samedi, 27 juin 2009

Bzzz

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Le front appuyé sur la fenêtre froide du petit matin, Sophie tente d'apaiser la tempête sous son crâne. Fiévreuse.



Son amoureux est enfermé dans un tube métallique et dans une totale fulgurance il va dans quelques secondes se propulser du bas d’une montagne jusqu'à une hypothétique ligne blanche mal peinte sur une chaussée noire, quelques centaines de mètres plus haut.

En colère, abandonnée dans cet hôtel, entourée de vieillards malades et silencieux.

 


bzz2.jpgLes aiguilles du réveil incorporé à la tête de lit de l’hôtel marquent 11 h 15, elle a lu sur le courrier à en-tête de l’ASA Auvergne que son départ était à 11 h 16, le moment est insupportable. Moins toutefois qui si elle l'avait accompagné.

Deux minutes plus tôt elle riait, en trébuchant sur les mocassins qu’ils avaient achetés ensemble dans cette boutique sympa de la rue Brunel. Une heure à hésiter entre une semelle souple, très souple, moins souple en se demandant s’il ne serait pas judicieux de choisir une semelle plus épaisse pour la gauche, compte tenu de la dureté de l’embrayage, et le vendeur qui hochait la tête, l’air d’accord et Jean-Louis qui donnait du Mon cher Jean-Bernard long comme le bras... n’importe quoi ! Tout ça pour les oublier au pied du lit.

Tu vas voir qu’il va faire la course avec ses Weston.

 

Dans le parc de cet hôtel sinistre de La Bourboule, des curistes marchent à pas comptés, la notion du temps est si différente, ici le calme, là-bas la fureur, ici la solitude et cette guêpe affolée qui l’agace, prisonnière dans les plis épais du double rideau cramoisi. Son bourdonnement lui rappelle quelque chose. Mais quoi ?

 

Le départ doit être donné maintenant. Elle garde le souvenir horrible de cette main au bout d’une veste de blazer à Abreschviller, cette main qui semblait frapper la visière de son chéri et perdait un doigt à chaque seconde pour disparaître dans la fumée des pneus, Vroooaaarr..., quelle horreur !

Bzzzzz. Toujours cette guêpe dont le bruissement électrique l'aspire de nouveau dans la chambre, qui fore dans sa tête pour y semer une graine.

 

Mais son esprit revient très vite à la course et la colère revient en corollaire. Elle accepte, à l’extrême rigueur que l’on puisse courir sur un circuit, elle comprend qu’en passant et repassant aux mêmes endroits sur une piste, comme un ébéniste le fait sur une pièce de bois, on le travaille, on le polit, on l’affine, on l’améliore, on construit, alors qu’une course de côte lui semblait être un acte inutile, gratuit, égoïste. On donne tout, comme une giclée, une fois et plus rien, basta, l’adrénaline descend, on fume une cigarette. C’est bien masculin.

La guêpe s’est libérée, elle a de la chance, elle. Le silence la replonge en une oppressante apnée oppressante.

 

Déjà vendredi soir elle avait mal vécu les rires gras des mécaniciens quand JB annonça cette étape aux Bezards sur la Nationale 7, à l’auberge des Templiers ou Il semblait avoir ses habitudes. Elle n’avait pas aimé quand au dîner il avait annoncé que les monoplaces qu’il allait   construire porteraient le nom à peine modifié de son ancienne femme. Le ris de veau que d’une manière autoritaire Monsieur le pilote avait commandé pour tout le monde lui était doublement resté sur l’estomac. Elle se sentit exclue et malheureuse quand sur la route un peu plus loin ils la brocardèrent quand elle demanda  qui était ce Jean Behra dont elle venait de voir le nom sur un panneau indicateur associé à un circuit.

Puis le ronron de l’Opel Admiral aidant, elle s’était endormie en chien de fusil sur la large banquette arrière jusqu'à leur arrivée bruyante à l’hôtel Regina à une heure du matin, aussi chiffonnée qu’une boule de papier de soie.

Ce matin, la dispute idiote. C’est vrai quoi, on ne tourne pas les pages d’une revue à cinq centimètres de l’oreille délicate d’une femme qui dort, fût-ce Sport Auto

Il est déjà habillé, assis dans le lit, en chaussure, grogne à la lecture d’un article. 

-Mais tais-toi donc, je voudrais dormir. 

D’abord les reproches puis les noms d’oiseaux, jetés d'autant plus forts qu’ils étaient refoulés de part et d’autre. 

-Tu ne pense qu’à toi. 

