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dimanche, 16 mars 2008
Mai 68 #2 : Pas d'essence pour descendre à Monaco

Voir aussi
Mai 68 #1 : Le vieux birbe dans sa guérite en bois
Mai 68. 40 ans cette année.
Dans le récit inaugural de cette série, le Rr Reimsparing a narré un voyage vers la Belgique, non pour y planquer de l'argent mais pour assister aux 1000 km de Spa. La veille de son départ, des affrontements avaient fait des centaines de blessés, un manifestant mort à Paris, un commissaire tué à Lyon. Même les paysans formaient des barricades. A peu près au même moment, le vendredi 24 mai, Bruno Vagnotti tentait de rallier Monaco depuis Annecy au volant de sa Dauphine.
Rappelons que toute contribution à cette série "Mai 68" est la bienvenue et peut être adressée à memoire.des.stands@gmail.com
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Au printemps de cette année 1968, je décidai de me rendre à Monaco, car je venais d'acquérir ma première voiture.
Je m'étais procuré un billet de tribune pour le dimanche, puis le mois de Mai 68 est arrivé et je n'ai jamais reçu mon ticket. Je pris la route le vendredi après ma journée de travail, pour une véritable expédition. En effet, à plus d'une reprise durant la nuit, j'ai dû faire des tours et détours pour éviter les barrages des grévistes, et j'avais une peur bleue de me faire bloquer par quelques abrutis. Je roulais toutes vitres et portières fermées à clé. J'arrivai enfin à Monaco. La première chose à faire était de trouver un emplacement pour parquer la voiture et ne plus la toucher. En effet il y avait peu de carburant, il fallait l'économiser. Je passai la nuit sur le siège arrière de la Dauphine. Le lendemain matin, en me réveillant, je me suis rendu compte à ma grande surprise que j'étais garé à une cinquantaine de mètres à peine d'un concessionnaire Ferrari. Je descendis vers le port pour me rafraîchir le visage. Qu'est ce que ça fait du bien, aller un grand coup sur le restant du corps. Ah ! ça colle de partout, que se passe-il ? mais c'est bien sûr. . . c'est l'eau de mer !
Après avoir pris de nouveaux billets pour les essais du samedi et la course, il fallut encore se soumettre à une corvée : aller chercher un bon d'essence avec ma carte grise. Cette fois c'est bon, je peux y aller. Du sommet de ma tribune des Gazomètres j'avais une bonne visibilité sur la piste, je pouvais voir les voitures à la sortie du Bureau de tabac se diriger vers moi, virer et repartir vers la ligne de chronométrage. C'était super.
Une... deux... trois… quatre… cinq… six… Alors, ils se décident oui... Sept… J'entends des bribes de commentaire dans les haut-parleurs mais le vacarme m'empêche de comprendre. Huit… neuf… Toujours pas de Ferrari, que se passe-il ? J'appris entre les deux séances d'essais que Monsieur Enzo Ferrari avait décidé au dernier moment de ne pas envoyer de voitures en Principauté pour protester contre les organisateurs qu'il tenait pour responsables de la mort de Bandini l'année précédente. Bien entendu, Enzo Ferrari ne pouvait pas savoir que j'avais décidé de me rendre à Monaco!
Moi qui étais venu voir évoluer Jacky Ickx et Chris Amon, au volant de leur Ferrari ! Mais ma déception fut de courte durée tant le spectacle qui s'offrait à moi était extraordinaire. J'ai l'impression que c'était hier. Quand j'ai vu débouler la première Formule 1 à une vitesse folle et se diriger vers moi, j'ai eu le sentiment que jamais elle ne pourrait s'arrêter. Et puis d'un seul coup, le pilote monte sur les freins, le museau de la voiture plonge, racle le sol, puis d'un coup de volant la voiture s'inscrit dans le virage et repart dans un étourdissant bruit d'échappement tout en se cabrant.
