samedi, 06 septembre 2008
Une semaine à Deauville ou la décadence à l’oeuvre

Fréquentant le Festival du cinéma américain de Deauville depuis 1982, votre serviteur ne faillira pas plus cette année que les précédentes à ce rendez-vous, même si, cher lecteur, vous avez le droit d’estimer que ce n’est pas entre l’hôtel Normandy et les Planches que votre blog favori vous nourrira des belles et bonnes autos qui constituent votre ordinaire.
5 septembre : Miocque fait la pluie (surtout) et le beau temps
Au Festival de Deauville il importe moins de voir (des films qu’on a vus de toute manière en projo ou à L.A. cet été) que d’être vu ; pour cela un terrain de jeu idéal : la terrasse de "Chez Miocque", brasserie super branchée de la rue Eugène-Colas, l’artère centrale. Ancien loup de mer reconverti dans la soupe, Miocque a réussi à faire de l'établissement le Sénéquier de la côte normande en quelques années et sans le secours du soleil. Petit exploit dû à la formidable abnégation du bonhomme qui n’hésitait à aller au charbon (il a vendu depuis), donnant du cher ami à Nicolas Sarkozy qui y fume de temps autre des barreaux de chaise sur la terrasse, embrassant Nicole Kidman sur le deux joues, tapant dans le dos de Johnny, etc. Pourtant en cette fin d’après-midi, l’ambiance n’est pas là. On a bien mis des chaises sur le trottoir pour empêcher que se garent les BX des bidochons de la vallée d’Auge ; il y a bien Jacques Chancel qui parle assez fort pour qu’un dur de la feuille s’arrête en disant à sa grosse que cette voix-là il l’a déjà entendue à la télé ; mais bref ça démarre pas.
6 septembre : Fort Normandy
Magnifique maison née à la Belle époque, aimée d’André Citroën qui y donnait des dîners à la hauteur de son ego, fréquentée par Claude Lelouch quand il tourna Un homme et une femme, sans doute visitée par Jean-Pierre Wimille et Christine de la Fressange en 1936, lors du Grand Prix, l’hôtel Normandy se change en un Guantanamo de luxe la semaine du Festival. Des gorilles dépourvus de la bonhomie de leurs congénères des montagnes en barrent l’entrée à qui n’a pas un badge presse ou professionnel, voire une clé de chambre. Votre serviteur qui jadis trompait leur vigilance en lançant un bonjour autoritaire comme s’il émanait de quelque producteur, leur a brandi ce matin au visage le badge presse qu’il a obtenu en faisant état auprès de l’organisateur du Festival de son « intention d’étudier la place de l’automobile dans la production cinématographique américaine, si toutefois elle y tenait encore une place ». La réponse est non. Nous y reviendrons.
En tout cas, il faut visiter l’hôtel Normandy. S’arrêter devant l’immense fresque dont notre vignette donne un aperçu, riche de centaines de personnages du XXe siècle dont beaucoup ont séjourné ici et qu’il est assez difficile de tous identifier, surtout si on a les gorilles au cul.
7 septembre : 38° en Californie du Sud
En pénétrant au "Morny" où on programme pour la presse ce matin à 9 h (sic), Lakeview Terrace, un drame sur le racisme avec en toile de fond les incendies qui ravagent la Californie, me revient en mémoire un mail de ma collègue Françoise C., me rappelant aux tristes réalités du monde : "Je vois que tu te la pètes avec ton badge de presse. Jouissif, Mgr Afrique ! Et pendant ce temps, l'Angola vote." Comment pourrais-je oublier qu'on vote en Angola puisque c'est mon job de le savoir, en dehors des heures de travail MdS. En Angola où jadis, quand les blancs tenaient le pays, on courait en automobile. On y court après l'eau aujourd'hui. Il ne fait pas plus chaud en Angola qu'en grande banlieue de Los Angeles où Samuel L. Jackson entrouvre ses persiennes pour mater ses nouveaux voisins se baignant à poil dans leur piscine. Lui est un wasp bon teint, elle, une black. Jouissif de voir le grand Jackson jouer les petits racistes qui va péter les plombs durant deux heures, le temps pour moi de laisser l'Afrique s'amuser avec mon imaginaire. Au Nigeria les conducteurs de camions trompent l'ennui en écrasant les bestioles qui courent sur les bas-côtés. Problème, ce sont de temps en temps des mecs qui chient sur les bas-côtés. La séance terminée, les happy-fews s'égaillent vers le CID ou le Normandy, les portables muselés durant deux heures se déchaînent, personne ne chie dans les caniveaux.
