vendredi, 05 octobre 2007

Cette histoire-là

aaef8003c6de3bb36cd7d9caaab3d887.jpgComme un seul homme, presse, blogs et forums automobiles se sont emparés du dernier Baricco comme d'un nouveau Fisson ; aurait-on dégoté une version moderne des Princes du tumulte, l'un des rares romans de course automobile, puisque l'essentiel de la production "littéraire" auto est fait de biographies, d'historiques de marques, de récits de courses, tout cela au format beau livre, agréable à offrir, facile à ingérer, comme si l'amateur de lecture automobile n'avait pas de prétention intellectuelle supérieure à celle d'un bonobo à qui on aurait filé à travers sa cage le catalogue ETAI.

Mais de cet engouement, que lit-on çà et là sinon des quatrièmes de couv' qu'on fait passer pour critiques. C'est que le Baricco aura de quoi dérouter le spécialiste des Ferrari 166 MM ou tel prêtre de la Bugatti authentique ou copiée, puisque la partie automobile recelée dans ces pages ne sert à rien d'autre qu'à nourrir le fantasme qui fait avancer au long de sa vie Ultimo Parri, le héros. Déjà, le fait qu'il soit publié chez Gallimard et non au Palmier aurait dû alerter notre puriste quant à la portée symbolique de ce livre qui nourrira l'imaginaire d'un lecteur pour qui l'automobile a fait son garage de cet imaginaire. Pas davantage.

Et d'abord, il nous semble bien, à moins que notre mémoire nous fasse défaut, qu'Ultimo, fils de garagiste, qui tomba amoureux du phénomène automobile au soir du départ du Paris-Madrid 1903, à l'âge de cinq ans, n'aura pas possédé d'automobile tout au long des 318 pages du bouquin, après tout les cordonniers sont aussi mal chaussés que certains.

Cette scène d'ouverture qui raconte le départ du Paris-Madrid est d'ailleurs l'un des plus beaux moments que la littérature ait réussi sur le dos de l'automobile. Une densité toute fellinienne allume ces pages truffées de vignettes humanistes, qu'aucun Rosinski ou Crombac n'a jamais eu le culot - ou l'idée - d'intégrer à ses papiers, comme ces épouses dont les maris sont partis à la course et qui du coup s'étendent à loisir dans le lit conjugal ; détail qui plut à Gianpaolo - peut-être confronté dans son intimité à une cohabitation de ce genre.

Structuré en sept chapitres, le texte permettra de serrer au plus intime l'étrange et subtile personnalité de ce garçon qui trouvera un sens à sa vie un soir au théâtre où il tomba amoureux d'une spectatrice placée devant lui, détaillant les dix-huit courbes qu'il aura décelées sur sa nuque et son cou. Il n'aura de cesse de concrétiser son fantasme sous la forme d'une route, puisque des routes il est fou. Eh oui, c'est son truc, à Ultimo, les routes, plus que les automobiles "qu'il ne voyait quasiment pas, les considérant comme un corollaire futile à la beauté des routes."

Il construira donc une route faite de dix-huit courbes tournant indéfiniment sur elle-même. Ça s'appelle comment les gars, une route de dix-huit courbes tournant sur elle-même ? Un circuit, bravo il y en a deux qui suivent. Vu comme ça, l'histoire peut apparaître nunuche puisque affadie par les mots de votre serviteur, mais écrite par Alessandro Baricco, elle ressort du poétique le plus pur, en même temps qu'y est approché, certes en contrebande, le mystère de l'origine d'une passion. Pourquoi aime-t-on les routes à en devenir cinglé ? Pourquoi nombre d'entre nous réduisent-ils leur existence à avaler du bitume le cul sur un moteur, un truc rond entre les mains ? Il y a des bonobos qui doivent rigoler dans leurs cages.

L'auteur a enserré Ultimo dans les rets de sa narration, ce qui veut dire en gros qu'il n'est vu qu'à travers les regards de ceux qui l'approchent ; lui-même n'intervient pas. Vers la fin de l'ouvrage, une certaine Elizaveta, cruelle aventurière russe en compagnie de laquelle il errera sur les routes américaines pour vendre des pianos avant de la quitter, mènera une véritable enquête policière qui la conduira (et nous en prime) sur la trace du circuit qu'il aura enfin construit à la fin de sa vie. Quelque part en Angleterre, en 1947, sur un terrain d'aviation désaffecté du nom de Sinnington. Alors, les deux qui suivent de s'écrier comme un seul homme, c'est Silverstone ! bravo les gars, vous voilà remboursés des 20 euros que vous aura coûtés le Baricco.

Un dernier mot avant qu'on saute sur les commentaires pour indiquer une video sur YouTube, cette cruelle Elizaveta déflorera le circuit - resté vierge - dans une Jaguar XK 120 conduite par un jeune homme très beau, puis demandera qu'on le détruise (le circuit, pas son chauffeur). Toute ressemblance avec un de nos amis commentateurs étant à exclure. Quoique.




