mercredi, 16 mai 2007

Une courbe, l'air de rien

medium_arundell1.jpgLes exploits de Lewis Hamilton, TTDV s’il en est, ont pour vertu de rafraîchir, non seulement la F1 actuelle – et de quelle manière ! -, mais également les souvenirs. 

C’est ainsi que s’est trouvé fugacement tiré de l’oubli l’un de ses compatriotes, un certain Peter Arundell, dont on s’est avisé que pour ses débuts dans la discipline reine en 1964, membre à part entière du Team Lotus aux côtés du grand Jim Clark, il avait terminé ses deux premiers GP (Monaco et Hollande) sur la troisième marche du podium, à quoi s’était ajoutée une quatrième place à l’issue du GP de France disputé à Rouen.

On souhaite cependant de tout cœur au brillant « rookie » de chez McLaren une autre carrière que celle de son lointain collègue, même si, en cette septième année du troisième millénaire, celui-ci pourrait à l’instar d’un Chris Amon rétorquer : « Je n’ai pas eu de chance, c’est vrai, mais du moins suis-je toujours là pour en témoigner… ».

Quoi qu’il en soit, une semaine après le GP de France sus évoqué, c’est sans doute avec un moral au zénith qu’Arundell était arrivé en Champagne pour y disputer sur le circuit de Reims-Gueux les Trophées de France de F2. Et même si ses pensées étaient peut-être déjà tournées vers le prochain GP d’Angleterre dont Brands Hatch allait être le théâtre, il n’entrait certainement pas dans ses intentions de traiter cette course par-dessus la jambe, ne serait-ce qu’en raison des incitations financières qui s’y attachaient. Au surplus, Reims étant un circuit d’aspiration, peut-être allait-il réussir cette fois à y devancer son illustre coéquipier ? Las !


arundell2.jpg

En ce dimanche 5 juillet 1964, le document ci-dessus le laisse entrevoir à droite, casqué de rouge et membre d’une brochette naviguant à un bon 250, qui incluait par ailleurs, excusez du peu : Jack Brabham, sur Brabham (battu d’un souffle à l’arrivée par la voiture identique d’Alan Rees engagée par l’écurie Winkelman), Jochen Rindt, débutant aussi brillant qu’intrépide, sur sa Brabham personnelle n° 56 et Richie Ginther, sur une Lola d’usine au museau cerclé de jaune.

Mais sa carrière est sur le point de basculer. Là bas, de l’autre côté du circuit, dans cette courbe à droite à peine marquée qui précède le débouché de l’ancien virage de La Garenne, masquée aux regards des tribunes par un petit bois dont la lisière coïncide avec l’amorce de la descente vers le virage de Thillois, Arundell va s’accrocher avec Ginther, dans des circonstances qui n’ont jamais été vraiment élucidées - même si l’on rapporte que la Lotus avait roulé dans l’herbe (cf. Reims, Vitesse Champagne et Passion). Le « petit Californien » s’en tira indemne [1] et regagna les stands sur le capot moteur de la voiture de Rindt, témoin impuissant et quelque peu choqué de l’accident. Arundell, en revanche, fut sérieusement blessé. Il allait se rétablir, certes, mais le délicat alliage de talent et de confiance en soi qui jusqu’alors le transcendait avait volé en éclats en même temps que la fragile carrosserie de sa Lotus, l’« étincelle » qui l’avait amené à se persuader que Jim Clark lui-même n’était pas inaccessible s’était définitivement éteinte.

Colin Chapman, pourtant, lui a redonné sa chance en 1966, une sacrée marque d’estime de la part d’un personnage qui, lorsqu’il n’avait pas le sentiment de côtoyer le génie (autrement dit, un autre lui-même…), n’était finalement guère plus tendre avec ses pilotes que le Commendatore ; ce ne sont pas Trevor Taylor ou Jackie Oliver qui soutiendront le contraire.

Mais cette année-là se trouva être la première de la nouvelle Formule 1 à moteurs 3 litres et pour le Team Lotus une saison de transition, au cours de laquelle même Clark ne put accomplir de miracles (à une exception près). Pour Arundell, ce sera le chant du cygne.

arundell3.jpg

Curieusement, c’est le circuit de Reims-Gueux qui vit son retour à la compétition, à la fois en F1 – pour le dernier GP devant être disputé sur le « triangle magique » - et en F2. Il termina 6e de la course des F2 à plus de deux minutes de « Old Jack », après une course assez anonyme. Quant à la superbe Lotus 43 à moteur BRM qui lui fut confiée pour le GP (image ci-dessus), ce n’était pas vraiment un cadeau, son efficacité et sa fiabilité se révélant inversement proportionnelles à l’émotion purement esthétique que le dessin de sa carrosserie pouvait susciter ; la corvée prit fin de toute façon dès le 5e tour…

