mercredi, 04 avril 2007

Renault de Billancourt

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L'un des moins fréquentés de la bibliothèque de la Caisse des dépôts et consignations où nous avons nos habitudes de lecteur, le rayon "Biographies" permet à la poussière d'y dormir à l'aise. Nous n'avons dû, l'autre jour, l'un des plus exaltants plaisirs de lecture de ces dernières années qu'à un rai de soleil plus hardi que ses confrères, aventuré sur la tranche de marocain vert d'un ouvrage abandonné depuis des lustres où brillaient d'or les lettres : RENAULT DE BILLANCOURT.

Il s'agit d'une biographie de Louis Renault qu'avait commise en 1955 un nommé Saint-Loup, de son vrai nom Marc Augier de Saint-Loup, connu pour des sympathies d'extrême droite qu'il avait néanmoins laissées de côté au moment de peindre ce portrait de l'Empereur de Billancourt, encore que de certaines descriptions des réceptions mondaines que donnait l'épouse de Renault, avenue Foch, dont l'écrivain Drieu la Rochelle, amant de cette dernière, était l'un des habitués, transpire la fascination du biographe pour un mode de vie érigé en excellence.
Et pourtant Louis Renault, timide, mal dans sa peau, fondamentalement ouvrier, devenu presque malgré lui le patron d'une Usine [1] qui comptait 35 000 employés avant la Seconde Guerre mondiale ("l'ennemi aux 35 000 visages", lui fait dire Saint-Loup [2]), abhorrait ce style de vie, l'existence oisive et mondaine qu'il offrit à sa famille et à ses nombreuses maîtresses.

Louis était un solitaire. S'il est admis que l'aphasie dont il souffrit sa vie durant et qui prit vers la fin des proportions telles qu'il ne parlait plus, ou par borborygmes, l'a caparaçonné d'un mur de silence, le condamnant à l'isolement dans son bureau directorial du Point-du-jour ou dans quelque atelier de Billancourt où il passait des heures à lisser, à polir, à inventer une nouvelle transmission ou un radiateur, sa nature primaire demeura celle d'un homme seul, personnage replié sur lui-même, autoritaire. Un trait de caractère qui peut servir à expliquer tant la croissance extrêmement rapide de l'Usine (le patron décide seul et vite) que sa chute à l'époque de la Libération (le patron n'a trouvé personne pour le défendre).

medium_mrlouis2.jpgLe Louis Renault qui nous parle le plus, à MdS, est le pilote de course, qui, en compagnie de son frère Marcel, participa aux premières épreuves de ville à ville du début du siècle précédent. En 1899, les deux frères engagent deux voiturettes sur Paris-Trouville, dans le cadre de la Coupe des chauffeurs amateurs. Première victoire : Louis gagne sa classe et son frère termine deuxième. La société Renault frères, créée peu avant, enregistre ses premières commandes. Les Renault vont se servir de la course comme banc d'essai technique d'une part et comme vecteur publicitaire aussi, même si à ce jeu "médiatique", Louis aura toujours un capot de retard sur son grand ennemi André Citroën.

Jusqu'en 1903, jusqu'à ce Paris-Madrid de funeste mémoire qui allait priver Louis de son frère tant aimé, Marcel, resté à jamais du côté de Couhé-Vérac où il rata un virage, les frères engrangeront belles performances et victoires :

- 1899, Paris-Ostende, 1er en voiturettes, Louis
- 1900, Paris-Toulouse-Paris, 1er en voiturettes, Louis
- 1901, Semaine de Pau, GP du Palais d'hiver, 1er en - 400 kg, Louis
            Paris-Berlin, 1er en voiturettes, Louis
            Paris-Bordeaux, 1er en voiturettes, Louis, 2e en voiturettes, Marcel
- 1902, Paris-Vienne, 1er au classement général, Marcel
- 1903, Paris-Madrid, 1er en voiturettes et 2e au général (course arrêtée à Bordeaux), Louis.

