mercredi, 08 juillet 2009
Le pilote, le professeur et le teneur

Fable mécanique sur quelques personnages réunis en une assez longue unité de temps, réduite à rien grâce à un battement de cils.
Littéralement soutenu par vingt mille paires d'yeux, le pilote se dirige vers la Ferrari 246 qu'il a placée à droite sur la première ligne, en pole. Bien qu'il fasse très chaud, trop chaud, presque 35°, il ne souffre pas, au contraire de ses pairs Phill Hill, Jack Brabham, Stirling Moss ou Masten Gregory qui paieront en course leur faiblesse physique. Il suffit pourtant d'un cillement des yeux pour que le teneur remplace cette image par l'ambiance agreste mais désolée qui prévaut sur le circuit de Gueux à l'entame du troisième millénaire.


Une paire d'yeux suit particulièrement le pilote, greffée au visage d'un petit garçon avec la raie à droite, assis dans sa loge de piste entre son père, un ami de celui-ci et une petite fille (Une amie d'enfance confie-t-il au teneur). Le professeur est âgé d'une dizaine d'année, c'est encore un élève. Dire qu'il ne touche pas terre à quelques minutes du baisser du drapeau par Toto Roche est largement en-dessous de la vérité. Le voici appuyant sur le déclencheur de son Kodak. Un clic pour Behra, un autre pour Brooks, plus tard, d'autres encore qui ne survivront pas aux déménagements.
Nous sommes les dimanches 5 juillet 1959 et 5 juillet 2009 et vont se dérouler à la fois le Grand Prix de l'ACF et d'Europe et son cinquantenaire sur le circuit de Reims-Gueux. C'est la troisième manche du championnat du monde des conducteurs. Le pilote s'appelle Tony Brooks, physique d'Anglais chevalin à la dentition avantageuse (est-ce pour résoudre ce problème qu'il embrassa des études dentaires avant d'embrayer en course au volant de la Healey de sa mère. That's an other story). Il est quatrième au championnat, à neuf points de Brabham dont la Cooper T51 compense son manque de puissance par une maniabilité et une tenue de route hors pair.

Une Lamborghini bleu nuit barre la ligne des stands où s'est agglutinée une petite troupe que domine un nuage de cheveux blancs coiffant un visage chevalin à la dentition toujours aussi avantageuse un demi-siècle plus tard. Il est 10 h 10 sous un ciel pommelé qui ferait presque croire au paradis sur Terre. Un taxi s'immobilise un peu à l'écart dont descendent deux silhouettes cassées de trop d'années, le professeur et le teneur. Le premier n'a de commun avec sa matrice évoquée plus haut, le petit garçon accompagnée de son amie d'enfance, qu'un sens du devoir et un amour de la course de voitures intacts. Pour le reste, la vie a foré. Le teneur, lui, est un observateur discret - et opportuniste. Dame ! Il a un blog à faire tourner !
Le pilote est heureux d'être là. Il se montre attentionné, attentif à tout un chacun, signe une affiche ici, un livre là et quand le professeur lui présente une petit photo sépia le montrant sur la ligne d'arrivée, il s'en saisit, ému, la fixe un moment, félicite le professeur pour la qualité du filé et y appose son paraphe. Intense moment où l'histoire fait la roue. Le professeur est un gosse de dix ans avec la raie à droite et Le Pilote sans visage dans sa chambre. Le teneur dont c'est le boulot de sentir ces choses, de mater, de s'imprégner d'une ambiance, fait son boulot de teneur. 
Il est juste 14 h et au moment où Tony Brooks attaque son filet d'agneau à l'Auberge de la Garenne, dos à la fenêtre, il s'envole de sa pole position comme Toto abaisse son drapeau. Behra a calé s'écrie le professeur-élève car Behra est parmi ses favoris ; il l'a pris tout à l'heure en photo. Le Niçois n'est plus qu'une tâche rouge à l'extrémité de la queue du long serpent qui s'étire déjà bien après la courbe de Gueux. Madame Germont nous propose un pinot gris qui augure bien de ce que sera notre état vers la fin de l'après-midi. Il est parfait, nous ne saurions le faire reporter en cuisine, exercice hautement subtil que seul certain membre de MdS maîtrise. La 246 de Brooks, peut-être "gonflée" par rapport à ses quatre consoeurs rouges au cheval cabré, s'envole littéralement pour ne jamais être approchée. Jean Behra cravache comme un fou. Il avale un à un ses prédécesseurs comme le teneur les ours en gelée qui accompagnent son café gourmand. Il s'apprête à attaquer Black Jack pour la deuxième place derrière Brooks, intouchable à quelque 20 secondes, lorsqu'il se paye l'échappatoire. C'est trop bête fait le professeur-élève à son amie d'enfance et quand il en fait part, verre de gris en main, au teneur, celui-ci fait semblant de ne pas voir les yeux mouillés du professeur.


