lundi, 15 décembre 2008

Les cultures du volant XXe-XXIe siècles

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Sorti en catimini en septembre dernier, le livre de ce jour a misé sur la célèbre "Gas Station" de Edward Hopper - fantasme automobile absolu - pour tailler sa route au sein de la rentrée littéraire qui a vu quelque 676 bouquins se battre pour les meilleurs centimètres-carrés chez Virgin, à la Fnac, voire s'agissant de l'objet de nos désirs, chez le teneur de la librairie automobile de la rue de Rennes.



mflonneau.jpgAgrégé et docteur en histoire, maître de conférences à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et au Centre d’histoire sociale du XXe siècle, Mathieu Flonneau appartient à un monde qui gravite sur une orbite large qui n'est pas celle sur laquelle nos commentateurs s'expriment, nos ingénieurs travaillent, nos auteurs publient, nos ex-pilotes se souviennent. Lui et ses confrères, parmi lesquels se détachent les figures de Jean-Louis Loubet, Nicolas Hatzfeld ou Rodolphe Rapetti, envisagent l'automobile comme champ d'investigation scientifique, comme objet social et culturel.
Ils sont maîtres de conférences, conservateurs en chef, publient dans des collections scientifiques, comme "Mémoires/Culture" qui a accueilli le texte de Mathieu Flonneau aux éditions Autrement.
"Mémoires/Culture" se situe à la croisée d'un courant historiographique et d'une demande sociale. Tandis que l'histoire culturelle constitue un champ d'étude renouvelé particulièrement fécond et foisonnant, la culture, au sens large, se présente désormais comme un paradigme de l'espace public" [...]. Cet extrait de présentation de la dite collection est suffisamment éclairant (sic) pour que le restaurateur d'une Matra MS5 remise sa clé de 12 et chausse ses bésicles, le chasseur de Tecma ou le spécialiste des Lola 2L entre 1975 et 1979 apprenne qu'a existé dans les années 1900 un certain Octave Mirbeau qui s'irritait que les villageois, dont il écrasait les poules et accessoirement les enfants au volant de son automobile, ne convinssent pas qu'il représentait le progrès et que son auto travaillait au bonheur universel [1].

Qu'on ne se méprenne point, à la lumière de ce qui vient d'être écrit, sur l'intérêt du livre. Il est le premier à brasser sur plus de 200 pages en petits caractères avec seulement quelques illustrations çà et là un siècle de culture automobile. Sa structure, complexe, est faite de surfs sur des crêtes qui sont autant de références artistiques, particulièrement littéraires, comme en témoigne une bibliographie extrêmement riche, porteuse de bonheurs de lecture. Flonneau rebondit de livre et livre, laissant le soin à Charles Faroux, Jean Baudrillard, Paul Morand ou Eoin Young et Françoise Sagan, d'affirmer que finalement l'auto-mythe, bien qu'écorné, est aussi vivant en 2008 qu'un siècle plus tôt.

cuturesvolant.jpgDeux parties scindent l'ouvrage :
1 L'invention de la liberté
2 Entre séductions universelles, contraintes et contestations

Dans la première partie, qui court des environs de 1900 à la Première Guerre mondiale, est montré comment le socle sur lequel allait s'ériger le fantasme automobile qui perdure encore s'est bâti. L'enthousiasme des pionniers ; le fol emballement d'Octave Mirbeau, encore, qui s'exclame dans La 628-E8, le premier road movie littéraire, "L'automobile, c'est le caprice, la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout" ; la mise en mouvement du paysage par l'illusion née de la vitesse ; bref c'est à la naissance d'un culte que l'auteur nous convie. Texte stimulant qui file au gré d'une route libre d'entraves, qu'aucun gilet fluorescent posé sur le siège passager ne freine.

Le désenchantement, voire une désacralisation engendrée par la chute du paradis originel, contée en première partie, colore la seconde moitié du bouquin. Prise en sandwich entre contraintes et contestations, l'automobile ne serait-elle qu'une vaste et universelle déception questionne l'auteur pour aussitôt répondre par la négative. "Désormais, moins que son automobile, l'on regarde l'homme qui va avec, comment et dans quelle société il l'utilise", affirme-t-il. Il s'agit d'ailleurs dans cet essai moins d'automobile que d'automobilisme, c'est-à dire qu'on y examine à la loupe le comportement des hommes vivant avec des autos, ou même vivant des autos, tel le pompiste peint par Hopper qui relève ses compteurs, le jour tombé, sans qu'une automobile passe dans le décor. Il semble que ce soit ça, l'automobilisme selon Mathieu Flonneau, quand la machine a quitté la tableau pour entrer dans un livre.