BARICCO (Alessandro)
.- Cette histoire-là. Ed. Gallimard, "Coll. Du monde entier", Paris, 2007, 317 p., 20, 00 €
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10:10 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : livre cette histoire-là, edition, alessandro baricco |

Commentaires

Magnifique roman. J'avoue ne pas l'avoir encore terminé mais rien que le récit de la course Paris Madrid est éblouissant. On a l'impression d'y être. Que le film de la course se déroule sous vos yeux et cela fait monté en vous une multitude d’émotions.
Question aux "historiens" qui lisent ce blog.
Il est fait référence à un grand panneau à Madrid où sont notées les péripéties de la course pendant sont déroulement (classement, abandons, morts, etc ...).
Etait-ce le cas à l'époque où est-ce le fruit de l'imagination de Baricco ??

Une phrase du livre que je ne peu m’empêcher de retranscrire :
Elizaveta questionne Ulimo sur son air triste et celui-ci lui répond (narré pas Elizaveta) :
"Il m'a dit qu'à son avis les gens vivent des années et des années, mais en réalité il y a seulement une petite partie de ces années là qu'ils vivent vraiment, et ce sont les années où ils réussissent à faire ce pour quoi ils sont nés. Là, alors ils sont heureux. Le reste du temps, c'est du temps qu'ils passent à attendre ou à se souvenir."

Ecrit par : GIGI | vendredi, 05 octobre 2007

Voilà un bouquin que je vais m'empresser d'acheter malgré quelques perfides allusions aux bonobos que je ne laisserais pas passer. Quoique…
Depuis que Niki Lauda avait osé son célèbre:
"Mettez un singe dans ces F1 actuelles, il sera capable de gagner",
Je me suis longuement interrogé sur mes facultés intellectuelles.
Il faut que j'avoue que, depuis longtemps, si métempsycose il y a, mon rêve est de me réincarner en gorille des montagnes. Pour de nombreuses raisons. Ne serait-ce que ces intrépides jeunes femmes lettrées et plutôt girondes qui viennent nous –pardon- les cajoler durant des années sans que nous enfin, les mâles gorilles, ayons le moindre effort à faire pour les draguer.
Donc, en tant que gorille, je m'élève contre ces propos diffamatoires envers mes frères les Bonobos. D'accord, j'admets qu'ils sont moins malins que nous: Une vie sociale bien trop complexe, trop extériorisée, une excitation permanente, enfin une manière d'exhiber des fesses en technicolor, tout cela me rappelle un peu trop les "Hommes", vous savez, cette évolution malheureuse de notre peuple tranquille –de gorilles des montagnes, pour ceux qui n'ont pas tout suivi-.

Revenons à "Cette histoire là" d'Allessandro Baricco. Le héros n'a jamais été propriétaire d'automobile, cette chose qui le passionne? La belle affaire! Pas besoin d'être propriétaire pour posséder ce qu'il y a de plus beau: la passion. Il les a chevauché, en a tiré le maximum? Il a pu s'enfiler les courbes les plus belles? On ne possède pas l'instant de bonheur. Pour moi, simple gorille, il s'agira d'une femelle, ça va de soit. Et de temps en temps d'une de ces exploratrices… voir lignes plus haut. Désolé, cher Brassens, je ne suis pas si bête et si je devais trousser un juge, ce serait une femelle. Et une jeunette, une frémissante.
C'est vrai, nous les gorilles qui ne sommes pas des spécialistes d'Ettore, d'Enzo ou d'Amédée, nous assouvissons notre passion bien réelle pour ce qui est le fondement, si je puis me permettre, du monde.
"Cette histoire là"? De votre commentaire, il me semble comprendre:
"Une passion qui tourne à la fixation et n'aboutit à rien à la fin des fins."
N'est-ce pas la définition d'une passion parfaite? Aboutir, arriver en haut de son rêve, c'est le casser pour toujours.
J'ai vraiment hâte de lire ce livre. Dès que j'aurai terminé ma sieste et que ma compagne m'aura délicatement épouillé, j'irai à la bibliothèque du village le plus proche le commander par internet. Eh oui, ce n'est pas parce qu'on est gorille qu'on utilise pas le travail des hommes. Comme on le fait pour celui des abeilles. Tiens, il paraît que les hommes mangent aussi du miel. Ca nous fait encore un point commun.
En attendant des excuses pour le peuple des singes qui vous lit assidûment,
Et avec tout le respect que je vous porte,
Guy Dhotel

Ecrit par : guy dhotel | vendredi, 05 octobre 2007

Je l'ai acheté il y a quinze jours, mais j'ai un livre à terminer...

J'ai hâte d'entamer ce livre.

Ecrit par : Joest | vendredi, 05 octobre 2007

Mon libraire ritalophile m’avait chaudement recommandé ce roman de Baricco.