8 septembre : Un Carlos pas rigolo
Un opuscule édité par le Festival recense les journalistes et personnalités présents à Deauville. On y trouve aussi les noms des représentants des firmes partenaires de l'événement (comme Orange, 20 Minutes, Ouest-France ou encore Radio France), en général des sous-fifres. Sauf Renault, transporteur officiel du Festival, qui a délégué... Carlos Ghosn. Le grand patron séjournait le week-end dernier au Normandy et y reviendra le week-end prochain, plutôt que d'aller au GP de Belgique et au GP d'Italie. Monsieur Ghosn brûle moins les Planches que son homonyme vêtu de chemises bariolées qui les arpentait, résident rigolo de la cité du Duc de Morny. Sans doute est-il à Deauville pour s'assurer que les Laguna GT chargées de véhiculer sur 150 mètres les stars entre l'hôtel Royal, l'hôtel Normandy et le CID où se déroulent les projections ne faillissent pas à leur tâche. Lui importerait-il moins que les R28 chargées de véhiculer deux autres stars les mêmes dimanches faillissent, elles, à leur tâche ?
9 septembre : Courir sur les Planches ?
Jadis on courait en automobile sur les boardwalks, promenades en planches que les belles sociétés de la côte Est de l'Amérique avaient allongées au début du XXe siècle sur les fronts de mer. Nul n'a jamais couru sur les Planches de Deauville, Trintignant mis à part lorsqu'il y stoppa sa Mustang, phares allumés, pour aller cueillir son Anouk Aimée qui n'avait trouvé rien de mieux que de s'y geler les miches un matin de janvier. Arpenter ces Planches que la municipalité refait à neuf tous les 18 mois relève d'un code subtil que l'office de tourisme n'enseigne pas. En premier lieu, on évitera les cabines de plage qui les jouxtent, bornées de droite et de gauche des noms illustres qui marquèrent Deauville, sauf à jouer les Maurice Jarre comme ce monsieur qui a dû écouter un peu trop la musique de Grand Prix. L'exemple le plus savoureux nous fut donné par Jacques Chazot, vieil habitué des Planches qui tuait le temps en tapant le carton au bar du Soleil, Chazot donc, qui arrivé au point où les Planches laissent la place à une vulgaire promenade pavée, avait murmuré à son compagnon, assez fort pour que nous l'entendions : Nous ne sommes plus sur les Planches, demi-tour.10 septembre : La vitrine parlante
Etant donné que les festivaliers de base ne prêtent attention qu'à ce qui peut leur rapporter, il est vraisemblable qu'il passent à côté de la vitrine de Jean-Claude Baudier sans la voir, sauf à y lire un jour : "Une maquette de Steve McQueen sur sa Porsche 908 de Sebring est offerte aux membres de la presse". Jean-Claude Baudier parle à ceux qui se trouvent à la confluence du cinéma et de l'automobile, c'est-à-dire, dans l'environnement du Festival du cinéma américain, à moi.L'homme est aussi talentueux que mal léché. Il est admissible qu'il le sache. Pénétrer son antre du boulevard de la République, à Deauville, pourtant aussi désirable que le paddock du Goodwood Revival, requiert du courage tant il joue à l'artisan bourru qui n'accorde son attention qu'à des personnages de dix centimètres de haut. Tant mieux pour l'acheteur, tant pis pour le visiteur. La superbe vitrine qu'il a réussi à introduire au Normandy, dont le thème est Steve McQueen, constitue la meilleure promotion dont l'ermite eût pu rêver, elle parle à sa place.
Quand ils séjournent à Deauville, les gens adoptent un comportement curieux. A la plage, par exemple, ils tournent le dos à la mer, laquelle est, c'est bien connu, plus éloignée de Deauville que l'est Paris (l'humour d'Alphonse Allais n'est pas accessible à tous les pilotes de F3 Classic, je sais). On préfère cancaner sur ses contemporains qui déambulent sur les Planches en vérifiant que les "baigneurs" les remarquent bien. Quelques rares téméraires vont à l'eau. Seuls ceux qui ont emmené Alphonse Allais jettent un oeil vers Le Havre que la géographie a situé à portée de leurs sens. S'ils voient Le Havre, c'est qu'il va pleuvoir, s'il ne voient rien à la place du Havre, c'est qu'il pleut.Au Festival du cinéma américain, les gens adoptent le même comportement curieux, ils tournent le dos à l'écran. Sur l'image ci-contre, ils assistent à l'arrivée de Madame Carole Bouquet, présidente du jury, qui honore son statut de star en ne s'asseyant point dans la zone réservée au jury mais au milieu de la salle où elle estime être sa place. J'avoue céder de temps à autre à ce syndrome du 180°, pour apercevoir Robert de Niro, Michael Cimino ou Christophe, récemment. Le niveau épouvantable de la sélection des films de cette année m'inciterait bien à demeurer le dos à l'écran, n'était le lumbago qui n'attend que ça.
