samedi, 11 juillet 2009
Les Bleues à Croix-en-Ternois

Grâce à la magie du site Copains d'avant, ma femme, que le TTDCB affûble depuis plus de trente ans du sobriquet de Vicomtesse [1] retrouva trace d'une ancienne amie perdue de vue depuis longtemps.
Rendez-vous fut fixé dans le paddock du circuit de Croix-en-Ternois, où se déroulèrent les 20 et 21 juin dernier les Trophées Gérard Jumeaux.
La dame se nomme Carole Noblet, elle est la petite-fille de Charles Benoit, le fondateur de la marque Motobécane, et la fille de Jean-Claude Noblet qui dirigea cette affaire jusqu'à sa vente à Yamaha en 1983.
Carole était invitée d'honneur du meeting, rendez-vous annuel de bécanes vintage et avait la charge de donner le départ des manches ouvertes aux motos françaises.


Le Motobécane Club de France [2] accueillit chaleureusement le béotien que je suis et lui fit découvrir le petit monde de la moto ancienne. Avec beaucoup de respect, on me montra des Velocette, des Vincent, des MV Agusta, et toujours avec respect mais teinté de la méfiance que l'on doit garder pour un rival direct, de très belles Terrot. On me dévoila une par une les motos du club, notamment une 125 S Compétition client en me décrivant par le menu les différences notables apportées par le service course pour rigidifier le cadre, affûter le moteur, alléger l'ensemble. J'avais l'impression d'être chez Pygmée ou chez Tecno.
On me présenta des figures, Patrick Negro et Claude Thomas en particulier.
Patrick Negro, journaliste, rédacteur, historien des autos et motos anciennes tenait ce week-end le micro de speaker de l'épreuve, une sorte de Jean-Louis Mathieu perdu en terre d'Artois. Entre deux interventions au micro, sur la pré-grille, donc dans l'environnement strident des monos et des bis que l'on chauffe, il réussit à me raconter en vrac que le procès fait à Louis Renault sur son comportement durant la Seconde Guerre mondiale est injuste, que tout est de la faute de la CGT, de Jacques Duclos, et du pacte germano-soviétique et que François Lehideux, le neveu de Louis, portait parfaitement son nom.
Toujours sur la pré-grille Patrick Negro m'expliqua la conduite exemplaire de la famille Peugeot durant la Résistance et sa trouvaille pour que leurs usines soient inopérantes pour les Allemands sans avoir eu à les détruire, me raconta l'histoire des marques sous l'Occupation, me désigna du doigt un pilote sur sa machine et me conseilla de m'entretenir avec lui en ajoutant pour me convaincre que cet homme, Claude Thomas, anonyme sous son casque, avait gagné le Bol d'Or en 57 et ceci exactement sur la même machine qu'il chevauche aujourd'hui.

Le rendez-vous d'après la course avec Claude Thomas et sa Motobecane 175 de 1955 dans son jus fut un joli moment. Quelqu'un qui attaque à 75 ans comme il y a 50 ans mérite quelques lignes dans MdS.
Sa moto achetée à Motobécane en 1955 et repeinte en bleu alors qu'à l'époque la marque s'affichait en marron (Terrot en noir) est restée complètement dans son jus, on peux y voir les stigmates de toutes ces années de compet, comme l'usure de la peinture sur le réservoir au niveau des genoux du pilote et les rayures sur ce même réservoir. Rayures que Claude Thomas s'empresse d'expliquer afin de s'en décharger sur son coéquipier Hébert qui chuta lors de leur premier Bol d'Or en 1955. Chute qui ne les empêcha pas de terminer et de se classer 19e au général et 3e dans leur catégorie, exploit remarquable dans la mesure ou c'était leur première participation a une compétition.
Une heure passée à l'écouter dans le paddock de Croix à côté de son petit camping-car où sa femme remplit sans lever le nez des montagnes de mots croisés, est une heure d'anecdotes débitées au rythme d'un Grand Prix moto.
Celle des côtelettes attachées au cou de Venin afin qu'il se sustente pendant la course ; la chambre à air qui sort du bas de la combi afin qu'il pisse sans descendre de sa moto ; l'accueil rigolard des membres du club de Châtillon lorsqu'il débarque en culotte de golf pour, à la fois et en même temps, adhérer au club, prendre sa licence, et s'inscrire au Bol d'Or alors qu'il n'a encore jamais couru. Son heureuse surprise au premier démontage d'une culasse Motobecane de série, de voir "qu'il y a d'la place là-d'dans" et de gagner des chevaux en rabotant et polissant pendant des heures dans le cagibis de ses parents à Drancy.
Il se souvent avoir foutu à la porte le directeur commercial de Motobécane qui venait lui expliquer que dans la vitrine d'un agent d'usine respectueux de la marque et de l'enseigne, c'était des mobylettes qu'il fallait voir dans la vitrine, pas des motos de course, fussent-elles des Motobécane. Ce directeur, Monsieur Avramidis était grec d'origine, Claude lui conseilla donc d'aller se faire voir dans sa famille et le soir même il décrochait l'enseigne du fronton de son magasin. "Merde, c'est qui l'patron".
Et puis son émotion lorsqu'il raconte les nuits sur le 6,3 Km de Montlhéry et la surprise de l'entendre réduire ce circuit à 3 virages, la bretelle de Couard, la Ferme et le Faye. Les autres étant passés à fond, la grande courbe Ascari et l'anneau passés plein gaz. Pas de chicanes, que de la pureté.
Sa victoire dans sa catégorie au Bol d'Or 1957, il la raconte avec nombre de détails bien que je ne la retrouve pas dans les archives du Bol de cette année-là ou l'on donne l'équipage Agache et Guignabodet vainqueurs de la catégorie 175. Une enquête nous donnera le fin mot de l'histoire.