J'étais éberlué... c'était irréel… Un bruit d'enfer mêlé d'une forte odeur d'huile de ricin. Une voiture m'a impressionné plus que toutes les autres, la Matra de Jean-Pierre Beltoise. Son moteur hurlait à m'en arracher les oreilles, et pourtant, quand je devinais de loin son arrivée, j'ouvrais grandes mes deux oreilles pour ne rien perdre du chant mélodieux de son douze cylindres.
Aujourd'hui, avec le recul et après avoir assisté à quelque 500 Grands Prix de F1, à la télé ou sur place, je ne peux pas oublier ces voitures qui pour moi resteront les plus belles de l'histoire de la F1. Leur long fuselage, l'étroitesse de leur coque au bout de laquelle se débattaient de longs bras de suspension, leur moteur qui dégageait une fumée bleutée, et les pilotes, couchés dans leur habitacle, se dévoilaient à notre regard, nous laissant voir leur visage protégé par un simple mouchoir contre l'air qui les frappait.
Après ces grands moments d'émotion, je découvris le circuit à pied. Le virage de Sainte-Dévote, juste après les stands, était à l'époque un grand droite très rapide qui donnait comme aujourd'hui sur la montée du Beau rivage, suivie du Casino. La descente aux enfers vers le virage Mirabeau et la Gare. Le double droite du Portier qui ramenait les voitures sur le bord de mer. Le tunnel était plus court et plus loin qu'aujourd'hui, puis la chicane très rapide gauche droite qui menait au Bureau de tabac. Enfin la longue fausse rectiligne au bout de laquelle se trouvait le virage des Gazomètres qui ramenait les bolides sur la ligne de chronométrage.
Le dimanche matin, je me précipitai le long du muret qui longe le port à la sortie de la chicane. Il fallait y être de bonne heure car ce n'était pas une tribune mais des places debout non numérotées. Il n'y avait pas encore beaucoup de monde et je pus choisir mon emplacement derrière le mur, mais il y avait un haut grillage qui m'empêchait de très bien voir. Ce n’est pas terrible du tout. C'est la catastrophe ! Mais un type décida de couper le fil de fer et de retrousser la grille. Bien sûr ! Il a raison ! Nous fûmes quelques-uns à pouvoir passer la tête de l'autre côté du grillage.
Je pouvais voir déboucher les voitures de la chicane, passer au-dessous de moi, virer au Bureau de tabac et accélérer vers les Gazomètres.
Départ du tour de chauffe, les voitures font un tour au grand ralenti, puis s'immobilisent sur la grille, les moteurs sont coupés. Silence sur le circuit. Les moteurs sont réanimés et montent en régime. Puis tout à coup un hurlement de tonnerre. Les voitures avalent la montée derrière moi, le sol tremble, je peux suivre leurs évolutions tout le tour du circuit, tellement le grondement est puissant. Les voilà qui débouchent de la chicane, et surprise : Johnny Servoz-Gavin (qui remplace Stewart blessé) est en tête de la meute. Deux tours plus tard il sort de travers à la chicane et tap le rail dans une grande gerbe d'étincelle. Abandon.
Graham Hill et John Surtees firent le trou et le peloton commença à s'étirer, quand un fou jeta une bouteille de bière sur la piste. À chaque passage des voitures, toutes les têtes rentraient de concert derrière les grilles pour se protéger des morceaux de verre qui volaient à des hauteurs folles, cela dura quelques tours seulement, mais quelle frayeur ! Hill mena toute la course et remporta le GP avec une avance de 1 seconde sur Attwood, qui fit une remontée extraordinaire, au volant de sa BRM. Cinq voitures seulement terminèrent, un record négatif.
Le Casino, la Gare. . . Fais gaffe t'as bien failli taper. Le tunnel, à fond. . . la chicane. . . Non de Dieu ! Cette fois j'ai bien cru que c'était fait. Je sais, je ne suis pas Graham Hill et je n'ai pas une Lotus. . . Mais j'ai bien le droit de faire un tour de circuit avant de repartir non ! Même s'il fait nuit.