-Tu connaissais mon métier. 

-J’aime pas tes copains. 

-Ce sont mes mécaniciens. 

-J’ai la trouille au ventre en permanence. 

-Je ne veux pas entendre ça, pas ce matin. 

-Je ne suis pas heureuse. 

-………… 

 

bzz3.jpgLa femme de chambre apporte le petit déjeuner, ce qui offre à JB de ne pas répondre. 

Elle ne touche pas aux croissants, JB en profite. 

En buvant son café, il se balance nerveusement sur la petite chaise Empire, au risque de la briser. 

Elle, au lit, fermée, en colère froide, grignote une pâte de fruit. 

Il prend son sac de sport, son casque, se dirige vers la porte et sans se retourner : Je t’appelle quand je suis en haut. 

Porte claquée. Aucun bruit, sauf une guêpe quelque part dans la pièce.

 

11 h 20, le damier est agité, dans quelques minutes le téléphone va sonner, le standard de l’hôtel va lui passer la communication, il est temps, elle ne veut plus rien entendre, ni le pire ni le meilleur, c’est décidé cette vie ne sera pas la sienne, c’est trop dur. Elle jette son chandail sur ses épaules, chausse ses ballerines, ferme son beauty case, tire sans bruit la porte de la chambre 12, descend les escaliers, demande un taxi au concierge pour la gare de Clermont, elle a honte, elle veut disparaître, elle pleure.

 

Le taxi 403 pue au point d'en avoir un haut le cœur.

Carrée dans le coin gauche de la banquette en skaï pour se cacher du chauffeur podagre, elle s’essuie les joues d'un index, elle se calme, son cœur se cale au rythme lent du taxi.

A l’entrée de Clermont son visage s’apaise, elle a trouvé ! Le bruit de la guêpe prise au rideau était celui des petits 50 cm3 lorsqu'ils revenaient sur l'anneau de vitesse, lors de cette course dans le sud de Paris où elle avait accompagné son petit frère qui courait sur ces étroits engins. Cachée au fond des stands gris, les mains devant les yeux, le cœur battant, elle n’entendait que ce bourdonnement de moteurs passant et repassant, vrillant ses oreilles, lui donnant l’impression pénible d'un essaim la tourmentant.

Ce soir-là, son petit frère en descendant du podium lui présenta celui qu’il considérait comme son idole, bien qu’il ait lâché la moto pour l’auto.

-Sophie je te présente Jean-Bernard.

Elle aima tout de suite ses yeux rieurs.

Il remarqua immédiatement ses longues jambes.

 

Le taxi s’arrête devant la gare, cet épisode de sa vie est bouclé, le tour de piste est terminé.

 

 


Jean-Paul Orjebin

 

10:10 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : fiction |

Commentaires

Merci Gianpaolo pour cette page impressioniste toute en cryptage : JB, la future monoplace portant le nom à peine modifié de son ancienne épouse, le petit frère "entremetteur", l'Opel Admiral chère à l'un de nos amis, Montlhéry, les guêpes (ma seule tentative de compétition mécanique ...); j'ai trouvé cela délicieux !

Ecrit par : Christian Magnanou | samedi, 27 juin 2009

Un extraordinaire dimanche ordinaire de pilote de course de côte, conté avec tant de précision et de justesse dans les sentiments et les sensations: cet orgueil attirant et insupportable et cette jeune femme qui sait qu'elle passera toujours après le ruban de bitume. Jean-Paul, quel bel essai sur la course de côte! Merci.

Ecrit par : guy dhotel | samedi, 27 juin 2009

Joli texte, sensible et bien écrit ; bravo Gianpaolo !
En plus, j'ai découvert "podagre", un mot que je ne connaissais pas ... On apprend toujours quelque chose sur MdS !

Ecrit par : Olivier Favre | samedi, 27 juin 2009

La belle histoire ! J'ai lu deux fois, par plaisir.

Les abeilles bonapartistes faisant le miel de l'histoire savaient-elles qu'elles deviendraient guêpes de course ?

Ecrit par : Hubert Baradat | dimanche, 28 juin 2009

Félicitations pour ce texte ciselé au scalpel et enfin, on parle pour une fois d'autre chose que de circuit

Pascal

Ecrit par : Pascal | lundi, 29 juin 2009

Et ce pilote dans sa tecno, Hervé Bayard en dexième partie de saison 70? Mais il semble trop enfoncé dans la monoplace et le moteur est-il un F2?

Ecrit par : guy dhotel | lundi, 29 juin 2009

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