samedi, 01 novembre 2008
La nuit des morts

En cette soirée de Toussaint - Halloween, comme ils disent maintenant - Virgil Irinescu fait tourner lentement un lapin sur une broche taillée dans un sureau. Les sureaux ne sont pas ce qui manque le plus dans ces bois épais comme ceux de ses Carpathes natales, dans lesquels il a élu domicile. Tout est calme, il fait 2 degrés dehors, ça repose les esprits. Il sait que sa tente couleur kaki se fond dans l'environnement. Seuls les renards qui nichent un peu plus bas, aux alentours du poste nommé "Les quatre bornes", connaissent son existence.
Les premières voitures ne réapparaîtront que lundi. De toutes manières elles filent devant son campement de fortune à des 250 à l'heure. Virgil a tout pour être heureux ; un lapin qui rôtit, une bouteille de Chivas pour l'arroser, une forêt pour chambre, un duvet de montagne pour couchage. Mais Virgil est inquiet. Pas peur, mais inquiet qu'Il apparaisse ce soir, la nuit des morts. Quand on vient d'un pays qui a érigé en héros un type comme Dracula, on sait ce que veut un mort qui revient à la vie.
Il se souvient parfaitement du jour où IL s'était pointé, silhouette massive coiffée d'une casquette qui lui mangeait le visage, survenue du circuit. C'était le 25 juillet. Virgil séjournait dans le secteur depuis fin avril, arrivé en douce de Roumanie via un passeur qui l'avait laissé à Grenoble ; là il s'était faufilé dans un 35 tonnes remplis de cochons qui l'avait largué à Rungis. Un de ses frères lui ayant parlé des bois de St-Eutrope, au sud de Paris - sur l'emprise d'un ancien circuit automobile abandonné - où on pouvait camper des mois sans qu'on vous voie, il avait fait du stop jusqu'à Leuville-sur-Orge, puis par un chemin rural s'était introduit à la nuit tombée dans l'enceinte du circuit, à la hauteur d'une guérite sur laquelle les mots "Virage des 2 ponts" étaient peints. Virgil avait monté sa tente à 200 mètres de la piste, là où elle se courbe légèrement à droite, peu après un chateau d'eau. En fait il y a deux pistes en parallèle.
Le 25 juillet, un vendredi (Virgil s'en souvient d'autant mieux que c'est jour de marché à Linas où il fait la manche), un hérisson cuisait sous la cendre. Virgil avait chouré deux trois patates dans le jardin du gardien de l'école de pilotage, par-delà le circuit ; il y avait donc de la viande et des légumes alors que trop souvent c'était viande ou légume. Il commença de déguster son hérisson en commençant par la chair tendre du ventre - le meilleur -, avec dans l'oeil le dernier rayon d'un soleil orange qui promettait la même chose pour demain. Au moment où il se disait que la vie de SDF avait du bon pour qui savait ne pas voir plus loin que la minute à venir, une forme s'était matérialisée depuis le bord du circuit. Un homme s'avançait vers sa tente. Un zonard comme lui, sans doute. Virgil porta la main à sa hanche, en réflexe, tapotant le manche de corne du couteau.
Bongiorno murmura le type. Un Italien. Visage rond, nez fin, lèvres charnues, air martial. Il s'accroupit près du feu sans mot dire, considéra le hérisson à demi-mangé comme s'il se fût agit d'une totale incongruité, s'assit enfin sans que le tapis de feuilles ondulât sous son poids. Au morceau de viande que Virgil lui présenta, piqué au bout d'une branchette, l'inconnu fit non de la tête. Un taiseux. Le Roumain détaillait la salopette bleue ornée d'un trèfle à quatre feuilles portée par le type. Curieux accoutrement démodé qu'on aurait dit emprunté à un musée. Au bout d'un long moment, l'inconnu se leva, s'épousseta alors qu'aucune feuille ou bridille n'était collée à son habit, salua d'un inaudible "arrivederci" et disparut dans la nuit. Virgil, glacé, crut voir une lueur vaciller au-delà de l'autre côté de la piste. Le gars doit camper par là, pas bavard en tout cas.
