mercredi, 21 mars 2007

Destins

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L’un était italien et l’autre français. Tous deux étaient beaux. Chacun possédait une personnalité charismatique même si elle était plus immédiatement perceptible chez le Français.

Si leurs trajectoires respectives n’avaient pas été prématurément interrompues, l’Italien, quoique talentueux, ne serait vraisemblablement jamais devenu champion du monde car on imagine mal qu’il aurait accepté de, ou aurait été sollicité pour, conduire l’une de ces petites voitures anglaises à moteur arrière qui allaient ravaler les belles Ferrari Dino à moteur avant au rang de dino…saures. Aurait-il été en mesure, de toute façon, d’en tirer la quintessence, à la manière d’un Clark, d’un Moss ou d’un Brabham ? De même, aurait-il pu rivaliser, au volant d’une Ferrari Shark Nose de 1961, avec un Phil Hill ou un Von Trips ? Le doute est permis. En revanche, il est certain que le Français possédait le potentiel requis pour décrocher le titre suprême et qu’il l’avait amplement démontré au cours de sa dernière saison. Pour autant, il serait hasardeux d’affirmer de manière péremptoire que ce titre n’aurait pu lui échapper ; on sait en effet que la Scuderia se préparait à frapper très fort. Mais, du moins, tout serait demeuré possible.

Bien que son capot arborât le mythique cheval cabré, l’Italien ne fut pas très heureux au cours de sa dernière saison et demie. Avec le départ de Fangio, auprès duquel ses coéquipiers pouvaient toujours trouver réconfort et compréhension, avec, aussi, la mort de Castelloti, il se trouva bien seul, au début de la saison 1957, face à une paire de britanniques bon teint (Hawthorn et Collins) plus unis que des vrais jumeaux et au sein de laquelle le premier nommé - le dominant - incarnait de façon saisissante l’archétype du sujet de sa Gracieuse Majesté toisant avec un sourire un rien méprisant – à l’exception de Fangio, justement - quiconque n’était pas originaire de la Perfide Albion, tandis que son alter ego sut accéder, un temps, au rang de fils spirituel du redoutable Enzo. Le Français eut plus de chance quatre années durant puisqu’il réussit à conquérir, ce qui, au départ, n’avait rien d’évident, l’estime puis l’amitié tant du propriétaire de son écurie que de son champion du monde de coéquipier ; au point que ce dernier n’hésita pas à l’introniser son successeur et à jouer les Pygmalion afin de l’inscrire sur ce qui ressemblait fort, jusqu’à ce funeste 6 octobre, à une voie royale.

L’Italien a laissé des zones d’ombre, comme si son parcours se devait de refléter son regard ténébreux. En particulier, tout le monde sait qu’au moment où il trouva la mort, il avait un gros besoin d’argent. Selon Bernard Cahier, dans Mes meilleurs souvenirs, il s’était endetté en devenant concessionnaire Lancia. Mais c’est une autre version que livrait Gérard Crombac ; en réalité, il se serait agi de dettes de jeu et le créancier n’aurait été autre que « La Pieuvre ». La trajectoire du Français fut plus rectiligne. S’il apprécia de voir ses revenus augmenter substantiellement, s’il ne dédaigna pas les avantages que procurent le charme et la notoriété, sa nature était plus spontanément lumineuse, chaleureuse ; elle n’en était pas nécessairement moins tourmentée pour autant, d’ailleurs ; n’avait-t-il pas reconnu, au faîte de sa gloire, peu de temps avant sa mort, être « fragile » ?

Quoi qu’il en soit, l’un et l’autre incarnèrent une certaine image du « pilote de course » et se sont tués, assurément pour le premier, vraisemblablement pour le second, par suite d’une faute de pilotage.

En voie d’être irrémédiablement distancé par Hawthorn dans les premiers tours du GP de l’ACF 1958, l’Italien, fouetté non seulement par la perspective des 10 millions de francs de l’époque promis au vainqueur mais également, peut-on penser, par le refus viscéral d’en être dépossédé par CELUI-LA, engagea à l’issue du 9e tour, avec la grande courbe à droite qui faisait suite aux tribunes du circuit de Reims-Gueux, un bras de fer qui devait lui coûter la vie. Quant au Français, bien des versions ont circulé sur les raisons qui firent s’écraser sur le rail la Tyrrell n° 6 vers la fin des essais du samedi de ce GP des Etats-Unis 1973. Une opinion autorisée a été récemment émise sur ce point par François Guiter dans les colonnes d’ Auto Hebdo : le pilote aurait pris des risques inconsidérés parce qu’il croyait – à tort – n’être pas assuré du statut de numéro 1 pour la saison suivante, face à Jody Schekter. L’hypothèse n’est pas invraisemblable. On imagine assez bien son employeur au profil chevalin faisant fi de ses sentiments et jouant à ses heures les « Commendatore ».

