lundi, 12 février 2007

Le gamin d'Alpine

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Où que porte ton regard ici, il s’arrête chez Michelin,
fait Jean-Paul Orjebin alors que l’auto aborde à une vitesse incompatible avec la décence les quartiers nord de Clermont-Ferrand ; il explique ceci à Monique, pur produit du Quartier latin, avec l’accent bougnat que cet enfant du pays endosse inconsciemment sitôt aperçu le puy de Dôme.

medium_bibendum.jpgNous allons ce soir fêter un autre enfant du pays, plus vite, plus célèbre que notre gianpaolo national mais qui n’est plus de ce monde depuis 27 ans, Patrick Depailler, à qui la Satcar - organe de promotion automobile affilié à la municipalité clermontoise, rend hommage par le biais d’une soirée faite de projections de films et de témoignages de personnalités.

Notre copain Jean-Michel Sacaze vient y présenter son film, 4 ou 6, retraçant le GP de France 1976 que Depailler termina à la deuxième place sur les talons de James Hunt, ainsi qu’il l’explique lui-même car il commente le film.

Tout est ici rond, noir et technique, nous sommes chez Michelin, constatons-nous, alors qu’aux VIP qui se pressent dans la salle du Poydôme sise sur l’emprise de l’usine, une charcuterie auvergnate est servie sur des tables où des calculs sont gravés. Tout est ici au service du caoutchouc noir, tout ici sent le labeur, le sérieux, l’écriture d’Alexandre Vialatte.

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Si André de Cortanze (à droite) [1] est resté fidèle au jeune homme que nous avons vu sur les pistes comme ingénieur châssis entre 1976 et 1979 tant en F2 qu’en Sport, l’homme à ses côtés ne fut reconnu que par l’ami Patrice Fouassier [2] qui a décelé derrière ce business man à lunettes le pilote-essayeur d’Alpine qu’un accident terrible au Mans en 1968 condamna à la retraite, Mauro Bianchi.
Une classe folle émane de ces deux gentlemen d’une époque révolue. Ils étaient à Clermont-Ferrand moins pour le Merlot servi par la Satcar que pour évoquer, sous la houlette du meneur de jeu Jean-Luc Roy, différentes facettes de la personnalité de Patrick Depailler qu’à des titres divers ils ont connu.

Ingénieur, président d’une société d’ingénierie, concepteur d’un type de suspension dite « contractive », qui, en deux mots, permet d’annuler les effets du roulis, du cabrage et de la plongée [3], Mauro Bianchi a remonté quarante ans pour faire revivre à la salle les débuts de Depailler chez Alpine, dont il fut à l’origine. C’est en fait grâce à Beltoise, conquis par l’Auvergnat depuis qu’il l’avait vu à Charade en 1963 faire des merveilles sur son Benelli et qui s’en était ouvert à Bianchi, que ce dernier avait fait l’article à Jean Rédelé et l’avait fait engager, comme mécano d’abord, puis en tant que pilote. Il a rappelé, dans la langue posée et précise de l’ingénieur rompu à l’exposition simple de données complexes, comment il l’avait guidé dans des premiers tours sur quatre roues, lui le motard qui refusait de glisser, car glisser de l’arrière en moto, c’est tomber. Bianchi était un attaquant-né, en travers partout. Il s’appliqua à transmettre cette technique à son élève qui bientôt dépassa son prof.

De Cortanze rappela comment le style de Depailler, une fois assimilées les spécificités du pilotage d’une auto par rapport à une moto, était coulé, propre. Il ne donnait pas l’impression d’avancer, jamais un coup de volant de trop, juste le nécessaire. L’ingénieur se souvint également du dilettantisme de son pilote, qui se pointait sur un circuit pile poil à l’heure des essais, demandait à Jabouille comment était l’auto, montait dedans et explosait d’entrée les chronos du Grand.
André de Cortanze, après avoir construit des voitures pour Alpine, Peugeot, Sauber, Ligier, Prost, Toyota, est maintenant à la retraite dont il sort pour faire des piges chez Pescarolo.