Dans l'évocation de ces courses, Saint-Loup est porté par une inspiration, un souffle littéraire absents en règle générale des biographies automobiles. Voici en quels termes il campe l'ambiance au départ du Paris-Madrid :" Des gens dorment dans des tonneaux défoncés, les pieds dépassant, face aux feux de camp qui les réchauffent ! Des "zou-zou", les zouaves chapardeurs, débrouillards et dépenaillés, boivent au goulot des bouteilles au fond des fossés. La société des Boissons hygiéniques vend ses consommés à trois sous. Les sociétaires de "La Vedette de Malakoff" ont apporté leurs victuailles et trinquent à la santé du futur vainqueur.
On se montre avec un peu d'inquiétude une femme mécanicienne qui porte un masque de zinc et le chien mascotte d'un coureur, déjà muni de lunettes noires ! Les enfants admirent "La Bourlinguette", la roulotte automobile de M. Sécrestat, de Bordeaux, et cherchent à jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Des Auvergnats à larges épaules qui ont déjà le style Michelin, sérieux, presque tristes, montent la garde devant les pneumatiques empilés comme des soucoupes, près des camions de la firme rangés sous les arbres.
Mme Du Gast qui court sur De Dietrich, est fort entourée. En grande toilette, elle fait ses adieux à quelques amis venus la féliciter pour son courage. Elle se tient bien raide, serrée dans son corsage inexorable. M. Hausez, délégué de l'Automobile-club belge, prend des photographies au magnésium dont les éclairs bleus sont salués par les petits cris des femmes. Louis Renault est sanglé dans son veston de cuir noir et un pantalon de futaine sans pli retombe sur ses gros souliers. Il porte un serre-tête, balance au bout de ses doigts des lunettes-masque fourrées. Il est nerveux, va et vient entre les machines de son équipe, plonge de temps à autre le rayon de sa lanterne sourde dans les profondeurs des moteurs
."

Nerveux, Louis Renault l'est tout au long des 443 pages qui le décrivent aussi bien chef d'entreprise tyrannique que patron paternaliste, constructeur de chars pendant la Première Guerre Mondiale, affrontant les grandes grèves de 36, lui qui osait à peine sortir de son bureau pour ne pas avoir à croiser un ouvrier - toujours cette timidité maladive, et "collabo", enfin, à tout le moins considéré comme tel à l'épuration car, pour ne pas mettre en danger Billancourt, cette Usine qui était son propre sang, sa chair vive, il avait produit pour le compte des Allemands.

C'est en prononçant ce mot : l'Usine, qu'il s'éteindra le 23 octobre 1944, victime de mauvais traitements à la prison de Fresnes où il était incarcéré. Louis Renault, un personnage mythique dont on fait les grands livres.

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SAINT-LOUP.- Renault de Billancourt. Ed. Le Livre contemporain, Paris, 1961, 443 p.



[1] La permanence de la majuscule à Usine tend à faire de celle-ci un monstre, une entité vivante à part entière qu'il faut nourrir coûte que coûte.
[2] On aura une idée de cet "ennemi aux 35 000 visages" dans Le Renault de Doisneau

Commentaires

Cher et néanmoins TTDCB, ôtez moi d'un doute: le rai de soleil perdura t'il assez longtemps pour vous permettre de venir à bout des 443 pages de cette épique biographie ?

Ecrit par : Christian Magnanou | mercredi, 04 avril 2007

Le style d'écriture a l'air vieillot, même pour 1955.

Au moins, on pourra relancer le débat sur Louis Renault.

Au fait, existe-t-il d'autres biographies de lui?

Ecrit par : Joest | mercredi, 04 avril 2007

Messieurs Magnanou et Joest, je vous sens condescendants à propos de cette bio. Christian glose sur le fait de savoir si j'ai été au bout du livre et notre ami Joest en estime l'écriture vieillote. Une chose est certaine, c'est pas du style sms ni de l'écriture publicitaire coup de poing.

Il s'agit de littérature, point final. L'auteur a considéré son sujet dans son environnement, se livrant à un vrai travail d'historien pour documenter la vie de Louis Renault, tout en réalisant oeuvre romanesque avec du matériau de fiction, mais une fiction plausible dont on peut penser que Louis Renault a pu y être confrontée.

Enfin le style est superbe, peut-être suranné aux yeux de nos très jeunes lecteurs, comme peut l'être celui d'un Montherlant ou d'un Gide.

Ecrit par : Mémoire des Stands | mercredi, 04 avril 2007

Il existe une biographie de Louis Renault , paru chez Flammarion en 2000 dans la collection Grandes Biographies écrite par Laurent DINGLI.
J'en possède un exemplaire , vous me donnez l'idée de la relire.

Ecrit par : Thierry B | jeudi, 05 avril 2007

Mais non cher TTDCB, bien au contraire ce style "suranné" me parle tout à fait.
Je vous imaginais seulement au fond d'une obscure bibliothèque, faiblement éclairé par un "rai de soleil", attaché à lire dans son intégralité ce morceau d'architecture avant que les ténèbres ne vous engloutissent...
Perséverez dans votre ouvrage !