Le très riche assemblage d'annexes en fin de volume vaut qu'on s'y attarde.

- Deux cents dates s'échelonnant de 1769 - premier trajet du fardier de Cugnot -, jusqu'à 2008 (premier salon automobile rétro à Tokyo, entre autres), composent une chronologie où l'anecdotique voisine avec le fait majeur. Ex, 1935 : premier parcmètre installé à Oklahoma City, 1948 : lancement des premières Porche et 2CV. Très curieusement l'auteur n'a relevé, pour 1968, que l'utilisation du sabot de Denver, le marathon Londres-Sydney ou encore le film Bullitt, par contre il n'oublie pas la mort de Senna en 1994.

- "Lieux de mémoire à visiter" convie à un voyage à travers les musées de France et d'ailleurs.

- Une liste de sites, façades, et plaques commémoratives et statues, page 199, permet à l'amateur parisien de mieux connaître la ville qui vit le départ des premières courses automobiles. Y est notamment évoqué, sans qu'il soit nommé, le mythique garage Banville aux rampes si vastes qu'elles servaient à organiser des courses de côte.

- Un lexique chargé "de circonscrire et de resituer le champ de l'automobilisme à sa place" donne la définition, parmi d'autres, d'un phaéton ou du cycle Beau de Rochas, qui n'est pas un vélo.

- La bibliographie reste la plus grosse contribution aux annexes. A garder sur soi. On y croise Léon-Paul Fargues, James Graham Ballard, Valéry Larbaud ou encore Xavier Chimits et Route Nostalgie.

- Enfin, de conclure ce passionnant ouvrage qu'on se surprend à tripoter à cause de son papier très physique qui granule sous les doigts, un index des noms propres, des marques et des modèles d'automobiles.

Une fois admise sa nature d'objet de recherche scientifique, assimilée une écriture dense qui interdit le rêve éveillé, l'essai sur les mondes de l'automobilisme proposé par Mathieu Flonneau est à recommander chaudement à qui ne se satisfait pas de la production éditoriale courante qui fabrique des livres en pensant au coup, et au coût ; à qui est désireux de décoder l'environnement social et culturel de l'automobile, cet "Agrandissement de soi-même", selon Dino Buzzati.



Les cultures du volant XXe-XXIe siècles. Essai sur les mondes de l'automobilisme. Ed. Autrement, "Coll. Mémoires/Culture", Paris, 2008, 219 p., 20 euros
Voir la notice sur le site de l'éditeur




[1]
MIRBEAU (Octave) .- La 628-E8, Paris, Eugène Fasquelle, 1907
Télécharger gratuitement l'ouvrage sur le site des éditions du Boucher




Gas Station
© Edward Hopper (www.moma.org)
Portrait de l'auteur © http://histoire-sociale.univ-paris1.fr

Commentaires

Hier soir l'automobile rejoignait une fois de plus la culture sur Arte.
Un film pas terrible, "jours de tonnerre", espèce de TOP GUN sur 4 roues.
2 documentaires "Les moteurs ont ils une âme" et "un siècle plein gaz". Enregistré mais pas encore regardé.

Ecrit par : GIGI | lundi, 15 décembre 2008

"L’automobile, c’est le caprice, la fantaisie, l’incohérence, l’oubli de tout…"
Cet extrait du livre d'Octave Mirbeau -"la 628-E8"- dans lequel je suis plongé grace à cette note aurait pu être écrit par Sagan ou par beaucoup de pilotes.

Ecrit par : guy dhotel | lundi, 15 décembre 2008

quant au cycle Beau de Rochas, il propulse aussi bien des vélo...moteurs.

Ecrit par : guy dhotel | lundi, 15 décembre 2008

A quand le carbu à Repression ?

Ecrit par : Xavier | mercredi, 24 décembre 2008

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