Signé Bruno Vagnotti
http://brunodaytona67.canalblog.com
Monaco 68, photo DR
10:10 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : mai 68, grand prix de monaco, temoignage, 1968, jean-pierre beltoise, johnny servoz-gavin




Commentaires
Merci "bruno" !
Otage involontaire des pompes sèches, de grèvistes sans scrupules, des barricades et d'un "rouge" furibard.
C'est du vécu.
Ecrit par : jean-Louis Mathieu | dimanche, 16 mars 2008
Grazie Bruno
C’est quand même un comble pour vous d’avoir été privé des Rosse pour votre 1er GP.
Enzo aujourd’hui doit regretter sa décision, sachant à quel point votre fidélité fut indéfectible.
Ancora grazie Bruno per la vostra storia piena di vita .
Ecrit par : gianpaolo | dimanche, 16 mars 2008
tres belle article beaucoup de souvenir ressurgisse du passe avec ces grands champions du moment quel dommage de ne pas entendre le bruit et de sentir les odeurs merci bruno
Ecrit par : d robin | dimanche, 16 mars 2008
Très jolie photo de la voiture en plein travers...
Ecrit par : Yogi | dimanche, 16 mars 2008
Tout de même quelle "usine à gaz" cette première Matra V12, canalisation radiateur-moteur à l'extérieur de la coque, échappements rallongés ... un charme fou mais un peu brutal (surtout avec le museau raccourci)!
Ecrit par : Christian Magnanou | lundi, 17 mars 2008
L'usine à gaz comme elle avait été surnommée cette Matra, avec son museau raccourci comme à Kyalami pour la MS9 de Stewart. Les échappements étaient alu brillant, pas encore blancs.
Bruno, superbe récit qui rappelle bien des odeurs, des saveurs, des couleurs et des images communes. Je ne me souvenais plus pour les Ferrari, pourtant Ickx était mon héros !
Ecrit par : Daniel DUPASQUIER | lundi, 17 mars 2008
Sacré Bruno ! ta passion ne te quittera jamais et ta mémoire est toujours infaillible. Tu ne me l'avais jamais raconté celle-ci ! bravissimo et, merci à J..... pour l'envoi du lien ou ton mail est en panne sèche ? oups !!!
Ecrit par : DéDé | lundi, 17 mars 2008
Sacrée année 68 n'est-ca pas Bruno !
Premier grand prix de F1.
Service militaire dans les chasseurs alpins
J.O de Grenoble etc...
Enfin, tu ne nous racontes pas ton retour à Annecy, c'est-il bien passé ?
Ton p'tit frangin André.
Ecrit par : André | mardi, 18 mars 2008
mon retour à Annecy, n'est toujours pas terminé.
j'ai des souvenirs plein la tête. tout défile toujours sur ma rétine.
rétine et pupille, j'ai les yeux qui brillent,
pour un jeu qui n'a rien de dupe,
voir sous les jupes des F1.
merci au talentueux TdcB, pour ce bel article
Ecrit par : Bruno | mardi, 18 mars 2008
Merci pour votre très beau texte. J'y relève une petite erreur, et ce n'est pas pour faire une remarque pour une remarque, mais être précis. Vous expliquez que le mouchoir est destiné à protèger le visage du pilote de la pluie, pas du tout. Un peu d'eau serait même la bien venue tellement il fait chaud dans les cockpits par l'air du radiateur qui s'y propage. Le foulard en fait est en Nomex, il est destiné à prendre le bas du visage et le nez. Souvent en course on baisse la partie prenant le nez, pour mieux respirer ce qui n'est pas trop sécuritaire mais plus "confortable" pour la respiration. En effet le foulard en Nomex est destiné, en cas de "crash" et des flammes et, si bloqué dans la monoplace, ne pas respirer l'essence enflammée afin de ne pas, irrémédiablement, aggraver le problème en se brûlant les alvéoles pulmonaires...et donc pas pour un "confort" contre la pluie. Excusez-moi de cette précision, mais les lecteurs de MdS sont mêmes très "pointilleux" sur les Numéros de chassis des anciennes, ce qui est normal.
Ecrit par : François Libert | mercredi, 07 mai 2008
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