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Ne disposant pas du câble, n’écoutant que FIP, nous ne connaissions Jean-Luc Roy (à gauche), fondateur de Motors TV [4] et animateur d'une émission sur RMC [5], qu'à travers ce que nous en disait de temps à autre Monique (Jean-Luc c’est vraiment un type super !), jusqu’à ce que nous le vîmes à l’œuvre à la soirée Depailler, à l’écoute de ses interlocuteurs, les laissant aller au bout de leur pensée, ne cherchant pas à leur voler la vedette, bref un animateur comme il n’y en a pas, ou peu. Dans le bain de la course depuis 25 ans, Roy a tout connu ; après la moto dans les années 1970, il passe à l'auto. Il a son actif cinq participations au Paris-Dakar et réalise son rêve en terminant deux fois les 24 Heures du Mans. Il a œuvré sur la 5 avant de se consacrer aux médias évoqués plus haut.
Une chose peu ordinaire explique peut-être le feeling qu’il émet : il devait être à la place de Daniel Balavoine dans l’hélicoptère qui l’a emporté dans la mort en 1986. D’avoir échappé à un destin normalement inscrit sur son arbre de vie l’aura ouvert aux autres plus qu’un autre. Le lecteur nous pardonnera cette psychologie de cuisine.

Il est accompagné de Jean-Pierre Chatenet, qu’on reconnaîtra peut-être comme un des mécaniciens de l’équipe Ligier, que Patrick Depailler avait intégrée en 1979. Le discret Chatenet a laissé son cœur du coté de Sao Paulo ou de Brands Hatch, c’est sûr. Une lueur de nostalgie s’est allumée lorsque nous avons évoqué ses copains, les Joe Salas, Lionel Hublet, Michel Claiton, qui firent marcher avec lui les Matra et les Ligier.

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Après avoir baladé sa nonchalance dégingandée pendant trente ans sur les circuits du monde entier, avec dans les pognes des télés de 800 mm qui ressemblaient à des grands angles tant ils y disparaissaient, dans ces pognes dimensionnées dans le sens généreux, Manou Zurini a pris du recul. Sculpteur, on l’appelle Emmanuel Zurini. Une cote qui monte lui permet de continuer à faire ce qu’il a toujours fait depuis toujours, rien, mais il le fait avec un tel talent que c’en est un boulot à plein temps.
Nous connaissions le photographe, le polisseur de belles formes, à la fois de chair et de bronze, mais nous ignorions de quoi son verbe est fait, à Manou. Il a suffi qu’il déplie son mètre quatre-vingt seize (ce qui fait de moi le plus grand photographe du monde) sur le canapé de la scène du Polydôme, et se mette à parler, face à Jean-Luc Roy, pour qu’on soit fixé : c’est du grand art, un show, quasiment du stand up.
Son sort fut scellé un jour de 1957 lorsqu’il entendit cette phrase lancée à la table d’un groupe de copains, dans un café : Ce soir on sort la Lotus ! Intrigué, il s’approcha du groupe dont il gagna la sympathie. On l’invita le soir même à découvrir la fameuse Lotus qui n’était autre que la 203 tôlée de la boucherie Beltoise, dont les deux fils, Jean-Claude et Jean-Pierre, avaient fait leur voiture de course. La carrière de Manou démarrait, dans le fil de celui qui sera son grand pote, JPB.

L’ironie glacée avec laquelle il raconta certaines anecdotes liées à la vie de Patrick Depailler et aux courses des années 60 et 70 fit mouche, même si certaines simplifications feraient hurler les puristes, tel le Pr Reimsparing à qui fut heureusement épargné la version zurinesque de la victoire de Baghetti à Reims en 61 (Reims c’est trois virages et avec une Ferrari surmotorisée, je vois pas où est la difficulté). En tout cas, Manou aimait beaucoup Depailler (Un gars bien, honnête et droit, du genre à vous demander si vous êtes seul un soir de course, auquel cas il vous proposait d’aller casser une graine avec lui. Vous voyez un pilote actuel vous proposer ça ?).

