mercredi, 09 juillet 2008
Un homme est passé

Trois corbeaux posés sur le toit du pavillon de chronométrage attendent le client. Pas foule aujourd'hui. Un motard solitaire se livre à des runs de folie sur la ligne droite, passant devant eux à des 250 voire davantage. Il faudrait autre chose au plus vieux pour le faire décoller d'un poste de guet qu'il occupe depuis... depuis très longtemps. Un corbeau peut vivre 50 ans. A tous les coups, l'ancêtre aura vu gagner Beltoise en F3.
Tiens, une auto se radine. Un taxi. Les trois loustics tournent la tête de concert.
C'est une grosse maison bourgeoise posée au bord du lac de Gueux. Une 403 noire patiente devant le portail avant de conduire sur le coup de 14 heures quatre des cinq occupants de la bâtisse sur le circuit de Gueux. Aujourd'hui est jour de fête, 6 juillet 1958, 44e Grand Prix de l'ACF. Le fumet du déjeuner dominical s'échappe des fenêtres grandes ouvertes sur une chaleur estivale. L'Union a annoncé une grande bataille entre les Ferrari de Hawthorn, Musso et Collins et les Vanwall pilotées par Moss et Brooks, avec un arbitrage possible de la BRM de Harry Schell, "l'Américain de Paris", mais le jeune homme de la famille, 10 ans mais déjà une connaissance encyclopédique, n'a pas attendu le journal pour connaître ce qu'il y a lieu de connaître d'un sport qui le consumera de l'intérieur.
- Je vais à Gueux, au circuit exactement.
- Très bien Monsieur.
L'homme se carre à l'arrière de la Mercedes. Le chauffeur met le compteur à zéro, embraye vers la nationale 31, la route traditionnelle et non l'autoroute heureusement dont la modernité cadrerait mal avec le voyage intérieur qu'il entreprend. Son regard porte par réflexe vers la place d'Erlon. Une tâche noire barre l'entrée du secteur piétonnier. L'homme n'en croit pas ses yeux : une 403 noire est stationnée, comme pour lui signifier que "là-haut" Quelqu'un l'a pris en charge. Comment nomme-t-on ce genre de télescopage du hasard ? Synchronicité c'est ça ?
Un type longiligne au regard de braise, dont le profil taillé au silex eût inspiré un sculpteur en quête d'icône, sort de l'hôtel du Lion d'or, situé au centre de Reims, à quelques kilomètres de la maison bourgeoise.
En 2008 une nuée de photographes l'aurait assailli grimpant dans sa voiture personnelle, en route vers Gueux par la RN 31, direction Soissons, mais en ce 6 juillet 58, seule une mère de famille coiffée comme Gina Lollobrigida lui prête attention.
Il est tendu, fatigué et surtout préoccupé. Le fait qu'il ait arraché la deuxième place de la grille derrière son intouchable compagnon d'écurie ne calme pas ses angoisses. Il doit gagner et empocher les 10 millions. Un télégramme que lui a transmis ce matin le concierge du Lion d'or brûle sa poche. Il y est écrit : " Gagne car la traite doit être payée demain !" Signé Mario Bornigia. Luigi Musso porte le poids de l'Italie sur ses épaules. "Il Drake" lui fout une pression terrible face à ses deux coéquipiers britons. Son affaire d'importation automobile à Rome marche mal, comme vient de le lui rappeler son associé Bornigia. Les 10 briques, putain et c'est bon. Et encore est-il dans l'ignorance de la théorie de la malédiction de la première ligne, mise au jour un demi-siècle plus tard, faute de quoi...
Il a indiqué au taxi un point à la hauteur d'un panneau qui affiche :"Les Amis du circuit de Gueux vous souhaitent la bienvenue". S'extrait de l'auto en laissant 20 euros au chauffeur qui s'éloigne vers l'auberge de la Garenne qui monte depuis des lustres une garde attentive sur le circuit. Reims-Gueux. Le silence d'un jour où tout se joue à l'écran. Finale de Wimbledon, Grand Prix d'Angleterre, Tour de France, personne dans la vie réelle. Trois corbeaux croassant au sommet du pavillon de chronométrage interprètent un rôle de composition : spectateurs d'un Grand Prix de France 2008 à Gueux. Le costume sombre de l'homme paraît aspirer les couleurs, les dissoudre jusqu'à ce que l'entour s'adapte à l'iconographie en noir et blanc d'un livre d'histoire. Cet homme marche dans l'Histoire.