Frais comme un gardon, le pilote s'extrait de la voiture rouge qui fume de partout, il siffle à la foi un Perrier et le Moët et Chandon de la victoire, sa cinquième après les trois acquises en 58 et celle d'Aintree en 57. Il est revenu à cinq points de Brabham qui est troisième ; il peut être champion du monde si ça sourit comme ça jusqu'au bout, lance-t-il à Pina qu'il a épousée l'année dernière. A la même heure le pilote se glisse au volant de la Mercedes grise immatriculée en Angleterre, il est frais comme un gardon malgré un déjeuner pris chez Philippe Germont. Pina, aussi souriante, formidable, qu'en 58, grande classe, fait un dernier signe de la main et déjà Tony Brooks s'engage sur le rond-point où 50 ans plus tôt se courbait le virage de Thillois, laissant la priorité à une Xsara Picasso. Il aura gagné à Reims, Spa et au Ring glisse le professeur au teneur tandis qu'ils attendent le taxi pour la gare de Reims. Le teneur aime ce genre de réplique.

Grand Prix de l'ACF et d'Europe . Circuit de Reims-Gueux . 5 juillet 1959
Cinquantenaire de la victoire de Tony Brooks au GP de l'ACF 1959 . Circuit de Reims-Gueux . 5 juillet 2009
Grâce soit rendue à Alain Paqueraud, instigateur de cette rencontre, que Tony Brooks désigne comme l'homme du jour.
Images © Pr Reimsparing (photos sépia), MdS (photos contemporaines), DR (Brooks buvant le champagne)
10:10 Publié dans Circuit de Reims-Gueux, Pilotes | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
| Tags : tony brooks, circuit de reims-gueux, grand prix acf, 1959, 2009, jean behra |



















