dimanche, 08 avril 2007
Lartigue par Guindet
La publication récente d'une note consacrée à une photographie de Jacques Henri Lartigue a suscité chez un professionnel de l'image les considérations publiées ci-après, ayant pour objet de semblables travaux du photographe, parmi lesquels se trouve la fameuse "Une Delage au grand prix de l'Automobile-Club de France de 1912", dont il est question précédemment, mais légendée "Courses de voitures, Papa à 80 km/h, 1913", selon les archives de l'Association des amis de Jacques Henri Lartigue où il l'a trouvée, ainsi que ses soeurs.
Responsable de la photographie à la Documentation française [1], Jacky Guindet n'a pas de compétence automobile particulière. Il a donc interprété l'image numéro deux en ignorant sa vocation sportive - il s'agit, mais nos amis le confirmeront ou non, d'une vue du GP de l'ACF 1912. Le fait qu'il ait néanmoins décelé une course-poursuite comme moteur de cette photo suffira à lui éviter l'ire de nos gardiens du temple. Plus sérieusement, il nous a semblé intéressant de frotter "nos" images de course au regard d'un homme de l'art photographique. Façon comme une autre de faire coïncider de nouveau sport automobile et champ social, ce qui allait de soi au début du siècle dernier.
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1 – LE PHOTOGRAPHE SPECTATEUR
Placé au bord de la route, comme de nombreux amateurs lors des rallyes, le photographe a bien cadré et composé la scène. La voiture, élément central de l’image, est encadrée par deux arbres et les groupes de spectateurs sur le bord opposé. Deux personnages, au premier plan, sont des spectateurs privilégiés et peuvent admirer de près les caractéristiques de l’engin, bien que l’un deux semble plus intéressé (distrait) par le photographe que par l’automobile.
Il faut dire qu’à l’époque (1913), les photographes amateurs de courses automobiles étaient aussi rares qu’une voiture de course en pleine campagne. Mais ce personnage interrogateur ne serait-il pas un de ces fameux commissaires de piste prêt à interdire toute prise de vue non officielle ? L’image semble fresque figée, chaque élément comme dans un tableau, paraît à sa place et tout déplacement d’un élément va compromettre irrémédiablement l’équilibre visuel de l’image. Seule la poussière sur la route, soulevée par le passage du véhicule, donne une légère idée du mouvement.

2 – LE PHOTOGRAPHE EMBARQUE
N’écoutant que son courage, le photographe a choisi de monter à bord de cet engin bruyant, vibrant, polluant qu’est l’automobile. En équilibre instable et malgré les chaos, il souhaite prendre une photographie témoin de son voyage et de son audace. Couvre-chefs, lunettes protectrices montrent qu’un trajet en automobile était à l’époque (1912) un peu "sportif". Trop près de l’appareil, victimes des soubresauts, les deux passagers sont flous à l’image, conséquence du bougé, du déplacement, de la vitesse.
La photographie vaut également comme témoignage historique montrant que déjà en 1912, il y avait un trafic conséquent sur la route de Gaillon. L’image produit aussi un effet cinématographique et l’on ne peut s’empêcher de penser à une course poursuite. La voiture au centre de l’image, celle qui poursuit, paraît même occupée par des policiers (américains ? comme le montre la casquette de l’homme de gauche). Mais alors les passagers de la première voiture, dont l’un se dissimule derrière des lunettes et l’autre baisse la tête pour ne pas être reconnu malgré sa large casquette, ne seraient-ils pas… Bonnie and Clyde ?

3 – LE PHOTOGRAPHE ACTEUR ET MAITRE DE L’IMAGE
Il est très difficile de rendre compte de l'idée de vitesse avec une image fixe. L'appareil photo venant forcément figer tous les éléments de l'image. En général on rend compte de la vitesse par des traînées lumineuses, du bougé, du flou, etc. L'image de Lartigue est originale dans le sens où le photographe a inversé les éléments et codes d'une image habituellement caractéristique de la vitesse. Normalement les spectateurs, fixes, devraient être nets et la voiture, qui se déplace à vive allure, floue. Lartigue a réussi a donné une étrangeté à l'image en faussant nos repères habituels de perception. Pour beaucoup, la distorsion des lignes et des formes est proscrite en photographie car cela signifie que le photographe maîtrise mal les règles de la perspective et de l’optique. Mais là les déformations sont au service de l’image. L'impression de vitesse est amplifiée par la voiture qui sort du cadre (ce qui est très moderne).
Il faut également rappeler que la vitesse des appareils photo de l'époque (1913) étaient loin d'atteindre les performances actuelles. Le jeune photographe (il a alors 19 ans) maîtrise la vitesse, des voitures et de son appareil photo. Il retranscrit parfaitement l’idée de déplacement rapide (80 km/h) comme le souligne la légende. On s'interroge alors sur la place du photographe qui aurait pu être embarqué dans un autre véhicule roulant presque à la même vitesse que la voiture n°6, mais heureusement pas plus vite que son papa.
Signé Jacky Guindet
[1] www.ladocumentationfrancaise.fr/photographie/index.shtml
Boillot conduisant une Peugeot, Grand Prix ACF, 12 juillet 1913 © Association des amis de Jacques Henri Lartigue
Route de Gaillon, 1912 © Association des amis de Jacques Henri Lartigue
Course de voitures, Papa à 80 km/h, 1913 © Association des amis de Jacques Henri Lartigue
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| Tags : jacques henri lartigue, grand prix acf, 1912, 1913, georges boillot, photographie |



















Commentaires
Cher Jacky Guindet,
Je vois une objection à faire à votre analyse. Il me semble que vous mésestimez la place du hasard, qui est primordial ici, notamment en ce qui concerne la troisième photo. Cela ne diminue en rien les mérites de Lartigue dont le moins qu'on puisse dire est qu'il était un photographe intuitif et qu'il incluait les accidents de la prise de vue dans sa maîtrise de l'image (son oeuvre en témoigne largement).
En outre, je suis en désaccord sur quelques points techniques. Par exemple, dans la seconde photo, le flou des personnages au premier plan n'est pas lié à la vitesse mais à l'ouverture et à la focale de l'objectif (longue, puisqu'il s'agit d'appareils de moyen ou long format).
Ceci ne contredit pas le récit très vivant que vous faites à partir de cette image.
En revanche, j'adhère moins à votre propos quant à la troisième photo. L'effet étonnant obtenu par Lartigue est dû au sens de translation de l'obturateur et au fait que l'appareil a suivi la voiture - la vitesse d'obturation est incontestablement élevée mais la vitesse de défilement du rideau relativement lente (inertie liée à son poids). Le talent de Lartigue est d'avoir su laisser le hasard jouer son rôle. C'est d'ailleurs cette liberté qui a été reconnue quand le musée d'art moderne de New York l'a "découvert" à près de 70 ans et exposé en 1962.
Voilà. J'espère tout de même ne pas m'être montrée trop pédante.
Bien à vous.
Ecrit par : susanna | lundi, 09 avril 2007
Bonjour,
Sur cette célèbre photo, vous trouverez un commentaire d'une belle compétence sur le site du Musée Nicéphore Niepce : « Panégyrique de l’accident photographique » par Clément Chéroux. =>http://www.museeniepce.com/catalogues/author_text.php?id=3
Amicizia,
Angèle Paoli/Terres de femmes
Ecrit par : Angèle Paoli | mercredi, 27 juin 2007
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