Le lendemain étant jour de relâche au circuit que seuls de rares véhicules de service marqués UTAC empruntaient, et desquels c'était jeu d'enfant de se garder, Virgil entreprit d'explorer la rive opposée à la sienne où il soupçonnait l'inconnu d'avoir établi son campement. Il franchit l'une après l'autre les deux portions parallèles, s'enfonça dans des fourrés épais et touffus, tourna une heure dedans. En vain. Il ne délogea que deux corbeaux occupés à chasser une pie. L'homme au trèfle à quatre feuilles ne vivait pas là. A l'instant où il retraversait la piste, enjambant le rail, son oeil capta un éclair blanc à cent mètres. Il se figea dans l'air immobile. Une sorte de monument se dressait au bord de la route. Sa tente. Il est fou de se mette ainsi en vue ! Il va se faire gauler à tous les coups, et moi avec !
À mesure qu'il se rapprochait, la tâche blanche qui jurait de façon obscène dans cet univers végétal laissait deviner sa nature véritable : une stèle funéraire, sans doute pour rappeler un drame ancien. Un bref soulagement traversa son esprit ; ce n'était donc pas la tente du mystérieux inconnu ! Il s'approcha à pas feutrés, comme si son inconscient devinait quelque maléfice tapi à l'intérieur du monument, une sorte d'oratoire blanchi à la chaux au centre duquel, gravé sur un bronze, un personnage surveillait la piste. Un ancien coureur qui aura perdu la vie dans cette courbe.
Visage rond, nez fin, lèvres charnues, un air martial accentué par une paire de lunettes de course portées haut sur le crane. Virgil sentit l'effroi le saisir comme une pierre prise par le gel. Son Italien était dessiné sur le bronze, dont l'oeil noir, presque vivant, ne le lâchait pas de quelque côté qu'il se tournât. Une inscription frappée au burin en lettres capitales soulignait la base du monument, qu'il lut à voix basse :
ANTONIO ASCARI
CUORE DELLA NUOVA ITALIA
AMICI ET AMMIRATION NEL BIENNIO
DELLA DOLOROSA PERDITA 1927
En cette nuit des morts, les restes d'un lapin finissent de se consumer. Un blaireau renifle, traverse la piste, se glisse sous le rail, attiré par le fumet. Silence absolu. La lune détache un de ses rayons qui frappe au carreau de la tour de contrôle. Il y a deux hommes dans les bois. L'un dort, allongé sous une tente. Des images tirées d'une course de voitures s'agitent dans les méandres de son cerveau, longue auto rouge frappée d'un cheval cabré qui passe victorieuse au drapeau à damier, un enfant qu'on appelle Alberto, qu'on brandit à son père.
L'autre homme darde un oeil noir à travers la moustiquaire qui perce une ouverture dans la tente. Il entre dans le rêve du Roumain, il s'en nourrit.

La contrecourbe Ascari © Google Earth
Un oeil noir qui vous suit partout © MdS
10:10 Publié dans Circuit de Linas-Montlhéry | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
| Tags : fiction, autodrome de linas-montlhéry, antonio ascari |



















Commentaires
Ave Virgil, morituri te salutant ...
Ecrit par : Christian Magnanou | samedi, 01 novembre 2008
Bonjour,
Je suis comme beaucoup ce blog depuis un certain temps, tombé dessus après la mort de Gérard Crombac, pour la principale raison que jusqu'à récemment il était le seul ou presque sur le marché. Or maintenant la donne a changé. Des nouveautés sont apparues, dans le même créneau (Autodiva) ou sur un créneau voisin comme les blogs de Moncet et Froissart.