Flâner dans Trouville ne vous met pas forcément sur les pas de Marguerite Duras ou Coco Chanel, on y fait aussi et surtout des trouvailles que le hasard se plaît à glisser sous vos pas, telle celle qui se niche au 31 rue Victor-Hugo, loin du Casino et du marché aux poissons qui brûle sans cesse, et qui s'appelle... "La Trouvaille". Un beau bordel en vitrine, que la réflexion de la façade d'en face ne clarifie pas. Ici on vend ce que les amateurs appellent du ou de la (?) pétroliana, des objets ayant trait de près ou de loin au domaine des pompes à essence. C'est autorisé par la loi, en dépit du caractère fétichiste marqué. Il y a d'autres déviations dans le genre, l'automobilia, qui touche aux objets automobiles ; la militaria qui comme son nom l'indique, etc. Et même la garagenalia qui s'occupe du matériel de garage.La Trouvaille est la création d'un monsieur dont le nom est raccord avec ce qu'il vend, Evariste Doublet. Il n'est pas sorti d'une nouvelle de Maupassant, il a une quarantaine d'années et si vous voulez le séduire, offez-lui une pompe SATAM à portes type ville de Cannes 1925/1930. Si ça se soigne ? Bonne question !
www.latrouvaille.fr
Face à la gare de Trouville-Deauville, un garage qu'on ne remarque pas, pressé qu'on est de se montrer sur les Planches ou chez Miocque. Un reflet de soleil sur un pare-chocs attire notre attention. Nous traversons la grand rue, tant pis pour la séance de 15 heures. Une vieille façade se dresse avec en toile de fond le port de plaisance. C'est écrit GARAGE DELLIER dessus. Personne au bureau ni dans le hangar. Un garage à l'ancienne, du type de ceux que Pascal Pannetier a recensés dans sa remarquable série sur l'histoire automobile à Deauville, parue dans Route Nostalgie. Une grosse américaine des années 50, immatriculée 14, attend sa restauration. Au fond, cachée sous une bâche, une XJ pourrie. Il y aussi la Mini Cooper rigolote aux couleurs de la boîte de nuit "Les Planches" qui est posée sur un pont. Si j'avais 6 300 euros, j'achèterais sur le champ la ravissante Morris Minor Traveller "woody" de 1963 que le garage a parquée sur le trottoir et devant laquelle branchés et festivaliers passent en lui refusant le moindre regard. Un festivalier lambda ne lève pas les yeux en dessous d'un Hummer. Le garage Dellier jouxte un rade populo où, si je me souviens bien, un jour de l'hiver 65, Claude Lelouch, à l'issue d'une nuit deauvillaise, avait demandé du papier et un crayon au patron et avait jeté les bases de ce qui deviendrait quelques mois plus tard Un homme et une femme. Patron, pour moi, un Woody !14 septembre : Une AK 47 plus haute que lui
ll est mince, famélique même, taille mannequin sans l'avoir cherché, et se tient tout gauche à côté de David Rault, l'animateur des conférences de presse monté sur scène pour présenter War Child, dont le thème tient dans le titre. Emmanuel Jal, Soudanais enrôlé de force à l'âge de 7 ans et à qui on a donné une AK 47 plus haute que lui, n'a pas envie de parler au micro. Un froid glacial qui ne doit rien à la clim descend sur la salle. Il se décide : Thank you for coming, I hope this film will help people of Sudan who still dies hungry. I really enjoy coming to Deauville, walking along the beach, eating those marvellous fishes... War Child retrace sa vie qu'aucun romancier n'aurait eu l'audace d'imaginer. Il buvait son urine et bouffait les vautours qui bouffaient les cadavres.Emmanuel Jal a eu dans son malheur plus de chance que d'autres ; il fut recueilli, au Kenya, après cinq ans sous les rangs de la rébellion à tuer autant d'Arabes qu'il le pouvait, par une jeune femme, Emma McCune, qui l'initia à la civilisation. Il fait de la musique maintenant, une sorte de rap africain assez efficace dont l'inspiration lui vient aussi naturellement que la respiration : l'horreur de ce qu'il a vécu. Il se tenait, emprunté, à la sortie de la salle pour accueillir les festivaliers bien nourris. J'ai pensé à cet instant, face au regard si intense de cet enfant-soldat qui a enduré le pire qu'un être humain puisse supporter sur Terre, à Françoise Corre, une amie qui m'a appris l'Afrique et qui eût serré Emmanuel dans ses bras.