Il ne sait où donner du regard le petit Michel Mathieu, le nez au carreau de la 403 noire qui se fraye un chemin entre les Aronde et les Chambord, cahotant sur les nids de poules qui constituent le parking du circuit. Les bruits, les odeurs, les couleurs surtout le fascinent. Le vert BP et celui des Vanwall, le rouge et or de RedEx, la coquille jaune de Shell, symphonie éclatante dont l'accord est donné par le casque jaune du pilote de la ferrari N° 2, Luigi Musso. Cinquante ans plus tard, devenu Professeur Reimsparing, il trouverait les mots pour raconter ce que pour l'heure il regarde à s'en faire péter les pupilles.
Trois minutes du départ. Madame Mathieu est restée dans la grande maison bourgeoise pendant que ses hommes sont partis à la course. Elle fait la vaisselle. Bernard Cahier est photographe. Il s'est faufilé jusque sur la grille de départ et immortalise la première ligne. Son image montre un Musso, au centre de cette première ligne, coulant un oeil inquiet vers son coéquipier Hawthorn. Il sait l'Anglais plus vite que lui, même si lui-même a gagné ici l'an dernier, hors championnat. 50 tours à couvrir à plus de 200 de moyenne, dans une caisse à la sécurité d'un landau. Dix briques au bout. Rembourser demain. Toto Roche présente le drapeau.
L'homme a négocié le rond-point qui remplace désormais l'amorce de la courbe de Gueux, renvoyant à l'histoire ce qui constituait l'un des challenges des courses des années 50 et 60. Ses chaussures de cuir crissent sur le bitume, fournissant quelque chose à manger à la bande-son qui sans cela demeurerait coite. Il jette un oeil à sa montre : le jour indiqué est le 6, l'heure, 16 h. Seul un raclement de gorge trahit son émotion.
George-Michel Fraichard s'est égosillé à l'instant où le gros directeur de course a baissé son drapeau, changeant les tâches de couleurs collées à la piste en ressorts bigarrés lâchés en direction de la passerelle Dunlop. Il ne reste plus face au petit Michel qu'une forte senteur de ricin. Schell a pris la tête, suivi de Hawthorn et Musso. Le garçon écarquille les yeux vers la descente de la Garenne que dans moins de deux minutes les premiers vont dévaler.
16 h 35. Luigi Musso, collé à son grand volant, passe à fond absolu devant les stands ; il devine sur l'ardoise de son mécano sa place de deuxième et le retard de dix secondes qu'il concède à ce démon d'Hawthorn. La Ferrari 246 à moteur V6 file telle une balle de fusil sous la passerelle Dunlop. Passer la courbe de Gueux sans soulager, ou alors d'un millimètre à l'accélérateur. Les blés défilent à la hauteur de son casque à quelque 280 à l'heure. Une lointaine tante du petit Michel étend du linge dans son jardin qui jouxte l'extérieur de la courbe. Les courses, elle s'en fiche comme de l'an quarante. Musso a décidé qu'il ne soulagerait pas. Trop de traites sur son bureau. Neuvième tour.
16 h 35. Celui que l'on peut maintenant appeler le grand Michel a franchi la courbe de Gueux de son pas de sénateur puis après avoir marché quelques dizaines de mètres s'est immobilisé devant un court poteau de bois sur l'écriteau duquel est marqué : MUSSO Luigi - Grand Prix ACF 1958 - 2008.
Cinquante ans ont passé, exactement heure pour heure. Un monde s'est écoulé entre le petit Michel et son aîné. Les présidents de nos jours épousent des top models ; la banquise se réchauffe au fur et à mesure que se glace la société ; les protos du Mans ressemblent au Nautilus de Jules Verne, lui-même remplacé par les mômes de ce millénaire par les horribles magnas ; Gérard Crombac est mort et avec lui l'âme de ce sport mais dans l'oreille du petit Michel sonne encore la déclaration de sa lointaine tante (J'ai vu une voiture rouge s'envoler dans les blés et son pilote éjecté comme un pantin, j'étendais mon linge, j'ai tout vu, mon Dieu, quelle horreur !)
Hawthorn a gagné. Il enlèvera le championnat, en dépit de cette unique victoire de l'année, d'un point devant Moss qui remportera pourtant quatre courses. Curieuse mathématique. Maître Mathieu, notaire, son fils de dix ans, un ami de la famile et sa fille se désaltèrent à la buvette derrière les stands. Ils entendent le speaker rabâcher sans arrêt qu'il faut faire comme les champions, qu'il faut rouler Antar molygraphite.
L'ami de la famille, propriétaire de la 403 qui ramènera ce petit monde dans la grande maison bourgeoise de Gueux, s'amuse à embrouiller la serveuse qui, troublée, se trompe en rendant la monnaie d'un gros billet de dix mille francs. Puis la foule s'égaiera. Papa Mathieu prendra son fils en photo à côté d'une voiture de course.