L’Italien s’est tué au volant de la Ferrari n° 2 sur le circuit même où, un an auparavant, il avait remporté, sur une autre Ferrari n° 2, son unique victoire en F1 (hors championnat).

Le Français s’est tué au volant de sa Tyrrell sur le circuit même où, deux ans auparavant, il avait remporté, sur une voiture de la même marque, son unique victoire en F1.

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Il y a comme cela, dans l’histoire de la course automobile du vingtième siècle, des destins qui se recoupent. Le vingt-et-unième siècle sera certes et fort heureusement moins tragique. Mais il faut reconnaître que la perspective peut-être pas si éloignée de devoir identifier les pilotes en dehors de leur voiture exclusivement grâce aux logos ornant leurs f… casquettes n’a malgré tout rien de vraiment enthousiasmant.


Signé Professeur Reimsparing


François Cevert, Reims F2 1969
© Pr Reimsparing
Luigi Musso, GP des USA 1956 © (merci) Bernard Cahier www.f1-photo.com
Le même, GP de Monaco 1956 © (merci) Bernard Cahier
François Cevert, Reims F2 1969 © Pr Reimsparing 

10:10 Publié dans Pilotes | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : françois cevert, luigi musso, histoire du sport automobile |

Commentaires

Merci pour ces photos et ce post, professeur, je trouve la première émouvante et attendrissante, j'aimerais beaucoup en avoir une copie "top qualité".
Mais à propos, ne s'agirait-il pas plutôt de "Reims 1969" ? Pour la quatrième c'est certain, j'allais dire...j'y étais !

Ecrit par : Francis Rainaut | mercredi, 21 mars 2007

Je connaissais peu l'itinéraire de L Musso.Merci Pr pour ces destins parallèles.Quelle sensation étrange que ces sentiments de fragilité, d'hostilité, de déstabilisation avant le drame. Ces hommes reflétaient tant leur enthousiasme ,leur assurance, leur élégance, leur facilité ...Comme disait le poète ,rien n'est donc acquis à l'homme, ni sa force ni sa faiblesse.

Ecrit par : françois coeuret | mercredi, 21 mars 2007

Luigi Musso remporta "aussi" le GP d'Argentine à Buenos Aires en CM.F1 le 22/1/56.
après avoir abandonner, Fangio (à qui l'on octroie trop souvent cette victoire) pris la D50 "0003" de l'italien pour voir le drapeau à damiers.
Musso, il remporta aussi le GP di Siracusa le 13/4/58 sur une 246 F1

Ecrit par : Bruno | mercredi, 21 mars 2007

Oui Francis vous avez raison, il s'agit de 69 pour la dernière photo, et le Pr Reimsparing n'est pour rien évidemment dans cette nouvelle et grossière erreur de ma part. En 68 il n'a pas couru à Reims en F2, il était engagé sur une McLaren du Chequered Flag mais a déclaré forfait.
Par contre il a fait 2e derrière Peter Westbury lors de ce même meeting, en F3, aussi le Pr Reimsparing pourra demain préciser si la photo en pied, en haut, a bien été prise cette année-là ou la suivante...

Pour me faire pardonner, voici la photo où il est adossé au camion Tecno, agrandie. La qualité est ce qu'elle est. C'est une vieille photo d'époque scannée tant bien que mal sur un scanner cheap.
http://memoiresdestands.hautetfort.com/images/cevertreims.jpg