Ecrit par : Christian Magnanou | jeudi, 05 avril 2007

Vous plombez le personnage Louis Renault en prenant d'une part "Saint Loup" et d'autre part en citant "Drieux La Rochelle"; l'histoire de industrielle, racontée par le petit coté de la lorgnette, même si cela est vrai et ne le conteste pas pour avoir lu plusieurs biographies, appelle plusieurs commentaires.

Louis Renault et d'autres ont maintenu leur entreprise au milieu de l'adversité politique et du clivage "gauche/droite"; il s'est attiré les foudres de la gauche et de l'extrème gauche; jalousé, dénoncé pour son dépotisme, puis avili et assassiné.

Pourquoi les autres constructeurs (car tous ont travaillé pour l'occupant) n'ont-ils pas alors subit le martyr de Louis Renault ?

J'ai une réponse: " Parce qu'ils ne représentaient pas un "SYMBOLE"

La CGT et les communistes lui ont eu "La Peau", se sont vengé et récupéré "Leur Bien" construit et gagné "A La Sueur" de leur FRONT - sans jeux de mots -.

Condamné cet industriel sans procès, assassiné sans que les protagonistes soient punis !

"Dieu que de crimes ont été commis en ton nom" , cette phrase s'applique aussi pour faire le lit de la "Libération" et de la "Paix Sociale"; changez Dieu par FRANCE.

Le retour de "L'exile" de Maurice Thorez et ses corolaires dont son amnistie méritaient que la "République" accepte un crime ?

Est-ce un crime que "Billancourt" ait continué de tourné malgré la guerre ? Oui sans doute parce que Renault fournissait du matériel à l'occupant.

Alors et malgré la résistance intérieur (dans l'usine) Renault a conservé ses Edifices, le personnel travaillait, les salaires "tombaient" et tout ceux-ci partaient à l'usine accomplir leur devoir.

Les prises de conscience débutèrent lorsque les allemands envahirent la Russie en mai 1941, et se n'est qu'après la défaite cuisante de Stalingrad que les "réticents" commencèrent, prudemment "leur résistance".

Oui il y eut des déportations toutefois ne confondons pas STO et déportation.
Oui quelques uns ont été déporté sous l'infame prétexte du STO.
Oui quelques uns ont souffert mais quelques autres ont accepté la séparation.

J'ai sous les yeux une formidable vitrine qu'est cet ouvrage* écrit début 1951 (sept ans après la libération de Paris et sa banlieue) préfacé par Jules Romain de l'Académie Française, illustré par Robert Doisneau et quelques autres.

Plusieurs centaines de pages et de photographie pour l'image de Renault en France: 41 succursales, 5 filiales, 290 concessionnaires exclusifs, 2800 agents de marque et dans le Monde: 2 succursales, 5 filiales, 1000 concessionnaires et agents.

Pensez-vous que tout cece le fut grâce à ....................... ? Et en sept ans ?

Pas une seule fois on y lit "LOUIS RENAULT". Pas une seule ligne pour rappeler son oeuvre, pas un mot sur le "Social" dans l'entreprise.

"L'Automobile de France, Régie Nationale des Usine Renault" D.L. 1951-2-I.976-E.813.

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | jeudi, 05 avril 2007

Pardon pour les fautes d'orthographe; celles que l'on voit après l'envoi ! Trop Tard.

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | jeudi, 05 avril 2007

Le dossier d'Alain DECAUX diffusé sur A2 le 16/07/1986 confirme votre version Jean-Louis. Il est disponible sur le site de l'INA. La fiche média peut être lue sur ce lien:

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=Louis+Renault&num_notice=2&total_notices=93

Pour Louis Renault, c'était son usine avant tout. Pour résumer, ce crime apparaît comme une vengeance des syndicalistes du fait que Louis Renault n'avait rien voulu "lâcher" en 1936. Ajoutons à celà les révélations potentielles qu'il était susceptible de faire au sujet de personnes réellement compromises et s'étant autoproclamées "résistant" au dernier moment. Faut dire que ces résistants de la dernière heure étaient devenus subitement plus nombreux que les vrais !

Pour en revenir à ce documentaire, il représente une excellente synthèse aux ouvrages que vous citez.

Ecrit par : passion91 | jeudi, 05 avril 2007

Cher MdS, je ne suis pas un habitué du style SMS ou des formules "coup de poing".

Pour vous en convaincre, relisez mes articles sur Le Blog Auto ou achetez mes livres (sur http://www.lulu.com/joouaknine )!

Justement, c'est en tant qu'écrivain et tant que lecteur, que j'ai jaugé le passage que vous citiez.

Pour Louis Renault, ok, le PC a chargé son dossier, inventant volontiers des détails. Les autres constructeurs seront victimes des mêmes tentatives, mais seuls Berliet et Renault tomberont. Néanmoins, il ne faudrait pas le faire passer pour un héros de la résistance.

