« Les talents pointent | Page d'accueil | Mon oncle »
vendredi, 07 décembre 2007
Le rendez-vous de Salvatore

Il est un peu plus de 7 heures quand Salvatore quitte la modeste maison qu'il a construite il y a bien des années de cela. Il a deux heures pour parcourir le chemin, c'est plus qu'il n'en faut normalement. Mais les sentiers de ces montagnes peuvent être piégeux pour ses vieilles jambes. En s'éloignant à pas lents sous un ciel couvert, il entend Tazio qui jappe désespérément pour le convaincre de l'emmener, comme tous les autres jours de l'année. Salvatore s'est laissé attendrir une fois, il est parti à son rendez-vous annuel accompagné de son chien ; ce ne fut pas une réussite : une fois arrivé sur place, Tazio n'a pas, comme son maître, apprécié ce qu'il voyait et – surtout – entendait. Inquiet, il n'a cessé de gémir et d'aboyer, de sorte que la journée particulière de Salvatore s'en est trouvée gâchée. Hors de question de recommencer. D'autant plus que le rendez-vous de cette année pourrait bien être le dernier. Il y a son âge à lui, bien sûr : 74 ans, ce n'est pas rien et ça commence à se voir. Mais, c'est surtout elle qui n'en a sans doute plus pour longtemps. Elle est de sept ans plus jeune, mais on la dit en sursis. Oh, on le dit chaque année, c'est vrai, mais cette fois la menace semble se préciser. Il l'a encore entendu hier à la radio : c'est peut-être bien la dernière fois qu'il la voit.
Tout naturellement, il repense alors à ce jour lointain où son père l'avait emmené voir ces monstres qui venaient tourner sur l'île pour la première fois. Pour un gamin de 7 ans, quel choc ! Il s'en souvient encore très nettement. Il y eut dès lors pour lui un autre Noël, en mai, qu'il était inconcevable de rater. Et, de fait, jamais depuis ce jour il n'a manqué son rendez-vous avec elle. Elle, elle lui a fait faux bond plusieurs fois. Mais, bon, ça se comprend, c'était la guerre, il y avait d'autres priorités.
Aïe ! Distrait quelques instants par le souvenir des heures sombres d'il y a trente ans, Salvatore vient de trébucher sur une racine. Ma, basta ! mieux vaut songer à ce qui l'attend aujourd'hui : tout en cheminant dans la forêt, il se remémore alors celles qu'il va voir défiler dans peu de temps. Ferrari, Alfa Romeo, Porsche, Lancia, …, des noms qu'il connaît depuis si longtemps. Tiens, à propos de nom, il y en a un qu'il a entendu hier pour la première fois et qui lui échappe. C'est celui d'une marque française qui, paraît-il, conteste la suprématie du petit cheval cette année ; il se rappelle juste qu'il sonne plutôt italien, ce nom, et que ça l'a étonné. Mais les Français n'ont pas amené leurs voitures bleues, ils ont eu peur sans doute, ils ne connaissent pas cette course. Salvatore sourit : c'est vrai qu'elles peuvent en effrayer plus d'un, les routes d'ici ! Il n'y a que les Allemands qui semblent les avoir apprivoisées, même qu'ils s'y sentent comme chez eux depuis une quinzaine d'années !
Là, Salvatore ne sourit plus : combien de fois les voitures grises ou blanches ont-elles douché ses espoirs de victoire italienne ! Mais cette année, la radio l'a dit, ce sera un duel entre rouges, comme l'année dernière. Et lui, il parie sur Ferrari. Car à la Scuderia il y a Nino, un atout maître qui joue à domicile. En plus, il paraît qu'Alfa a perdu une voiture hier, lors des entraînements. Le pilote est sorti de la route et a fait une belle cabriole, selon le type qui causait à la radio.
Le vent a chassé les nuages et au sortir de la forêt c'est un soleil radieux qui fait briller les toits des maisons du village, en contrebas du chemin. Cette année encore, il va se poster à l'aplomb de la route, à l'entrée de Collesano. Il n'y est jamais seul, normal, c'est un endroit idéal pour voir la course. Mais le solitaire qu'il est ne s'en formalise guère, d'autant qu'il parvient toujours à se ménager un petit espace réservé, sur lequel personne ne viendra empiéter. Salvatore sourit à nouveau : sa gueule farouche de vieux berger sicilien n'invite pas trop à la conversation, ce n'est pas plus mal ! Ah, voici un rocher qui fera l'affaire. Il porte des inscriptions blanches sur sa face visible de la route. A la gloire de Nino sans doute, Salvatore ne sait pas lire, mais ces signes lui paraissent familiers. Après avoir vérifié que la peinture était sèche, il s'assied en réprimant une grimace de douleur, saleté de rhumatismes ! Tel un petit rituel maintes fois répété, il fouille alors dans sa besace, déplie sa serviette rouge et, soigneusement, dispose dessus pain, fromage et saucisson. Le voilà prêt. Alors qu'il débouche sa gourde, le carillon de l'église sonne 9 heures moins le quart. Il a un peu d'avance, dans une demi-heure environ la première voiture sera là au rendez-vous, pour la 57e fois.
