vendredi, 17 octobre 2008

Boucle des Biscornes #02/02 : le nu foudroyé




Certaines courbes sont dangereuses. Qui les épouse trop fort risque d'y rester.



Mercredi 31 mai 1961. Kroutchev, Kennedy, De Gaulle assombrissent les journaux mais il fait beau à Montlhéry. Pas encore de CO² dans ce qui s'appelait encore la réclame, c'est la vitesse qui règne et à l'aune de laquelle les pilotes s'estiment. Une Austin Sprite bleu tourne sur le grand circuit. À son volant une jeune femme dont la rousseur flambloie à travers la vitre. Pendant ce temps, le petit garçon qui l'accompagne, resté sur le bord de la piste, cueille des fleurs à celle qu'il aime en secret. Des jacinthes.
Caroline (c'est son prénom) s'arrête, indique qu'on repart sur Paris et que Gérard peut charger le coffre de l'auto. Elle lui avait demandé d'ôter la roue de secours pour gagner du poids. Puis elle change d'avis. Encore un tour fait-elle au gamin dont le regard renvoie l'image de l'Austin qui s'enfuit pour ne plus réapparaître. Dans la courbe qui portera son nom, Caroline peine à inscrire la voiture, entrée trop vite. Trop tard. Le silence. Ce trop de silence qui porte en lui l'indicible. Gérard rentre seul à Paris.

Quand un truc comme ça vous arrive à douze ans, votre vie entière est vitrifiée. Gérard Simoën deviendra un sculpteur célèbre dont l'oeuvre sera hantée par les courbes que Caroline offrait au monde. À celle qui lui ôta Caroline, Gérard, pas revanchard, offrit une sculpture, la stèle qui marque dorénavant le point fatal. Personne ne la voit plus car ce secteur de l'autodrome est devenu le trou du cul du monde.

En août dernier un correspondant désirant rester anonyme nous fit parvenir une série d'images montrant une course de vélos sur l'autodrome, qui fit l'objet d'une première note sur le secteur des Biscornes. Dans le lot, quelques photos attirèrent notre attention. Il s'agissait d'une courbe dont le sommet était marqué d'une étrange stèle, partiellement décomposée. Un panneau : Virage Caroline. De quelle Caroline parlait-on ? Jamais entendu parler d'un tel virage à Montlhéry. Notre correspondant, qui avait fait une rapide recherche sur le Net, croyait savoir qu'une femme pilote anglaise était sortie à cet endroit, d'où ce nom. Rien d'autre nulle part. À ranger parmi les Fantômes du Routier. Et puis non, creusons...
 
caroline1.jpgL'existence de Caroline Taste fût demeurée secrète si une exposition célébrant les 70 ans de Lucien Clergue n'eût pas eu lieu en Arles, en 2004. L'affiche de l'expo montre un modèle sortant de la mer, nue comme au premier jour. Le titre en est "Le Nu foudroyé".
Il s'agit de Caroline. Clergue, le photographe bien connu, rencontre Caroline au festival d'Avignon, en 1956. Elle a quinze ans, lui vingt-deux. Voudrait-elle poser pour lui ? Apparemment oui au vu des images qui enflammeront l'imaginaire de nombre d'entre nous au cours de ces années 60 où un corps de femme nue vous marquait pour des mois.

Caroline aimait la vie, les hommes, la vitesse et aussi un jeune garçon, Gérard Simoën, un petit voisin dont elle avait fait une sorte de confident, un ami de coeur que sa compagnie, légère, asexuée, délassait. Elle emmenait Gérard dans sa Ferrari, se garait devant le Flore, lui payait un Pschitt citron. Souvent on prenait la route de Montlhéry, comme ce jour de mars 61 où elle est photographiée sortant de sa Fiat Abarth 1000 par Pierre Bernasconi.

Le hasard a voulu que Gérard Simoën et l'écrivain Patrick Grainville fussent amis d'enfance. C'est naturellement Grainville, dont l'oeuvre est traversée de fulgurances érotiques proches de l'univers de Lucien Clergue, un Grainville qui connait intimement la souffrance de son ami, intacte depuis près de cinquante ans, qui se charge de rédiger le texte de l'album de l'exposition [1].