L’évocation de la période Ligier lui offrit de déployer largement son talent oratoire (Le père Ligier, fallait qu’il se mêle de tout, tout juste s’il ne changeait pas le PQ dans les toilettes ! Y’en avait qu’un qu’il écoutait, c’était Jo Schlesser, qui s’est malheureusement tué trop tôt, d’ailleurs il avait accolé les lettres JS à ses Ligier, pour Jo Schlesser, et pas pour J’ai Soif), mais il redevint sérieux en prenant la défense de Patrick, très critiqué après ses deux accidents de moto et de deltaplane (Un pilote de course, c’est un gars qui par définition prend des risques, faut que ça bouge, si tu lis Baudelaire dans ton lit le soir, t’es pas un pilote de course).

On a compris que la distance que met Zurini face à ce que fut sa vie – une vie de rêve – durant trente ans – est un bouclier qui le garde de certaines plaies à vif. Comme la mort de Patrick. De cela nous eûmes la sensation vive lorsque la salle s‘est éteinte pour permettre au film de Alain Boisnard, Adieu l’enfant, de s’inscrire sur l’écran. Très ému, Manou Zurini fut le premier à applaudir. Douze minutes d’une émotion pure dont nous donnons l’extrait ci-après.





Soirée hommage à Patrick Depailler . Les rencontres de Clermont-Ferrand de la Satcar . 8 février 2007


[1] Voir sa fiche sur GrandPrix.com
[2] Voir son site sur Jean-Claude Andruet
[3] Un lien sur la suspension contractive
[4] www.motorstv.com
[5] L'émission Motors sur RMC


Une table avec des calculs dessus
© MdS
Mauro Bianchi et André de Cortanze © Jean-Paul Orjebin
Jean-Luc Roy et Jean-Pierre Chatenet © Jean-Paul Orjebin
Jean-Luc Roy et Manou Zurini © Jean-Paul Orjebin
Adieu l'enfant © Alain Boisnard

Commentaires

N'oublions pas qu'André de Cortanze fut un élégant pilote et qu'il restera à jamais le seul à avoir fait gagner l'Alpine A220 V8; celle là même qui brisa la carrière de pilote de Mauro Bianchi.
Christian Magnanou

Ecrit par : Christian Magnanou | lundi, 12 février 2007

Mauro Bianchi, belge d'origine italienne, est aussi connu aujourd'hui comme étant le grand père de Jules Bianchi, l'un des tous meilleurs pilotes... français évoluant au plus haut biveau mondial du Karting. Jules ne manque jamais se saluer la carrière de Mauro et Lucien lorsqu'il donne des interviews. Nul doute que s'il parvient en F1 dans 3 ou 4 ans, ce qui est plausible, il continuera à oeuvrer pour que ces grands anciens restent dans toutes les mémoires.

Ecrit par : antoine | lundi, 12 février 2007

Mauro Bianchi pendant la soirée nous a également régalé* d’une anecdote qui prenait une saveur particulière du fait d’être a Clermont-Ferrand.
C’était une journée d’essais Alpine sur les pistes Michelin de Ladoux avec Patrick Depailler, la routine pour des pilotes d’usine.
Depuis quelques temps déjà Mauro avait réussi a convaincre Patrick que de faire glisser les autos faisait gagner du temps au tour, tout c’était bien passé, on est en fin d’après midi les essais sont bouclés, allez on bâche et on rentre a Dieppe.
C’est a ce moment la que les techniciens Michelin, timidement, sortent du camions une dizaine de roues montés en pneus …..lisses.
Sous le regards plus que stupéfait de nos deux pilotes les Bibs demandent a Mauro et Patrick de refaire quelques tours pour essayer ces gommes expérimentales.
L’air goguenard mais en pros qu’ils sont les pilotes s’exécutent et tournent quelques tours sur ce circuit qu’ils connaissent par cœur.
Arrêt aux stands, « OK c’est bon vous avez vus les gars ça marche pas , c’est normal , c’est lisse »
A cet instant Mauro en ingénieur s’interrogeait in petto si la dégradation d’un pneumatique était ou non due à la disparition des sculptures.
Les techniciens Michelin, opiniâtres comme savent l’être les auvergnats lorsqu’il faut remporter une affaire reviennent a la charge et avec beaucoup de diplomatie, proposent a nos deux compères de refaire quelques tours, mais cette fois d’une manière propre, sans glisser.
Mauro Bianchi a qui on ne la fait pas et son jeune et doué élève ne prennent pas très bien la consigne et en faisant un peu la gueule remontent dans les autos et décident d’obtempérer par professionnalisme mais déjà persuadés du résultat qui de négatif au premier essais allait être catastrophique maintenant qu’il fallait piloter comme un notaire.
C’est lorsque d’un œil noir et impatient d’en finir ils virent la feuille des temps qu’ils prirent conscience qu’ils avaient effectués ce jour la, un essai historique et que le pneu slick Michelin venait de naître au quatre coins de leur Alpine.
Patrick Depailler pouvait retrouver ses sensations pures de motard, précis au point de corde et plus de glissades inutiles.
Cette belle histoire racontée par un Mauro Bianchi précis et magistral jeudi soir dernier dans la Cité Michelin avait le merveilleux goût suave du caoutchouc Racing chauffé après trois tours de Charade.