Signé Olivier Favre
La route de Collesano © Olivier Favre
10:10 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : targa florio, fiction




Commentaires
Salvatore avait 7 ans lorsqu'il accompagne son père à la première sur l'île et en a 74 ans pour la 57e édition qui va débuter.
La première a eu lieu le 10 septembre 1905 et cette 57e se déroule le 13 mai 1973.
Il est donc né après cette date et va fêter ses 75 ans bientôt ? Je plaisante bien sûr.
Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | vendredi, 07 décembre 2007
10 septembre 1905 ? d'après mes sources, la première Targa a eu lieu le 6 mai 1906. Quelques jours après le 7e anniversaire de Salvatore.
Ecrit par : Olivier Favre | vendredi, 07 décembre 2007
Ah cette Ferrari 512 S rouge domptée par Nino V... dans les Madonies en 1970 !
Ecrit par : philippe vogel | vendredi, 07 décembre 2007
Explications car vous avez raison, désolé d'avoir compté cette Coppa Florio qui se déroulait sur le parcours suivant: Montichiari-Brescia-Cremona-Mantova-Montichiari soit 167 km, sur le nord de la Botte au sud-ouest du Lac de Garde donc alors que la Targa se déroulait en Sicile sur le parcours contournant les montagnes des Madonies entre Buonfornello-Cerda-Caltavuturo-Castellana-Petralia Sottana-Petralia Soprana-Garaci-Castelbuono-Isnello-Collesano-Campofelice et Buonfornello soit 148,823 à parcourir 3 fois.
1ère Coppa Florio 10 septembre 1905
1ère Targa Florio 6 mai 1906
2ème Targa Florio 21 avril 1907
2ème Coppa Florio 1er septembre 1907
Acceptez mes regrets d'avoir confondu. Attendons la suite des souvenirs de Salvatore (J'avais beaucoup aimé le personnage du "Cinéma Paradisio")
Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | vendredi, 07 décembre 2007
Tom be la nei ge...
Ecrit par : Francis Rainaut | vendredi, 07 décembre 2007
Neige en Sicile, pas de Phil Hill ! désolé ...
Ecrit par : Christian Magnanou | vendredi, 07 décembre 2007
Salvatore a-t-il vu passer en 1967 la magnifique Chaparral 2F ? Qui participa cette année là à toutes les courses du calendrier pour en gagner une...La dernière,à Brands Hatch.Mais la Targa Florio n'était vraiment pas taillée pour elle.Bravo malgré tout !
Ecrit par : Jacques Rivaud | vendredi, 07 décembre 2007
Quelle déconvenue pour Salvatore lors de sa dernière! Sans vouloir déflorer la suite ...Un forfait pour une 33 TT12 ,un abandon pour la seconde ainsi que celui des deux 312 PB...A noter que si Ferrari avait gagné, la Scuderia, avec 20 pts d'une victoire au lieu de 15 obtenus sur une autre course, aurait engrangé 5 pts de plus mais échoué à 4 de Matra absent en Sicile (124 à 120 au lieu de 124 à 115 - 7 meilleurs résultats retenus sur la saison) ... Mais avec des si....
Ecrit par : F.Coeuret | samedi, 08 décembre 2007
Merci pour ce premier chapitre si bien tourné d'une course que j'ai rêvé cent fois de faire.
Ecrit par : guy dhotel | samedi, 08 décembre 2007
Bonjour !
Désolé cher François Coeuret, la Targa Florio eut lieu jusqu'en 1977 incluse même si elle ne fit plus partie du championnat du monde des marques avec ces vainqueurs :
1974 > Lancia Stratos
1975 > Alfa-Roméo TT33-12
1976 > Osella PA 5
1977 > Chevron B 23
Voici ce lien trouvé au travers de la toile > http://www.acs-protargaflorio.it/Albo.htm
Viva Targa !
Phinormani
Ecrit par : philippe vogel | samedi, 08 décembre 2007
erreurs de ma part, toutes mes excuses :
1976 > Osella PA 4
1977 > Chevron B 36
Ecrit par : philippe vogel | samedi, 08 décembre 2007
de rectifier pour 1977:
Restivo/Apache su Chevron b36 BMW in 2.41'17" (copie de la ligne du site que vous avez indiqué.)
précision: "Apache" alias Alfonso Merendino / Franco Restivo
1976 Amphicar/Floridia su Osella pa 4-BMW in 5.48'46"
"Amphicar" alias Eugenio Renna / Armando Floridia
Source: Pino Fondi " TARGA FLORIO" 20th century epic, the official century book, 2006 Giorgio Nada Editore (ISBN .... non, le TTDCB n'aime pas cela, un peu comme les n° de châssis !) The full list of result pages 460 (1976) et 461 (1977).
Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | samedi, 08 décembre 2007
"Merci pour ce premier chapitre si bien tourné d'une course que j'ai rêvé cent fois de faire."
Si je puis me permettre, vous eussiez réalisé des temps canons sur ce type de parcours.
Ecrit par : L'étroit mousquetaire | samedi, 08 décembre 2007
Merci pour votre précision et votre érudition Philke Votler ,il était nécessaire de corriger, avec mes plus plates excuses!
Ecrit par : f.Coeuret | samedi, 08 décembre 2007
Bonsoir 2 François !
C'était la face obscure de la Targa Florio et bien sûr vous êtes tout excusé car je ne suis pas exempt de ce type d'oubli sur tel ou tel sujet pointu...
Bonne soirée !
Bien amicalement et sportivement !
Mippe Beutel
Ecrit par : philippe vogel | samedi, 08 décembre 2007
Comme chaque année, au printemps ou en automne, nous allons en Sicile avec mon épouse. Son pays d'origine et mon pays d'adoption.
A notre arrivée, Une heure à tuer à l'aéroport de Punto Raisi ? Au hasard, j'achète un journal de bagnole: "l'Auto" . Pas sportif pour un rond, épais comme un annuaire du téléphone pour 4 euro. Je m'attends à la moitié de publicité mais je vais de bonnes surprises en bonnes surprises: les essais - nombreux- sont décortiqués, les vues "éclatés" chassis et moteur systématiques, un comparatif essence diesel met huit voitures à égalité (en France la Diesel gagne d'abord, après on se demande ce que c'est comme marque). ET puis un Audi S5 contro la BMW M3 de 18 pages (sans pub) avec éclatés absolument complets, photos superbes à l'arrêt, en glisse, en travers, et last but not least, comparatif temps au tour sur le circuit de Balocco - test systématique effectué par leur pilote depuis la moindre Fiat 500- huit pages sur la Nuova 8C "emozione fa rima con competizione" et pour ceux qui ont des insomnies, une minutieuse études technique de transmission de BMW 4X4.
Un journal de voiture français me "fait" au mieux une heure. Celui-là m'a intéressé ou passionné durant plusieurs jours.
Les italiens aiment la "bella meccanica", et "molto di piu" la voiture de course. Et le "Bel canto". Qui va avec. C'est un plaisir!
Ah! cette année, j'ai eu l'honneur d'être présenté à la Signoria Florio à la sortie d'un concert à Palerme. Hélas à la toute fin de notre séjour. Pas question de parler cambouis sur les marches du "Teatro Massimo". Il faudra que j'attende mai prochain pour m'entretenir, si elle le désire, de la Targa que son ancêtre Vicenzo a créé à la fin du dernier millénaire.
Nos amis communs sont déjà à la tâche. Patience…
Sur l'autoroute, quasi-déserte après la sortie de Palerme, nos amis nous ramènent à l'aéroport. Deux hommes à l'avant parlent "auto", deux femmes à l'arrière parlent.
Quand on entend un hurlement strident, c'est trop tard: Paolo a juste de le temps de dire "Lamborghini" et une flèche jaune disparaît au ras du bitume à la vitesse d'un avion de chasse.
- Mais accélère, bon dieu!"
Quand je pense que j'ai encore ce reflexe même s'il nous manquait environ 150 km-h!
Mes amis en rient encore.
Ecrit par : guy dhotel | dimanche, 09 décembre 2007
C'est vrai que ça a manqué de bleu à la Targa. Dommage, chez Matra, ils avaient le matériel et les pilotes - l'un d'eux, Larrousse, connaissait bien le terrain pourtant - pour réaliser un joli coup là-bas.
Ecrit par : Marc Ostermann | mardi, 11 décembre 2007
D'accord avec toi, Marc. Pour ma part, j'aurais bien vu une opération commando avec une 670 confiée à un équipage Larrousse-Wollek ou Larrousse-Fiorentino.
Mais comme le dit F. Coeuret plus haut, une victoire de Ferrari à la Targa n'aurait rien changé pour le titre mondial. Pour une fois, les absents n'ont pas eu tort !
Ecrit par : Olivier Favre | mardi, 11 décembre 2007
Une seule auto suffisait parfois...
L'année précédente Ferrari y était allé du bout des pneus avec "en opération commando" une seule 312PB pour Merzario et Sandro Munari, et ce fut la bonne.
Ecrit par : Marc Ostermann | mardi, 11 décembre 2007
Ecrire un commentaire