Il faut bien avouer que MDS ne faut plus le poids, camouflant son incompétence et ses approximations historiques derrières les fictions que son auteur nous inflige trop souvent.
Or les fictions en sport automobile, il faut être très fort pour les rendre crédibles, pour qu'elles fonctionnent. Et là, c'est pas franchement le cas. La dernière, cette piteuse histoire d'Ascari à laquelle on ne comprend rien, ne relève pas le niveau.
Quand allez-vous comprendre que ce que le public veut ce sont des faits vrais, des anecdotes authentiques, des itinéraires d'autos d'exception, de vraies biographies de pilotes, etc. Et pas des cacas nerveux d'auteur frustré qui a par ailleurs perdu toute crédibilité dans le milieu.
Ecrit par : Jean-Jacques Lecordier | lundi, 03 novembre 2008
Cher monsieur Lecordier,
vous ne comprenez rien à l'histoire d'Ascari, mais tout les lecteurs de MdS ne sont pas dans ce cas.
Vous dites qu'il existe Autodiva et les blogs de deux journalistes, c'est méconnaitre tous les autres.
Vous dites approximations historiques mais vous aussi vous etes là pour rectifier. C'est le role de chaque commentateur.
J'espere que votre visite n'est qu'une visite car autrement vous vous feriez du mal.
Ecrit par : AG | lundi, 03 novembre 2008
Le fait qu'il y ai d'autre blogs montre simplement qu'il y a de la demande sur ce créneau.
Autodiva n'est d'ailleurs en rien comparable à MdS, puisqu'il s'agit d'un forum, c'est à dire d'un lieu de discutions.
Ici, ce sont des articles commentés. Ce qui n'a rien à voir.
Ce que j'aime sur MdS, c'est précisément le coté littéraire. L'élégance de la plume.
Ne changez rien.
Surtout pas le côté décalé et la pointe d'humour.
Ecrit par : Christian Burdet | lundi, 03 novembre 2008
Il me semble pourtant que ce blog regorge d'anecdotes authentiques (merci mr Dhotel), de biographies de pilotes (voir sur votre écran la colonne à gauche) ... enfin tout ce qui semble vous manquer. Ce sont aussi des sujets qu'on retrouve sur d'autres blogs, sites, etc... ayant pour sujet la course automobile. Mais ici le traitement de ces informations n'est pas le même. Ici la passion fait partie intégrante de l'information. Ici on ne nous propose pas seulement une suite de chiffres avec quelques anecdotes. Ici on ne va pas nous ressortir des faits que de toutes façons nous connaissions déjà. Ici il y a ce que le public ne voit pas autre part... du rêve... des émotions... des retrouvailles... la vie.
Que les fictions ne vous plaisent pas. Soit. Que vous nous le fassiez savoir. Si vous voulez. Mais que vous attaquiez le teneur de ce blog qui de toute façon est ici chez lui. Ridicule.
Ecrit par : GIGI | lundi, 03 novembre 2008
Père, pardonnez leur (lui) car ils ne savent pas ce qu'ils font (dit) !
Ecrit par : Daniel DUPASQUIER | lundi, 03 novembre 2008
Cher Mr Lecordier,
Si vous n'aimez pas, n'essayez pas d'en dégouter les autres. En l'occurrence, vous perdez votre temps. Rejoignez donc un autre blog qui vous sied d'avantage.
Ecrit par : Christian Briand | lundi, 03 novembre 2008
Monsieur Lecordier a le droit à l'expression et en use à sa guise. Son intervention a eu un effet auquel il n'avait sûrement pas pensé, celui de lever contre lui la totalité des intervenants qui lui ont succédé. Merci Monsieur Lecordier
Ecrit par : Mémoire des Stands | lundi, 03 novembre 2008
En effet Gigi, l’animateur de ce blog est chez lui, il y écris donc ce qui lui plait.