Trophées Gérard Jumeaux . Circuit de Croix-en-Ternois . 20 et 21 juin 2009
www.tropheesjumeaux.com
Jean-Paul Orjebin
Images © Jean-Paul Orjebin
10:10 Publié dans Mauto | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
| Tags : moto, trophées gerard jumeaux, circuit de croix en ternois, carole noblet, patrick negro, claude thomas, motobecane |




















Commentaires
Que du Bonheur!, pardon q'un Grand Bonheur que ce récit de Jean-Paul Orjebin! Merci à lui.
Ecrit par : François Libert | samedi, 11 juillet 2009
Jean-Paul, vous devez un grand merci à votre épouse: cet article est rare. Peu de gens savent que Motobécane, ainsi que Terrot, ont construit des modèles de sport, : leur seul tort fut de le faire trop tard et surtout trop timidement.
Je me permets une seule petite rectification: Début 1960, les modèles sport 175cc de chez Motobécane étaient rouges et les Terrot "sport" (175cc Rallye) bleu france. (J'en ai rèevé devant la vitrine d'un marchand de cycle, puis j'ai eu le paisir d'avoir et de piloter une de ces 175cc Terrot Rallye, qui, avec un traitement personalisé, passait facilement le 140km-h chrono avec une tenue de route excellente.
Làs, les Morini italiennes étaient trop rapides pour les Françaises dont ces versions furent le chant du cygne.
Les deux Anglaises en photo représentaient le sommet du "British Art":
La 1000 Vincent, dont le créateur avait réalisé un moteur si extraordinaire qu'il en oublia de mettre un cadre autour. Cette tueuse de motards, eut vite le terrible surnom de "black widow"
Et la Velocette, symbole de la résistance ilienne à toute évolution ! Malgré son monocylindre démesurément haut et son architecture aussi figée que celle des Morgan, réussissait encore en fin des années 60 à allumer nombre de "gadgets japonais."
Votre note nous rappelle que les motos françaises auraient pu (ou du?) figurer dans les meilleures sportives et n'étaient pas que de tristes transporteuses marrons ou noires.
Ecrit par : guy dhotel | samedi, 11 juillet 2009
Belle histoire ! Ca sent vraiment le ricin sur l'herbe de Croix !
Les motos et surtout les motards et les motardes - celles qu'on a dans le nez à cause d'un regard bleu - apportent plus d'humanité, de vérité, de cœur, de jeunesse, d'huile.
Sans doute le manque de petites roues stabilisatrices et de caisse acier tout autour y est pour quelque chose. Le contact avec le bitume c'est comme le contact avec la terre. Ca vous fait les gens.
Ecrit par : Hubert Baradat | dimanche, 12 juillet 2009
Je ne savais pas que le masculin de vicomtesse de charme était viconteur de talent-et qu'est ce qu'ils se racontent des histoires de motocyclettes dont ils nous dont profiter. Merci
Ecrit par : Pascal bisson | dimanche, 12 juillet 2009
Gianpaolo, je rentre à l'instant d'un endroit sans internet et je découvre votre belle chronique à deux roues; un seul regret, celui ne pas avoir partagé cette journée in situ avec vous ! Bientôt sans doute à Montlhéry ? Mais nous en reparlerons ... Mes hommages à la Vicomtesse !
Ecrit par : Christian Magnanou | jeudi, 16 juillet 2009
Tout à fait d'accord avec le commentaire sur la 500 VELOCETTE.
Je roulais en japonaises HONDA 350 et 750 au tout début des années 70.
Cette "antiquité" était impossible à suivre sur les routes autour de grenoble.
Ecrit par : Bernie | jeudi, 06 août 2009
Bonsoir,
Je profite de cette note excellente sur une histoire de la moto pour vous signaler qu'un éminent spécialiste de la Motocyclette ancienne est intervenu une fois sur MDS bien qu'il le lise régulièrement car, à ses yeux, ce blog est bien écrit et très intéressant.
Bernard Salvat ainsi que son équipe font un superbe travail avec leur revue "Le Motocyclettiste" que je conseille vivement à tout amateur de motos anciennes et notamment françaises.
Des photos d'époque et des articles de fond..du bonheur.
Amicalement
Ecrit par : guivarc'h | dimanche, 09 août 2009
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