corde, laisse filer en extérieur pour reprendre des tours. Lever le pied pour ne pas écraser les officiels à l’extérieur de la courbe d’arrivée. 45 4/10e. La Porsche a fait 44 3/10e. 
Pourrais jamais lui reprendre plus d’une seconde. Vois vraiment pas où. A moins que…

Entre les deux montées, c’est l’attente derrière la file des concurrents. Devant moi, la Porsche Carrera 6 superbe me nargue. Augwiller pérore devant sa cour au milieu des rires, le champagne coule dans de jolies flûtes. Il a tout prévu, mais nous ne sommes pas conviés. Ah si, un mot avec un geste de révérence, il se fout de moi, en plus !
- Mais passez devant, cher Monsieur !
Normalement, les "inters" sont devant les "nationaux" ! Enflure ! Comme ça, tu connaîtras mon chrono avant de partir. Je pourrais râler, mais je m’en fous. Je passe sans un regard pour les fêtards déjà victorieux. Pour gagner plus d’une seconde dans cette deuxième montée, faut voler ! S’appliquer au max dans les épingles, je reprendrai peut-être quelques dixièmes, mais pour gagner… Et je veux gagner.

passerajamais.jpg

Départ. 
Je passe mes virages et épingles comme dans un rève : limite partout, glisse légère, je mange les bordures intérieures, dernière ligne droite, je sais que j’ai gagné quelques dixièmes mais pas assez. La ligne d’arrivée, là-haut. 7 000, 8 000 en 3e ! Je serre à droite pour la courbe gauche. Faut freiner. Faudrait. Non ! Accélérateur à fond, je balance le proto comme une R8G : Dix, vingt bornes trop vite à l’entrée, se freiner après, en travers. Ca marche ! Trop bien, les roues arrière décrochent, rasent la table de chronométrage sur l’extérieur de ma trajectoire. Top chrono. Oui, mais après ? Ben, faut éviter ces talus ! Donc mettre en tête à queue d’urgence ! Lever le pied brutalement.

Dans le pare-brise, je vois les officiels debout qui se sauvent et les assis qui se bougent, merde, le proto repart en toupie, on est autour de 140 km/h en marche arrière. Débrayé, évidemment. Le manège diabolique recommence : attendre que la voiture soit en ligne, marche avant ou arrière, peu importe : freiner à fond, relâcher dès que le proto repart en toupie. Simple, non ? En ligne, on freine, sinon on attend.
A la longue, la vitesse diminue, la voiture se fatigue avant moi et tout se finit sans une égratignure pour le proto entre deux talus d’herbe à vaches.
Je n’ai pas coupé les gaz avant la ligne chrono : là, j’ai pu gratter quelques dixièmes.

licques voix du nord.jpgRedescente par la départementale, des spectateurs m’applaudissent : d’accord, j’ai fait du spectacle. J’aligne la BBM tout au fond tandis qu’on entend dans le haut parleur le rétrogradage puis le feulement rageur du flat six qui finit sa course. Couvert par le hurlement du speaker : "Dhotel sur sa BM vient de battre le record : 44 secondes ! "
Augwiller a fait 44 2/10e. Il ne reste pas pour la remise des prix : il est déjà rentré à Mouvaux, le prof de psy, quand nous sablons, nous, le champagne offert par la municipalité avec coupe et mon premier chèque de remise de prix. Dans La Voix du Nord et La Voix des Sports, lundi, un gros titre barre toute la page sport auto : "Dhotel et sa BBM gagnent la course de côte de Licques ! "

Puis ce sera FR3 Lille, mon premier maquillage (léger, très léger), premier interview. Et surtout, dans le mois de septembre, six commandes fermes avec acomptes pour des protos ! Pierre Bertin-Boussu et moi, on n’avait pas prévu ça. Il lâche son entreprise de transport, j’arrête mes études dentaires : c’est dit, lui sera constructeur de proto et moi pilote. Il suffit de trouver un grand local, un soudeur de haut niveau, un copain dessinateur industriel nous rejoint. C’est parti. Avec quel argent ? Aucun. Suffit de ne pas se payer, de faire trop d’heures, de rigoler de nos problèmes insolubles, de tenir les clients furieux des retards.

Mais ceci est une autre histoire : celle d’une création d’entreprise après une victoire au scratch.