Ecrit par : Mémoire des Stands | mercredi, 21 mars 2007

Bonsoir à tous.
Mon propos pourrait paraître hors sujet, mais non finalement ... car je vais citer nos deux héros malheureux de "Destins", François et Luigi Musso.
Je viens de lire dans Auto-Hebdo un truc assez savoureux quand même ; vous imaginez que c'est Lewis Hamilton qui doit expliquer que s'il porte un casque jaune se distinguant nettement par la couleur de la meute des casques "tendance" de ses confrères (aseptisés et formatés à dominante rouge mêlée de bleu nuit et de blanc au point que de loin et engloutis au fond des cockpits il est quasiment impossible de les différencier ... allez comparer à 300 km/h les casques d'Alonzo, Raikkonen, Kovalainen, Kubica, Liuzzi, Speed, Sutil ?), c'est parce que son propre père souhaite pouvoir " l'identifier très vite et le suivre du regard aussi longtemps que possible " (sic) ... tiens précisément, tout comme les millions de spectateurs et téléspectateurs qui cherchent à en distinguer vingt-deux à la fois eux de coureurs ...
Génial quand même ce bon (jeune) Lewis H. , vous ne trouvez pas, qui met à sa 1ere course le doigt sur une imposture avérée de la F1 d'aujourd'hui ! Des voitures sans n°s de course distincts (regardez l'avant des Ferrari !), des pilotes anonymes ... on est loin de l'époque où le bleu c'était Ascari, le jaune Musso justement, le blanc Moss, les damiers Jean Behra ou le marron Fangio ! Quand aux bandes bleu-blanc-rouge jaune de François, elles ne nous auront pas échappé ...
Et à Pau, quand de la ligne droite des tribunes on pouvait par la seule couleur des casques suivre le résultat des dépassements du virage de la gare, à l'attaque de la montée du Casino.
Tout a foutu le camp je vous dis, à moins que Lewis Hamilton ...
Gilbert.

Ecrit par : Gilbert | mercredi, 21 mars 2007

il est possible que d'ici quelques temps Lewis Hamilton ne soit obliger (sponsor S oblige S) de changer ses couleurs.
en tout cas son casque rappelle un autre pilote. . .

Ecrit par : Bruno | jeudi, 22 mars 2007

Des destins qui se recoupent sans se croiser, voila le joli paradoxe du parallèle que vous évoquez cher Professeur.
Il est amusant de noter que sur un blog aussi pointu et spécialisé, traitant de l’histoire du sport automobile, la part faite à l’ombre, à l’invisible et à l’irrationnel soit aussi tangible.
Cette fois le Professeur mêle la numérologie a l’histoire en abattant sur notre table de jeu : deux belles paires de 2.
Pour ce qui me concerne je suis fort satisfait que dans Mds la poésie des chiffres frôle les fascines de mon sport favori.
Pour poursuivre dans le même registre, pas besoin de GPS pour se rendre compte que le centre du triangle Reims-Spa-Ring ne doit pas être très loin de Charleville, la patrie de Rimbaud. C’et donc bien normal que le Professeur soit poète a ses heures.

Ecrit par : gianpaolo | jeudi, 22 mars 2007

D'abord un grand Merci à MdS d'avoir accédé à ma requête, j'aime beaucoup cette photo de François, simple et "nature".

Je ne sais quoi ajouter au post de Gilbert tellement je suis en phase avec cette vision. Oui nous avons perdu le goût des choses simples, les décos d'aujourd'hui ne durent pas 6 mois, le casque de François lui est beau, immédiatement identifiable et indémodable.

Et je ne parle même pas du team "purée-carotte" et de son champion Jean-Pierre Kova !
Heureusement qu'il existe encore des Lewis Hamilton...

Ecrit par : Francis Rainaut | jeudi, 22 mars 2007

En liaison avec les propos de François Guiter ci-dessus rapportés, et quitte à revenir un peu sur ma propre opinion, il est intéressant de noter que dans le dernier numéro de Motor Sport, Jody Scheckter confie que c’est après la séance d’essais du vendredi 5 octobre qu’il a conclu au motel, avec Ken Tyrrell, en trois minutes et une poignée de mains, son engagement en tant que futur coéquipier de François Cevert pour 1974. Nulle allusion à un éventuel statut de numéro un, mais, en réalité, il est très vraisemblable que la question n’a pas été abordée au cours d'une aussi brève discussion. N’oublions pas non plus que Cevert était un pilote confirmé que Tyrrell employait depuis plus de trois ans, qu’il appréciait hautement à tous points de vue, et dont il savait qu’il aurait pu battre Stewart à la régulière cette année là, alors que Schecker, tout prometteur qu’il fût, en terminait seulement avec sa première saison de F1, d’ailleurs incomplète et au cours de laquelle il avait montré le meilleur mais aussi le pire*.

On peut cependant imaginer, indépendamment de cette histoire de statut de numéro un, que Cevert ayant eu, le soir même et donc assez brutalement, confirmation de l’engagement de Scheckter, il ait un petit peu ruminé la nouvelle et se soit juré de tout faire pour renouveler son succès de 71, afin de délimiter clairement son territoire, d’autant qu’il n’avait certes pas oublié son accrochage avec le même Scheckter au Canada, quinze jours plus tôt. Cela pourrait appuyer la thèse de la faute de pilotage. Le destin, en tout cas, se montra, le lendemain, particulièrement pervers, comme il sait souvent l’être, puisque c’est précisément Scheckter qui, s’étant élancé des stands au moment où Cevert effectuait son dernier passage, est arrivé le premier sur les lieux du drame. Il révèle d’ailleurs que ce qu’il a vu à ce moment-là, avant de tourner immédiatement les talons, son esprit l’a aussitôt et définitivement zappé.