Un blog est un espace d’expression personnelle destiné à communiquer a qui le souhaite ses sentiments et ses humeurs. En aucun cas il ne s’agit ni du Journal Officiel, ni de l’Equipe, nous serions plutôt dans la cyber-évolution des fanzines des années 70 ou dans une version auto de l’Actuel de feu Jean-François Bizot. C’est à dire des lieux de liberté ou d’aucuns et parfois de vrais talents peuvent s’exprimer et partager leur passion. La matière dans laquelle puise les intervenant provient de l’expertise pour certains, de l’humour pour d’autres ou la mauvaise foi, ou encore l’expérience mais toujours la sincérité et le gout de faire partager l’amour de la course automobile.
MdS est un blog alimenté presque chaque jour et l’un de ses intérêt réside dans sa diversité et dans la surprise éprouvée lorsqu’on l’ouvre.
Alors, Monsieur Lecordier ne faites pas comme les râleurs qui critiquent les programmes de télé et qui oublient que sur leur appareil il y a un bouton off. Quoique ces râleurs aient une excuse, ils paient une redevance….eux.
Superbe la note - La Nuit des Morts-
Ecrit par : gianpaolo | mardi, 04 novembre 2008
Au revoir monsieur Lecordier et au plaisir de ne jamais plus vous relire ici ...
Ecrit par : guitton | mardi, 04 novembre 2008
Gianpaolo, belle référence l'Actuel de Jean François Bizot, je souscris ! Puissions nous être aussi impertinent tout en étant pertinent, respectueux mais un peu iconoclastes; passionnés et aussi passionnants ... vous avez raison, avec un peu de mauvaise foi et de bonne humeur cela devrait perdurer !
Ecrit par : Christian Magnanou | mardi, 04 novembre 2008
Des pépites d'humanité dans un blog tiré au cordeau, cela ne vous fait pas rêver, M.Lecordier ? Céder à la tentation de la fiction, de l'imaginaire entamerait-il votre vision utilitaire du sport ?
Dommage, car vous savez (mais non, vous ne pouvez pas savoir), des anges frôlent aussi les épaules des pilotes, leurs ailes bruissent avec douceur sur l'enfer des circuits...un certain Win Wenders nous l'a laissé entrevoir en d'autres lieux...Le rêve, complice de la passion de l'automobile, ne serait pas du vrai, de l'authentique selon vous ? Et la mort sublimée, dans une courbe, c'est aussi du pipeau ? Mais je crains que vous ne puissiez toujours pas comprendre, M.Lecordier, tant mieux...
Ecrit par : Françoise C. | mardi, 04 novembre 2008
Beau texte ! ou comment relier élégamment l'histoire de la course et une question sociale (et même de société) qui va encore, hélas, réapparaître avec acuité dès les premiers froids de cet hiver.
Autrement dit, ce n'est pas parce qu'on se penche sur le passé qu'il faut nécessairement ignorer le présent.
Ecrit par : Olivier Favre | mardi, 04 novembre 2008
Cher M. Lecordier, pourquoi venir me gâcher mon plaisir ? Les quelques minutes quotidiennes passées ici m'apportent un peu de poésie dans notre monde de chiffres, de statistiques, de faits vrais (c'est quoi des faits pas vrais ?) ... Il existe suffisamment de sites exclusivement factuels et très bien documentés pour que MDS se permette ses digressions.
Alors pitié, ne parlez pas de ce que veut le public, vous ne nous connaissez pas tous. Quant à la crédibilité de l'auteur, je vous laisse la lourde tache de nous donner les contours et contenus de ce "milieu" dont vous devez faire partie.
Au boulot il y a des grincheux, dans toutes les activités associatives il y a des grincheux, quand on fait ses courses il y a des grincheux, au cinéma il y a des grincheux et il faut aussi qu'ils viennent jusqu'ici ...
Merci MDS
Ecrit par : yves t. | vendredi, 07 novembre 2008
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