Dans le taxi du retour, l'homme tourne et retourne la photo entre ses doigts. Son histoire personnelle est tout entière inscrite sur ce papier jauni dont le verso est légendé par Madame Mathieu mère. Pas question de la laisser paraître sur Internet ou ailleurs... De la confiture aux cochons. L'homme écoute distraitement le chauffeur de taxi qui, ayant reniflé en ce drôle de client ramassé sur le circuit un possible ancien pilote ou quelque sommité automobile, en rajoute dans le registre "moi aussi" (J'ai possédé trois Ferrari et actuellement j'ai une F355. D'ailleurs je pars demain à Sainte-Maxime pour la présentation de la nouvelle California. La semaine dernière j'étais à SpaItalia).
Il fera bon boire une coupe au "Gaulois".
Commémoration intime du 50e anniversaire de la mort de Luigi Musso . Circuit de Reims-Gueux . 6 juillet 2008 . 16 h 35
Le circuit de Reims-Gueux, 6 juillet 2008 vers 16 heures © MdS
Une 403 place d'Erlon, 6 juillet 2008 © MdS
Luigi Musso © www.maranellomerchandise.com
Memorial Luigi Musso en sortie de la courbe de Gueux © MdS
Le petit Michel pose à côté de la Maserati 250 F de Gerino Gerini, 6 juillet 1958, archives Pr Reimsparing
10:10 Publié dans Circuit de Reims-Gueux | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
| Tags : luigi musso, memorial, grand prix acf, 1958, 2008, circuit de reims-gueux |




















Commentaires
beaucoup d'émotion à travers ce magnifique témoignage Pr Reimsparing. Vous avez vécu des moments extraordinaires (de joie et de drame) et c'est un grand honneur pour nous de les revivre à travers vos souvenirs. SL
Ecrit par : Stéphane Lefebvre | mercredi, 09 juillet 2008
Cher Pr Reimsparing ,nous éprouvons rarement,autant d 'émotions à la lecture
de textes traitant de la compétition automobile.BRAVO.
A quand le plaisir de lire un ouvrage complet ?
je me propose comme premier souscripteur.
P. Brunet.
Ecrit par : p. brunet | mercredi, 09 juillet 2008
Très beau texte en effet
Ecrit par : Jacques Rivaud | mercredi, 09 juillet 2008
Très beau texte.
Au passage, on y apprend l'identité du professeur Reimsparing...
Ecrit par : Joest | mercredi, 09 juillet 2008
C'est bien quand on le peut de commémorer la disparition de ces chevaliers des GP, Luigi Musso était un pilote estimé de ses pairs il avait une notoriété grandiose en italie, je voudrais adresser à tous qui ont organisé cet hommage mes compliments et remerciements pour nous rappeler cette époque de nostalgie que je traîne dans mes souvenirs sans arrêt. Bravo Pr Reimsparing.
Ecrit par : mauricelaunay | mercredi, 09 juillet 2008
Magnifique.
Un grand merci.
Antibois
Ecrit par : antibois | mercredi, 09 juillet 2008
Quand le sport automobile est raconté de la sorte avec autant de coeur et de passion, il n'y a pas grand chose à rajouter c'est tout simplement très beau.
La proposition de P.Brunet est séduisante et pourrait s'étendre à d'autres talentueux intervenants.
Merci.
Ecrit par : Guivarc'h | mercredi, 09 juillet 2008
Je propose que cette magnifique note, dont l’auteur n’est peut être pas le héros, soit classée dans la rubrique Littérature
Ecrit par : gianpaolo | mercredi, 09 juillet 2008
Très beau texte.
Merci Prof.
Ecrit par : GIGI | mercredi, 09 juillet 2008
Pour un "jeune" comme moi qui n'ai pas connu cette époque, je devrai prendre un coup de vieux à la lecture de ce texte, mais c'est bizarrement un souffle de jeunesse qui m'enivre actuellement.
Merci beaucoup Prof
Ecrit par : Maxime | mercredi, 09 juillet 2008
Bravo et merci au TTDCB pour avoir écrit ce texte si riche qui peut aussi figurer dans la rubrique "Cinéma".
Ecrit par : Pascal Bisson | mercredi, 09 juillet 2008
Amusante collision du hasard : au moment où, 50 ans plus tôt Bernard Cahier prenait la photo de la première ligne du GP de France 58, tel que raconté dans la note, son fils Paul-Henri était agressé par Kimi 'les gros points" Raikkonen alors qu'il le prenait en photo au GP d'Angleterre 2008, soit au moment où se déroule l'action de notre note.
Tous les forums sont pleins de cette histoire. Imagine-ton Bernard boxé par Fangio ? O Tempora ! O Mores ! conclueraient nos trois corbeaux.