Arundell pilota ensuite la Lotus 33 dotée d’un moteur Cosworth porté à 2,5 litres, mais sans plus de réussite.
Ultime vacherie : c’est Jim Clark qui, un peu aidé par la chance, signa le seul succès de la Lotus BRM lors du GP des USA tandis que le même jour, Arundell se faisait remonter les bretelles par John Surtees qu’il avait entraîné dans un incident de course.
Faute d’avoir été à nouveau soulevée, la coupe était pleine. Au soir du GP du Mexique, le pilote au casque rouge tira sa révérence à la discipline reine.

Pourtant, il ne put se résoudre à renoncer définitivement. L’auteur de ces lignes, posté, le week-end du GP d’Allemagne 67 ou 68 (?), lors d’une séance d’essais, à l’entrée de la courbe Sud faisant suite à la ligne droite des tribunes de l’ancien Ring, se souvient de son étonnement au passage d’une Formule V dont le pilote porteur d’un casque rouge fut amicalement salué par les commissaires présents à cet endroit. Le programme confirma qu’il était bien celui que je croyais.

Mais la messe avait été dite dans le bois de Reims-Gueux, où il y avait, non pas du muguet, mais une courbe traîtresse qui n'avait l'air de rien.


Signé Pr Reimsparing


[1]
La question de savoir si la participation de Ginther à la course des 12 heures, au volant d’une Ford GT 40, pouvait avoir entamé sa faculté de concentration lors de celle des F2 et l’avoir amené à commettre une fausse manœuvre ne semble pas pertinente dans la mesure où l’intéressé dut abandonner à l’issue de la première heure de course.


Peter Arundell, photo DR
Le même en route vers une courbe, l'air de rien © Pr Reimsparing
Encore lui en route vers la retraite © Pr Reimsparing

Commentaires

Pas de commentaire particulier de ma part Pr, juste un grand merci pour votre mémoire des stands version sixties , c'est le genre de note dont je me délecte : je ne suis tombé dans la marmite qu'à partir de 68 !Cette Lotus est de toute beauté , une ligne magnifiquement sobre qui incarne la vitesse à l'état pur . De quoi ont l'air les actuels reptiles hérissés qu'on appelle formules 1 face à elle?

Ecrit par : François Coeuret | mercredi, 16 mai 2007

Bonjour à tous.
Même sentiment que François Coeuret ... rien à dire de spécial, sinon le mot PLAISIR illustrant la lecture de ce genre de récit mêlant de beaux souvenirs, tant pour les yeux que pour les âmes, aux anecdotes et autres doutes plus intimistes, tellement respectables de ceux qui un jour -- fugitivement ou plus définitivement -- ont eu peur sur un circuit, et/ou après surtout !!
Gilbert.

Ecrit par : Gilbert | mercredi, 16 mai 2007

une chose que je retiens, c'est que Chapman n'était pas tendre avec ses pilotes.
ça, je le savais et beaucoup le savent, mais peu l'on dit: merci Pr Reimsparing.
Jochen Rindt pourait en témoigné, Emerson Fittipaldi aussi.

Ecrit par : Bruno | jeudi, 17 mai 2007

Emerson sûrement mais malheureusement pas Jochen .....

Ecrit par : Rectif | vendredi, 18 mai 2007

non pas Rindt, puisque il en est mort.
Chapman avait décider de faire rouler la 72 à Monza sans ailes. Rindt n'était pas d'accord. elle était inconduisible. (Jackie Stewart en a parler plus d'une fois) mais Chapman lui a dit: de toute façon tu n' a pas le choix il n'y a qu'une seule voiture. les deux hommes ont d'ailleur eu des mots (gros mots) ce week-end à Monza. on sait ce qu'il en est advenu

Ecrit par : Bruno | vendredi, 18 mai 2007

Un bien bel article.....L'air de rien .....

Ecrit par : L'air de... | lundi, 21 mai 2007

Un sujet sur TNF annonce la mort hier de Peter Arundell, d'une affection respiratoire dont il souffrait depuis longtemps apparemment.
http://forums.autosport.com/index.php?showtopic=110874

A quelque chose malheur est bon, cette triste nouvelle m'aura permis de découvrir une belle note...

Ecrit par : JCP | mercredi, 17 juin 2009

On peut penser que Peter Arundell a fortement inspiré le personnage de Scott Stoddard dans le film Grand Prix, de même que Jim Clark et aussi Jackie Stewart.
RIP Peter.

Ecrit par : Francis Rainaut | jeudi, 18 juin 2009

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