Commentaires
Mais quelle rencontre !!! J'aurais aimé en être :)
Ecrit par : David Bénard | mercredi, 08 juillet 2009
Ardent défenseur, pour ne pas dire inconditionnel de Tony Brooks, inutile de vous dire comme cette note m'a ému.
Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 08 juillet 2009
Fantastic!
Ecrit par : Stefan Schmidt | mercredi, 08 juillet 2009
Plus que jamais, le premier « T » de « TTDCB » est à l’ordre du jour. Mais chut ! je n’ai rien dit, étant un peu concerné par l’épatant récit qui précède.
Je voudrais seulement rapporter ici le petit gag qui clôtura notre journée sur l’ancien Triangle magique.
Alors que, plantés sur le parking de l’Auberge de la Garenne, nous attendions l’arrivée d’un taxi, nous assistâmes, donc, au départ de Tony Brooks et de Madame, dans leur superbe berline immatriculée en GB.
Celle-ci s’engagea dans le rond-point qui a détruit toute trace de l’ancien virage de Thillois et en exécuta curieusement un tour complet avant de disparaître sur la RN 31 en direction de Reims. Décontenancé par la nouvelle configuration des lieux, notre champion avait-il hésité avant de sélectionner la bonne voie ?
Pour ma part, je crois qu’il fut plutôt en proie à un petit blocage inconscient. Après tout, le 5 juillet 59, alors que MM. Stirling Moss, Phil Hill et Jean Behra étaient partis à la faute à cet endroit même, sur le tarmac en voie de désintégration, le fringant pilote de la Ferrari numéro 24, lui, avait maîtrisé de bout en bout cette délicate manœuvre, ignorant résolument cette RN31 conduisant à Reims et qui faisait office d’échappatoire. Alors, l’emprunter délibérément cinquante ans après…
Professeur Reimsparing
Ecrit par : Professeur Reimsparing | mercredi, 08 juillet 2009
Je ne connaissais pas cet épisode, cher professeur, et cela ne fait que renforcer mon admiration pour ce grand pilote.
Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 08 juillet 2009
Bonsoir à toutes et tous !
Au-delà du compliment adressé au TTDCB et au Professeur pour la qualité narrative de la note, je voudrais envoyer mes félicitations sincères à Alain Paqueraud qui, malgré les difficultés rencontrées, a réussi a faire venir Tony Brooks sur les traces de son exploit passé.
Hélas, ayant choisi de faire tourner mon Opel Speedster dans les rues de Caen, au même moment, je ne pus être champenois.
L'essentiel est que nous vivions chacun à notre façon nos passions respectives.
Bien amicalement !
Philippe Vogel
Ecrit par : phinorman | mercredi, 08 juillet 2009
REIMS: je suis actuellement très malheureux, et tout le monde s'en fout ! Je suis obligé de ma séparer de toutes mes photos ORIGINALES d'époque de 12h, des ACF et F2, ainsi que de portraits de Nuvolari et autres plaisantins: 90% ont été prises par mon père ou moi, et les autres sont des originaux de presse d'époque. Cela va de 1933 à 1969. C'est sur Ebay, et mon psudo y est jalna11. Dès que je sais me servir de ce site, je vais vous mettre qq exemples. Mais grouillez vous, les enchères se terminent les D 12 (ce dimanche ci pour toutes celles des 12h de Reims) puis Ma 14, et D 19 juillet ! Hervé 06.15.06.36.45
Ecrit par : Hervé | mercredi, 08 juillet 2009
REIMS: qui peut me dire comment passer des photos originales sur ce site, mais sans qu'on puisse les téjlécharger, pour l'instant, car elles sont en enchères sur ebay en ce moment. Hervé racing.herve@free.fr
Ecrit par : Hervé | mercredi, 08 juillet 2009
Bonsoir à toutes et à tous,
Votre façon de décrire ce dimanche 5 juillet 2009 est tout à fait remarquable. Tout y est dit. Je me trouvais à la table de Mrs et M. Brooks ce jour là, des gens comme on aimerait en croiser plus souvent sur son chemin. Il existe une complicité dans ce couple tout à fait exceptionnelle. Je me trouvais à côté de Mrs Brooks et je peux vous affirmer qu'elle raconte l'ambiance qui régnait sur les circuits comme si elle-même avait été au volant de la voiture de son époux. Mais la conversation ne s'est pas limitée au seul sujet de la course automobile, Madame est une inconditionnelle de Marcel PROUST. Monsieur lui, n' emprunte presque exclusivement que les routes départementales et nationales. Je lui est recommandé le route Napoléon, N85. Merci encore à Alain PAQUERAUD de nous avoir fait passer ce délicieux moment.
Pascal ANGHELOVICI.
Ecrit par : ANGHELOVICI Pascal | jeudi, 09 juillet 2009
Magnifique récit d’un week-end, l’amicale complicité du teneur et du Pr y jaillie à chaque ligne.
Madame Brooks évoquant Proust devant le Professeur alors que sa madeleine est précisément au virage du Thillois est un moment ou le signifiant ne permet aucun échappatoire possible.
Ecrit par : gianpaolo | vendredi, 10 juillet 2009
Bonjour à tous,
Pour moi il était évident de faire venir ce grand pilote à l'occasion du 50° anniversaire de sa victoire sur le triangle champenois. Malgré les difficultés rencontrées et elles ont été nombreuse, j'ai eu la joie de rencontrer une nouvelle fois Monsieur Tony Brooks. Il m'a de nouveau frappé par sa grande modestie et sa gentillesse, consultant la grille de départ du GP de Reims 1959, il me dit " Nous ne sommes plus que 3" (encore de ce monde).
Le temps s'envole, disent les anglais.
Encore merci Monsieur Brooks.
Alain PAQUERAUD
Ecrit par : Alain Paqueraud | vendredi, 17 juillet 2009
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