Je ne l’ai pas encore terminé mais déjà envie de souligner le travail admirable de la traductrice Françoise Brun. Toscane d’adoption elle réussi a retranscrire avec bonheur le souffle et la musicalité de l’italien, elle aurait le talent de nous faire entendre, en français, un V12 Colombo.
C’est dire !

Ecrit par : gianpaolo | vendredi, 05 octobre 2007

Un V12 Colombo, en français, cela chante t'il comme un V12 Matra ?

Ecrit par : Christian Magnanou | vendredi, 05 octobre 2007

Ah non désolé mais Columbo c'est un 4 cylindres qu'il possède !

Ecrit par : De passage | samedi, 06 octobre 2007

Ce matin, 7.30 a m. Je finis de lire doucement la dernière ligne:
"… son cœur s'arrêta."
Je referme "Cette histoire-là". Heureux.
Enfin un homme, un écrivain de talent parvient à restituer ce qu'est la course automobile.
"Ce n'est pas un circuit, c'est une vie."(p 307)
Ceux qui aiment cette citation aimeront le livre, ses détours, ses touches romantiques et démoniaques, cette guerre surréaliste qui arrive là par un mauvais hasard, ses paysages italiens aux femmes trop belles, ses absences infinies et ses retrouvailles lointaines.
Baricco a réussi à définir la course automobile et le pilote automobile avec tous les excès, les silences, les passions absolues qui les dirigent et les incompréhensions de ceux et celles qui les accompagnent.

Pourtant, "Cette histoire-là" Alessandro Baricco ne décrit pas la moindre course ni le moindre pilote sauf dans ses premières pages sur la "Paris- Bordeaux- "Madrid". Aucune autre voiture n'existe matériellement que l'Itala. Aucune forme concrète: des sillages de poussière, des bruits, des morts stupides (quelle mort n'est pas stupide?), tout y est vrai et irréel.
La "grande Guerre", Elizaveta, rien ne détournera Ultimo de sa passion. Il ne sera jamais pilote: il sera le résultat "ultime" de chaque pilote. Les dernières pages nous dévoilent cet absolu. Et un autre. On ne peut pas réussir deux absolus en une seule vie. Ceux qui s'approchent d'un seul sont déjà "autres".

Un livre qui ne s'adresse évidemment pas à ceux qui se reconnaîtraient dans Monsieur Strauss: "Il avait depuis longtemps perdu le contact avec certains de ses rêves de jeunesse et il avait l'impression que vivre n'était désormais plus guère qu'une manière honorable de limiter les dégâts."(p 305)
"Cette histoire là": un tableau non figuratif mais tellement passionné.
Et si la photo de couverture était la "Curva Elizaveta"?

Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 24 octobre 2007

Et la photo de la couverture c'est ......?

Ecrit par : De passage | mercredi, 24 octobre 2007

C'est la photo que vous voyez en entête de cette note. Mais la "curva elisaveta" est la perfection. une photo, même photo-montage comme celle-ci, ne sera jamais qu'un pâle reflet d'une perfection.

Ecrit par : guy dhotel | mercredi, 24 octobre 2007

Il me semble que l'auto est connue : la Napier Railton. L'anneau, serait ce Brooklands ?

Ecrit par : De passage | mercredi, 24 octobre 2007

J'oubliais le pilote : John Cobb

Ecrit par : De passage | mercredi, 24 octobre 2007

Pratiquement la même que celle de la page 231 du livre Motor Racing de Brian Laban sur fonds photographique Getty Images.
Pratiquement car celle de la UNE du livre a été corrigée bref modifiée de telle sorte qu'elle "rentre" sur la couverture.

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | mercredi, 24 octobre 2007

Auto à l'honneur dans le numéro 228 de Retroviseur, celui de novembre 2007.
Vous y verrez la photo dénichée par JLM en page 24, avec des aquarelles de l'ami Bouldouyre.

Ecrit par : era | jeudi, 25 octobre 2007

Très cher "era", est-ce vous qui figurez dans la plaquette qu'avait édité Sébastien N. D.... (je n'écris plus son nom en entier) lors du Festival pratiquement avorté de septembre 2005, au volant de votre XK ?
Vous semblez ou ressemblez au passager qui vise d'hypothétiques spectateurs le long des bottes de paille.

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | jeudi, 25 octobre 2007

Je n'en sais rien... à part que c'est plutôt mon auto qui avait visé d'un peu trop près les bottes de paille :-)

Ecrit par : era | jeudi, 25 octobre 2007

J'ai horreur des spammeurs. J'imagine que vous pensez pareil, ô TTCB. Alors, d'avance, désolé.

Juste pour vous dire que mon dernier livre est sorti. Le lien avec l'automobile est ténu, à part l'histoire de la Joest/Porsche victorieuse au Mans en 1996 et la présence d'une Mini Moke allongée...

http://www.lulu.com/content/1371860

Ecrit par : Joest | mercredi, 31 octobre 2007

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