* cadeau se dit regalo en italien

Ecrit par : gianpaolo | mardi, 13 février 2007

"Régalé", c'est le mot : savoureuse anecdote !
Merci Gianpaolo ... et bien sûr, merci Mauro !

Ecrit par : Olivier Favre | mardi, 13 février 2007

Gianpaolo> Je croyais que c'était les Américains qui ont inventé les slicks.

Dans le film Burt Munro, on voit le motard Australien, faute de budget pour s'acheter des slicks, passer un pneu "normal" au rabot et ensuite l'enduire de cirage pour qu'il soit plus lisse!

Ecrit par : Joest | mardi, 13 février 2007

Un point commun aura échappé entre le maître de ces lieux et Jean-Luc Roy : c'est leur bienveillant soutien au projet que nous mettons en place au sein de l'association Make-A-Wish -- Fais Un Voeu France pour nous faire connaître des enfants malades dont nous cherchons à réaliser les voeux les plus chers.

Ils sont tous les deux membres du jury chargé de désigner les 6 courses les plus mémorables de l'histoire de la F1.

Par contre, leurs podiums sont complètement différents...

Ecrit par : [MDV]² | mardi, 13 février 2007

Bonjour,

EN haut a droite de la 1ere page su site on voit la couverture d'un livre(?? ou DVD??) sur P. Depailler : qu'en est il exactement.....

MERCI

Ecrit par : thierry | mardi, 13 février 2007

Exact, on voyait, car maintenant on passe à Rétromobile. Il s'agit du livre de Laurent Gauvin, "Patrick Depailler, poursuivi par le destin", sorti à l'occasion de la soirée Satcar et qu'il vend sur son site Internet : www.patrickdepailler.com

MdS le chroniquera une fois lu, c'est-à-dire après le rouleau compresseur Rétromobile. Sachez déjà que nous en pensons du bien. Oh, évidemment ce n'est pas de l'Edouard Seidler mais le résultat est tout à fait honorable, en tout cas le bouquin est très documenté, riche iconographiquement, l'auteur a fait un travail de recherche remarquable. Bref, on en reparle dès que possible.

Ecrit par : Mémoire des Stands | mardi, 13 février 2007

Bonjour,

Merci pour votre reponse, je viens de faire un tour sur le site http://www.patrickdepailler.com/...

50 euros pour ce livre : j'espere qu'il les vaut.....j'attends votre "critique"


MERCI

Ecrit par : thierry | mercredi, 14 février 2007

Et l'on cite Mémoire des Stands "Zurini/Ligier"dans l'Auto-Hebdo de ce jour (page 6). Enfin la reconnaissance de ses pairs...

Ecrit par : Sport-Proto | mercredi, 21 février 2007

Deuxième fois en peu de temps que l'hebdo cite MdS : odeur d'OPA entre les deux médias ???

Ecrit par : [MDV]² | mercredi, 21 février 2007

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