Course de Côte de Licques . Licques (Pas-de-Calais) . 7 septembre 1969
www.licques40.c.la




Guy Dhotel

Voir aussi Trois côtes saignantes




Guy Dhotel tient la corde à Licques
© Adolphe Conrath
La Porsche Carrera 6 d'Augwiller (Montlhéry, Coupes du Salon 69) © Gérard Barathieu (Autodiva, topic "Porsche Carrera 6 1966-1974")
Ça ne passera jamais !, archives Guy Dhotel

Commentaires

Un grand merci guy pour cette tres belle histoire , comme quoi une victoire n est jamais acquise avant la fin de la course et le baisser du drapeau ...

Ecrit par : tonton néné | mardi, 25 août 2009

Guy, en fait c'est toi l'inventeur des fameux Do-Nuts après la ligne d'arrivée ! Ils peuvent se rhabiller les Hamilton, Bourdais, Tracy et autres ...

Ecrit par : Christian Magnanou | mardi, 25 août 2009

Très belle écriture.

Sinon, c'est Zanardi qui est censé avoir inventé les donuts pour fêter une victoire.

Ecrit par : Joest | mardi, 25 août 2009

Guy,
Toujours en 1969, l’année héroïque, vous étiez devant J. L. Therier sur Alpine 1300S à Belbeuf, et de 3 secondes … il avait fait une plus grosse fête la veille ou quoi ?

Ecrit par : AG | mardi, 25 août 2009

AG,
C'est exact mais Jean-Luc avait une Alpine qui pesait au moins 100 kg de plus que la BBM. En plus, notre proto était très bas: 96 cm hors tout contre 1.13 m pour la berlinette, et la différence de hauteur de centre de gravité était encore plus grande.
Il n'empêche que j'étais très fier quand le plus grand rallyeman est venu me voir en rigolant, comme toujours et me dire quelque chose comme:
"Ben mon salaud, t'as allumé!"
J'ai eu l'honneur de connaître -un peu- Jean-Luc quand il s'arrêtait à Amiens lors de ses rallyes dans le Nord (en particulier les "Routes du Nord" ) , j'ai toujours eu une grande admiration pour ce pilote hors-pair, qui ne se prenait jamais au sérieux et faisait passer sa carrière après ses amis. Un exemple rare.

Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 26 août 2009

Nos amis de coursedecote.xooit.fr s'intéressent à la note de Guy :
http://coursedecote.xooit.fr/t487-Course-de-cote-de-Licques-1969.htm
Et ceux de Alpine Racing Debarre aussi :
http://alpineracingdebarre.over-blog.com/article-35310143.html

Ecrit par : Mémoire des Stands | mercredi, 26 août 2009

M.DHOTEL écrit comme il conduit: avec les tripes. Chapeau!

Ecrit par : Bernie | mercredi, 26 août 2009

Soixante-neuf, c'était chaud...Je ne crois pas me tromper en affirmant que Guy était plus "Rocker" que "Mod's"...

Ecrit par : Francis Rainaut | mercredi, 26 août 2009

Quoi de plus naturel qu'une série de têtes à queues en cette année héroïque ?...
Vous nous parler de l'exemplaire JL Thérier, mais qu'est devenu le fiers à bras nordiste avec sa Carrera ? Avez vous eu d'autres occasions de lui faire modre la poussière ?

Ecrit par : etienne | mercredi, 26 août 2009

Etienne,
Votre jeunesse probable vous excuse: Jean-Luc Thérier a été un type adorable, tout sauf un fier à bras, le premier champion du monde des rallyes, sans couronne puisque le titre était réservé en 1973 aux voitures (Alpine) et le pilote le plus "diaboliquement" habile. (demandez à Jean Ragnotti qui n'était pas un manche non plus!) Capable de faire un premier passsage sans reconnaissance à un dixième du meilleur temps possible.
Nous nous sommes quelquefois rencontré "chez Valentin" un bistro amiénois où il n'était pas plus fier que tous les autre attablés, pilotes de rallye inconnus ou gloires locales, pour le seul plaisir de partager un bon moment et nnoitre passion commune.
Jean-Luc Thérier est gravement malade et son accident au Paris-Dakar a mis fin à une carrière d'exception. Il a été grièvement touché" dans sa chair et dans son moral. Ce serait trop long, mais sachez qu'il a été abandonné par ses employeurs et a été obligé de fermer son garage. Entre autres. Jean-Luc? Un des plus grands pilotes de rallye et un type tellement sympa ! (Sauf s'il était très pressé de regagner "son" Neuchatel-en-Braye)

Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 26 août 2009

Etienne, Mille excuses, je me suis enflammé en défendant Jean-Luc Thérier qui est et reste pour moi un exemple. J'avais oublié "Augwiller". Il a parait-il fait quelques autres courses mais je ne l'ai jamais croisé une autre fois.

Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 26 août 2009

Guy : vous avez rectifié de vous même, le fiers à bras que j'évoquais était évidemment le second, et non pas JL Thérier. Désolé d'avoir semé le trouble...et merci à vous pour votre témoignage sur JL Thérier.

Ecrit par : etienne | jeudi, 27 août 2009

Merci encore à Guy Dhotel pour ce récit, toujours précis, documenté, et ses photographies et bonjour à tous. Oui, se "faire"une Porsche Carrera 6 avec un 1300cc c'est quelque chose...d'exceptionnel. Mais qu'il est beau ce proto BBM; 0m96cm au haut du pavillon, la voiture de Henri Ford II avec ses 40 inches est battue! "Chaud" les tables des Chronomètreurs et Officiels en "haut", la ligne d'arrivée passée...il fallait le faire de ne pas "couper", mais surtout ne rien heurter et ainsi sauver l'auto!. Bld Bineau, notre rencontre furtive, dont tu ne te souviens pas, c'est pas un reproche, je crois me rappeler que c'était un proto de couleur Noire, type groupe C, une barquette, très belle, j'en suis suis sûr. Ce proto n'était-il pas propulsé par un moteur "BM" 4 ou 6 "pattes" en ligne? Etant voisin, habitant le plateau de Vanves en 75 mi-76, j'étais aller voir les ateliers BBM qui, je crois me souvenir, étaient très proches, à Issy-les-Moulineaux, sauf erreur. Il s'y construisait alors, une version routière fermée, peut-être très éfficace sur le plan aérodynamique, type Maserati
"Camionnette"...en plus haut "sur pattes", ne dégageant pas l'impréssion de puissance de son illusttre ainée, mais qui, pour dire, n'était pas très esthétique. J'y avais rencontré alors Bertin Boussu le concepteur, sauf erreur. Pour revenir au Proto de 1969 qu'il était beau! Dommage qu'il n'ait jamais été produit en petite série! La première photo, l'épingle droite, la position de ton auto est belle, éfficace, sans dérapage, or quand l'on n'a pas de "chevaux" il est impératif d'être "propre" pour faire un Chrono! Ce n'est pas à toi, auquel je n'ai absolument rien à apprendre qui, je l'espère, me contredira. La deuxième photo; le gauche tu y semble "vite" en "sortie" avec une légère remise en ligne, (rendre la main exactement), voire léger contre-braquage, afin d'y appliquer le plus tôt possible tous, le peu..., des chevaux disponibles. Je pense que tu n'as pas pas manqué de voir que tu y avais "frisé la correctionnelle" à la sortie de ce gauche qui semble vite, en plus!. En effet, la paille à même le sol, en "tapis", ce n'est pas à toi que je vais révèler celà, si tu l'avais, plus que de mesure, "tutoyée", tu te serais retrouvé comme sur du verglas...Bravo Champion et encore merci pour tes explications et tes belles photos.

Ecrit par : François Libert | jeudi, 27 août 2009

Toujours un bon moment la lecture des souvenirs de Guy Dhotel.

Ecrit par : L'étroit mousquetaire | samedi, 29 août 2009

Merci, "étroit mousquetaire", c'est sympa. On doute souvent quand on écrit.

François, la photo d'amateur prise sur la ligne d'arrivée EST le début de la série de tête à queue. Elle est déjà "levée du cul" parce que j'ai levé brutalement le pied de l'acccélérateur. Vu avec le recul, c'est vrai que ça passait juste!

Ecrit par : guy dhotel | samedi, 29 août 2009

Nos amis des "Belles Alpines du Nord" s'intéressent à la note de Guy :
http://lesbellesalpinedunord.aceboard.fr/273392-6080-4273-0-course-cote-licques-aout-2009.htm

Ecrit par : Mémoire des Stands | dimanche, 30 août 2009

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