Ecrit par : Joest | jeudi, 05 avril 2007

"Joest"

Aucun de mes propos peut laisser penser qu'il fut un héros de la résistance. Peu de PATRONS furent des héros au sens où vous l'entendez.

Il y en eut mais ils ne sont pas montés en haut des clochers pour s'en vanter.

Très cher "Joest" vous êtes jeune.

Seule une connaissance partielle de l'HISTOIRE peut vous excuser d'avoir écrit cela.

p.s. BERLIET n'est pas mort torturé dans une geôle de la république; il récupéra son entreprise.

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | jeudi, 05 avril 2007

J’aime beaucoup lorsque la polémique enfle le débat.
Merci Patrice d’avoir sorti ce vieux bouquin de son rayonnage cela le fait revivre.
Non Jean-Louis, le TTDCB ne plombe rien en citant Saint Loup et Drieu la Rochelle. Pour vous lire a chaque fois attentivement, la qualité de vos commentaires ne laisse pas imaginer un seul instant que votre esprit soit étroit et votre pensée unique.
Drieu fait partie de ces auteurs français de talent dont l’horreur de leur prise de position ne marque souvent qu’une posture exacerbée et absurde, mais n’enlève rien a la qualité de leurs œuvres.
Et vous Joest soyez rassurez , nous allons sur le Blogauto et y trouvons vos notes, mais attention de ne pas vous servir de MdS comme d’un support publicitaire, cela pourrait a la longue manquer d’élégance.

Ecrit par : gianpaolo | vendredi, 06 avril 2007

Ouais ! Bon.

C'est votre opinion "gianpaolo" mais ne pensez pas à ma place; comme vous, le champ de mes investigations est très large.

J'aime l' HISTOIRE et ne suis influencé par personne.

Je replonge dans ma lecture du moment.

A bientot.

p.s. N'existe - t -il pas un autre moyen d'entrer en contact pour des remarques ? Joest va être puni ? "gianpaolo" père fouettard ! Voilà qui est singulier ?

et puis encore, merci "Tonton" d'avoir "laver" Jacques Boutelleau.

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | vendredi, 06 avril 2007

Joest, écrivain... Moi aussi, quand je serai grand, je serai écrivain et je ferai des articles pour MdS. Seulement quand je serai grand.

Ecrit par : Gna gna | vendredi, 06 avril 2007

N'attendez-pas d'être"grand" Gna Gna ,nul n'a besoin d'être écrivain pour "faire" des articles sur MDS qui est une tribune très pluraliste , si avantageusement variée . Joest est un petit futé ,il possède la fibre de la communication mais martèle peut-être un peu trop ? N'envierait-il pas le score de clics sur MDS?
Mais Gna Gna changez de nom!?

Ecrit par : françois coeuret | vendredi, 06 avril 2007

Jean-Louis Mathieu> C'est vrai qu'à ma connaissance, aucun constructeur automobile n'a été décoré à la libération.
Néanmoins, certains furent beaucoup plus loin de Vichy que d'autres. Je pense notamment à Peugeot, qui ne fut pas très "collaboratif" durant l'occupation.

Quant à Berliet, Marius Berliet est mort sans avoir récupéré son entreprise (libre, certes, mais spolié.) C'est Paul, son fils, qui en prendra les commandes, non pas parce que ses spoliateurs ont reconnu leurs erreurs, mais parce que l'entreprise frôlait la faillite.

Gna gna> Oui, je suis écrivain. J'ai même eu un prix littéraire en 2002, pour mon premier livre.

Pour le reste, mon message était davantage: "Lisez mes articles, vous verrez que je ne suis pas un inculte" et non pas une tentative de pub. Tous les jours, on est victime de spams et de gamins qui nous insultent juste pour montrer qu'ils existent, alors je ne vais quand même pas jouer à cela chez les autres!

J'apprécie beaucoup MDS (c'est justement gràce à vous que j'ai appris pas mal de chose) et cela me fera mal d'être banni.

Ecrit par : Joest | vendredi, 06 avril 2007

Joest, en toute franchise je ne vous visais à propos du style sms et publicitaire coup de poing. Si vous avez pris ça pour vous, c'est un problème qu'il faut régler avec vous.

Enfin soyez rassuré, vous n'êtes pas banni de MdS dont vous êtes un élément dynamique grâce à qui (à cause de qui ?) le débat s'anime souvent. Je ne saurais marcher sur les plates-bandes de Gna gna, à cet égard...

Ecrit par : Mémoire des Stands | vendredi, 06 avril 2007

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