Professeur Reimsparing

* Dans un registre un peu plus fun , Scheckter se souvient qu’à l’issue du méga carambolage qu’il avait provoqué à la sortie de Woodcote, au tout début du GP d’Angleterre 73, Phil Kerr l’avait vivement incité à se réfugier dans le motorhome et de n’en point bouger. Sage conseil car, le sort ayant voulu que les trois voitures de l’écurie Surtees soient sorties en fort mauvais état du carambolage en question, Big John a semble-t-il passé un certain temps à la recherche du coupable, avec l’intention bien arrêtée de lui régler son compte…

Ecrit par : Professeur Reimsparing | mardi, 22 avril 2008

Et de rappeler que ce même Jody Scheckter fut à l’origine quinze jours plus tôt de l’élimination d’Emerson Fittipaldi qu’il empêcha de passer au virage du Pont lors du Grand Prix de France et qu’il menait étonnamment pour sa deuxiéme participation en Formule 1. J’étais précisément posté à cet endroit et je me souviens parfaitement de l’élévation dans les airs de la Lotus 72 qui retomba lourdement, train avant ouvert. Peterson s’en alla gagner devant François Cevert son premier Grand Prix, lequel était sans doute promis à Fittipaldi, ce qui lui valu éventuellement de perdre son titre cette année là.

Ecrit par : Daniel DUPASQUIER | mardi, 22 avril 2008

Voici, en espérant ne pas en trahir la substance, le commentaire que livre aujourd’hui Scheckter sur ce GP de France 73 :

Fittipaldi vint me voir dans les stands, assez excité, et me gratifia d’un discours qui n’en finissait pas sur les nouveaux venus qui n’ont pas à se mettre en travers de la route du champion du monde. Quand enfin son monologue s’interrompit, je lui fis remarquer que pendant 42 tours, il avait eu la possibilité de me passer, et que si, à l’avenir, on se retrouvait dans la même situation, je me comporterais exactement de la même façon.

Voilà qui était clair !

Quoi qu’il en soit, ces deux là, au moins, sont toujours présents, et plutôt en bonne forme…

Professeur Reimsparing.

Ecrit par : Professeur Reimsparing | mardi, 22 avril 2008

En fait Cher Professeur, me replongeant dans ces merveilleuses années que vous racontez et dont quelques souvenirs vécus me paraissent intacts, je relis votre note et j’essaie de réfléchir à la question qui taraude mon esprit depuis si longtemps : François Cevert aurait-il pu être champion du monde ?

La première réponse qui parait évidente est que avec Tyrrell, il n’y serait probablement pas parvenu. En 1974, en cumulant tous les meilleurs résultas confondus de Patrick Depailler et Jody Scheckter et en reprenant le système d’attribution de points de cette période (9-6-4-3-2-1), le score final aurait été de 52 points. Fittipaldi l’emporta avec 56 points lors du tout dernier Grand Prix aux USA. Les années qui suivirent révélèrent un certain recul de l’écurie Tyrrell en dehors de quelques coups d’éclats. Les Ferrari revenues comme l’on sait au tout premier plan ainsi que les Mac Laren, dominèrent les débats des saisons suivantes. Il aurait alors fallu toute la classe de François pour l’emporter en 1974 et il eut été sans doute nécessaire qu’il changea d’écurie, comme le fit Scheckter en 1979.

Mystère !

Ecrit par : Daniel DUPASQUIER | mardi, 22 avril 2008

Certes si les "balbutiments" de Jody Sheckter en 1973, furent évident à hésiter à l'engager dans un TEAM (j'imagine le visage de cevert sachant que scheckter allait devenir son second pilote).....

Il en demeure pas moins historique, que Jody SCHECKTER devint Champion du Monde de Formule 1 en 1979 devant Gilles VILLENEUVE Tous deux Sur FERRARI, ce record fut longtemps imbattu jusqu'à l'année 2000, en 1999 Ferrari fut Champion du Monde des Constructeurs et HAKKINEN Champion du Monde des Pilotes sur Mac-Laren Mercedes.........................Le Début du 21 éme Siécle Courrona un Michael SHUMACHER hors- norme pour la "Scuderia".................Record de titres, de Poles positions et de victoires.....

Mickael SHUMACHER est en F1, ce que Giacomo AGOSTINI est à la Moto...Chapeau Bas Messieurs.

Ecrit par : andré georges | mardi, 22 avril 2008

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