www.emmanueljal.org
L'Amérique de Bush ne rêve pas plus qu'elle ne fait rêver, confrontée à ses démons guerriers, paranoïaques, ségrégationistes. La plupart des cinéastes qui ont défilé hier soir sur la scène du CID pour recevoir leur prix ont dénoncé cet état de fait ; l'ensemble de la profession vote Obama. La noirceur des thèmes développés par le cinéma indépendant a oublié l'automobile au garage. Le temps des Easy Rider, des road movies des années 70 où les gros V8 avaient remplacé les chevaux des cow-boys, est bel et bien mort. L'auto a dans le cinéma US de 2008 une fonction purement utilitaire, ou sert à situer le statut social des personnages sans craindre de cultiver le cliché. Tel professeur d'université roule en Saab ; n'importe quel Noir un tantinet marginal arpente les rues en SUV d'où s'échappe un rap survolté ; Max la menace, égaré en Russie, vole une F 430 car "En Russie tout le monde roule en Ferrari désormais." En fait, les écrans américains reflètent la situation des constructeurs. C'est la faillite.A l'année prochaine...
34e Festival du cinéma américain de Deauville . 5 au 14 septembre 2008
http://festival-deauville.congres-deauville.com
Images © MdS et DR
10:10 Publié dans Cinéma/télévision | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
| Tags : carlos ghosn, jean-claude baudier, evariste doublet, 2008, festival du cinema americain de deauville, garage, garage dellier |



















Commentaires
La semaine démarre très fort cher Patrice !
A peine remis de ces combats et mondanités, qu'il vous faudra tout Chancelant aller affronter fort Valois où les acteurs s'affronteront à coups de bavette et autres magrets entre chez Paul ou son nouveau Maitre, Kanter.
Ecrit par : era | lundi, 08 septembre 2008
J'ai appris comme vous, cher era, l'acquisition de la Taverne de maître Kanter par Paul, de ce bon JLM. Ainsi cette affreuse place de l'Hôtel de ville (depuis les travaux de l'an dernier qui l'ont donnée aux piétons - et perdue à la vie, drôle de paradoxe) se verra humanisée par la terrasse que Paul a installée. Il sera agréable d'y être vu et de voir qui vous y verra.
Ecrit par : Mémoire des Stands | lundi, 08 septembre 2008
Bonsoir au TTTDCB !
Bonne fin de séjour en terre normande. Un de mes rêves est de reconstituer une station service des années 1950/1960 dans une ville ou sur la route et la faire fonctionner comme en ce temps-là avec les serveurs en combinaisons aux couleurs des pétroliers...
A bientôt !
Bien amicalement de Phike Votler
Ecrit par : philippe vogel | vendredi, 12 septembre 2008
War Child : regard planté dans le coeur, émouvant et intuitif commentaire, cher Patrice. Toi le témoin silencieux, mais complice, de mes vaines fulminations professionnelles contre "nos" guerres africaines : Rwanda, Zaïre, Soudan, Somalie etc... Les festivaliers auront vite oublié, trop dérangeant pour les repus.
A charge de revanche, TTDCB, MdS m'apprend l'automobile! Grâce à des plumes pas avares d'humour, d'humanité, de talent, bref de passion...et même, oui, oui, de poésie dans les considérations techniques, auxquelles je ne comprends rien bien sûr!
Car ce n'est pas rien pour une inculte comme moi qui ne connaissait que le nom de Dépailler (un pote de mon homme clermontois), Le Mans où mon homme (le même) m'avait trainée en 1972, et le Paris-Dakar bobo qui nous (moi et mon homme, toujours le même) agace prodigieusement. Mais rien de tel qu'une lecture quotidienne de la manne de MdS pour progresser!
Bravo et merci pour le talent de tous.
Ecrit par : Françoise Corre | lundi, 15 septembre 2008
Alors maintenant si le gratin des Services du Premier Ministre s’en mêle et nous apporte son soutien culturel nous sommes sauvés et nous éloignons définitivement des blogs fréquentés par la génération texto. Vous allez voir bientôt débarquer des rédacteurs de Télérama ou de Technikart, d’autant plus que nous avons Christophe en commun.
Françoise C possède, il semblerait une documentation française automobile grâce a son homme copain de Dépailler, sauf que l’accent de Depailler n’était pas aigu mais aussi grave que peut l’être celui d’un fumeur de Gitanes.
Si j’avais été avec vous Patrice devant le Garage Dellier j’aurais craqué également pour la Minor Woody, j’en rêve.
Je vais a Deauville dans 15 jours .J’avais prévu de passer par la Trouvaille , vous me confirmez que c’est obligatoire.
Ecrit par : gianpaolo | lundi, 15 septembre 2008
Très émue d'être retoquée avec bienvaillance par l'un des gardiens du temple himself. Rectification enregistrée !
Pardon, Patrick Depailler ! Du haut des stands éternels, souriez de l'incurie d'une néophyte en plein parcours initiatique, qui tousse d'admiration dans la fumée de vos gitanes légendaires.
Ecrit par : Françoise Corre | lundi, 15 septembre 2008
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