Les militaires en exercice dans la partie du circuit qui leur appartient regarderont dorénavant la courbe Caroline avec des yeux neufs.

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[1] GRAINVILLE (Patrick), CLERGUE (Lucien), SIMOËN (Gérard) .- Le Nu foudroyé, Ed Actes Sud, Arles, 2004, 72 p. 23 €
 
 
 

Virage Caroline (la stèle est visible sur la droite) © M. X
Caroline Taste, dimanche 12 mars 1961 à Montlhéry © Pierre Bernasconi, coll. Gérard Simoën 
Plage des Saintes-Marie-de-la-Mer, 1957 © Lucien Clergue

Commentaires

L'existence n'est pas uniquement bornée par des bottes de paille et j'aime à penser que certains laissent une trace impalpable... les courbes figurées par Lucien Clergue suspendent toute évanescence.

Ecrit par : Christian Magnanou | vendredi, 17 octobre 2008

Lucien Clergue, avec "née de la vague", m'a fait, avec quelques autres, aimer la photo. C'est bien d'en parler de cette maniere, bref rappel des trente glorieuses et de ce début des années soixante ou il n'y avait qu'un autodrome et un circuit permanents en France.

Ecrit par : AG | vendredi, 17 octobre 2008

Se faire offrir un Pschitt citron au Flore et partir en Ferrari a Montlhery pour voir touner une jolie rousse en Abarth, que peut il arriver de mieux a un gamin de 12 ans dans les années 60.
Cette note est une belle investigation, la pugnacité paie.

Ecrit par : gianpaolo | vendredi, 17 octobre 2008

Un superbe texte; c'est du grand MDS.

Ecrit par : De passage | vendredi, 17 octobre 2008

Pfffiou ! Et dire que j'ai limé le routier de Montlhéry pendant des années, au volant de la plupart des nouveaux modèles qui sortaient, pour en tester la tenue de route et les freins... pour y prendre mon pied aussi, faut être honnête...

Je m'y suis fait quelques chaleurs mémorables, un peu partout, au freinage des deux ponts, dans la cuvette de Couard (et surtout à sa sortie, oups !), aux Gendarmes, dans la courbe Caroline...

Et dire que pendant toutes ces années j'ai limé "Caroline", les dents dans le volant, dans une aléatoire trajectoire à facettes faite de levers de pieds pour me replacer et remettre la godasse, les yeux exorbités, sans jamais savoir ce que Caroline voulait dire, ni si c'était quelqu'un, ni qui ce quelqu'un pouvait bien être...

Je m'en veux de n'avoir pas été plus curieux. Je m'en veux d'avoir été juste un "lime bitume", sans passé, sans histoire, sans culture...

Alors un grand merci à Gérard Simoën pour ce très émouvant témoignage de la vie et de la mort de "Caroline". De sa belle vie, et de sa mort sublimée. En langage religieux, on appelle ça "passion"...

Et quel bonheur d'apprendre que la belle Caroline a un jour posé pour Lucien Clergue qui, par son talent, a sublimé sa beauté.

Alors, si la stèle en sa mémoire se décompose, si elle est envahie par les herbes folles, si plus personne ne la trouve jamais, au bord de ce routier déserté et oublié, au moins resteront à jamais le témoignage des "courbes Caroline", belles et sublimes pour l'éternité.

Et si jamais je repasse par là, sur ce vieux routier maudit, je prendrai le temps de m'arrêter, de stopper le chrono, et de lui rendre hommage, à mon tour...

Ecrit par : Jean-Michel Cravy | jeudi, 13 novembre 2008

Un tirage de cette photo de Lucien Clergue était exposé ce week-end au salon Paris-Photo (et à vendre pour la modique somme de 8000€)

Ecrit par : JCP | dimanche, 16 novembre 2008

Rhââââ.......................

Ecrit par : Christian Magnanou | lundi, 17 novembre 2008

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