En tout cas notre sympathie va à PHC qui faisait simplement son boulot.
Ecrit par : Mémoire des Stands | mercredi, 09 juillet 2008
très belle note, pleine de délicatesse. merci Monsieur Le Professeur.
trois ans plus tôt un autre homme était passer, mais à Black Rock. lui, en était reparti. c'était Spencer Tracy.
Ecrit par : Bruno | jeudi, 10 juillet 2008
Bonjour à toutes et tous !
Respect cher Professeur pour votre plume si particulière et redoutablement efficace...A quand un ouvrage dont vous serez l'auteur ?
Bien amicalement et sportivement !
Philike Voglter
Ecrit par : philippe vogel | jeudi, 10 juillet 2008
Une fois encore, le Professeur nous illumine de ses souvenirs et particulièrement cette tragédie qui'il vécut en direct ce 6 Juillet 1958. L’origine de ce drame tient tout entier dans cette époque d’aventuriers en quête d’émotions fortes et d’aventures sensationnelles mêlées à un mode de vie dont Alfonso De Portago et Ernest Hemingway furent dans leur spécialité l’incarnation. N’eussent ils pas été pilotes de course, ces héros auraient sans doute fait les beaux jours de l’aviation de chasse de la première ou deuxième guerre.
Le Professeur nous offre un témoignage de toute beauté et à l’occasion brise un peu le secret de son identité. Qu’il en soit remercié. Il n’y aurait rien à rajouter si ce n’est se lamenter sur ces « riches » heures à jamais disparues et sur le spectacle qui nous est offert aujourd’hui par l’évolution, pas si naturelle que ça d’ailleurs, des machines et des hommes. J’aime assez la comparaison avec le Nautilus. Quant à l’incident relaté sur la grille de départ du Grand Prix d’Angleterre, nous avons définitivement touché le fond et je m’en vais très déterminé assister au Mans Classic pour goûter un peu de nostalgie.
Ecrit par : Daniel DUPASQUIER | jeudi, 10 juillet 2008
Merci.
J'habite Reims, ce circuit, je le connais par cœur et nous pouvons tous croiser les doigts pour que la municipalité de Gueux ne commette pas l'irréparable... L'irréparable, il a aussi eu lieu aujourd'hui : Bernard Cahier nous a quitté. L'homme à la photo, cette belle photo de la ligne de départ avec Musso les bras posés au dessus de part et d'autre du saute-vent qui regarde Hawthorn...
Merci, de tout cœur, merci.
Ecrit par : jean-marie | jeudi, 10 juillet 2008
Cher professeur,
Votre habileté à mélanger passé et présent donne à votre texte un côté "fantastique" dans lequel on se perd avec bonheur: la 403, des Ferrari, une Mercedes, Luigi Musso, Michel Mathieu, les personnages, les automobiles, les routes se tansforment à votre gré.
Si la course automobile pouvait être en entier racontée comme cela...
Au moins, celle des grandes années. Par exemple, sur le circuit de Gueux?
Essayez de ne pas nous faire attendre autant que ces corbeaux si tristes qu'ils en ont pris le nom de freux.
Ecrit par : guy dhotel | samedi, 12 juillet 2008
En cette période de vacances, je me suis dit qu’il était enfin temps de me bouger un peu. C’est pourquoi j’ai décidé de me rendre à Canossa afin de rectifier le malentendu que paraît avoir fait naître, à une exception près, la présente note.
Je précise donc que c’est à la talentueuse plume du TTDCB (pléonasme), et non à celle habituellement plus laborieuse du professeur Reimsparing, que ladite note doit ses remarquables qualités rédactionnelles, son ton inimitable, ainsi que son originale construction. C’est, corrélativement, ce même TT que récompensent, à très juste titre, les commentaires élogieux qui précèdent, et dont, quoi qu'il en soit, je me permets de remercier les auteurs.
Je me suis, quant à moi, contenté de confier audit TT les souvenirs personnels qu’il a si magistralement mis en musique, et d’accomplir, en sa compagnie, le petit pèlerinage du Cinquantenaire ci-dessus relaté.
Dommage que ma signature, pour une fois, connaisse un tel succès, alors qu’elle n’était que virtuelle...
Je me consolerai néanmoins en me disant qu’après tout, des lecteurs du blog, pourtant fidèles et avertis, m’ont, sur l’instant, cru capable de produire ce genre de texte…
Professeur Reimsparing
Ecrit par : Professeur Reimsparing | mardi, 29 juillet 2008
Je suis étonné de constater que personne n'a relevé que le Pr confie AUDI TT...
Ecrit par : Bernie | dimanche, 18 janvier 2009
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