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mardi, 26 décembre 2006
Spirito di Lugano

Ça avait commencé dans la nuit du 15 au 16 décembre, Alessandro s’en souvenait d’autant mieux qu’il avait un repère ; le jour précédent, Madame et Carla l’avaient emmené au parc Ciani pour donner à manger aux canards et déguster une crèpe au kiosque. Depuis il dormait mal.
N’osant pas sonner Carla à cause de ce qu’il appelait des broutilles qui relevaient certainement de son imagination enfiévrée, que la maladie débridait, il mourait de peur dans son lit. Pourtant tout portait à croire qu’il n’y avait pas de quoi ; le drôle de bonhomme qui le visitait après que la grande maison accrochée au flanc de la via Roncaccio fût plongée dans le silence nocturne paraissait tout sauf méchant. Profitant de l’interstice que laissait la gouvernante en ne fermant pas totalement la fenêtre coulissante, le visiteur s’introduisait dans sa chambre, tel un fantôme porté par un nuage d’éther.
Avec sa moustache il ressemblait à un pirate tel qu’il les avait vus l’été dernier quand Madame et Carla avaient fait projeter Pirates des Caraïbes dans le grand salon, mais un pirate spécial, habillé d’une espèce de cotte de mailles en tissu, avec des écussons dessus.
Quelquefois, le pirate dépliait le fauteuil d’Alessandro et s’asseyait au pied de son lit. Le gamin s’étonnait qu’il sût aussi bien manipuler cet engin de torture que les deux femmes de sa vie, Madame et Carla la gouvernante, avaient mis trois semaines à domestiquer. Alors le pirate parlait.
Soudain il entendit un pas lourd qui fit trembler le vieil escalier. Carla. Sa mère évoluait comme une ballerine, elle ; on ne l’entendait pas arriver avant qu’elle tire le rideau libérant la vue qu’on avait sur le Golfe de Lugano et les cimes environnantes, en disant : Alessandro voici une nouvelle belle journée à vivre et je te défends de prétendre le contraire ! Avec Carla, c’était plus cool. Elle le réveillait d’un bisou sur le front et après, seulement après qu’il fût bien ouvert au monde, un monde de merde ! (Carla permettait qu’il jurât – après tout la sclérose en plaques l'autorisait à se défouler en gros mots, seulement si Madame était loin), le rideau était tiré, livrant sa chambre à la lumière bleue du Tessin.
Ce matin c’était Noël, le soleil était vif.
- Regarde comme il fait beau, avec Madame, nous irons au parc, et puis ce matin, après ta toilette, peut-être que le Père Noël t’aura laissé quelque chose…
- Comme des jambes neuves par exemple, Carla ?
La jeune femme ne répondit rien. Un tressaillement se fraya un chemin entre deux vertèbres dorsales. Elle ne put faire l’économie d’une brusque volte-face en direction de la vaste baie par laquelle on apercevait les premiers voiliers sortir de la rade. Son coude heurta la table de nuit d’Alessandro, balançant au sol un objet rougeâtre que l’ombre lui avait caché. Elle le ramassa. Il était cassé net en deux morceaux. C’était une petite voiture, une miniature. Elle n’était pas là hier soir quand elle avait bordé son lit et posé un baiser sur son front. Sans doute était-ce Madame qui la lui avait rapportée en rentrant du concert ; on avait donné la Messe en Si de Bach (enfin, un extrait, bien sûr) à la basilique du Sacro Cuore. Madame a dû…
Carla se figea, s’étant souvenu que Madame lui avait signifié qu’elle passerait la nuit à Bellinzona, avec des amis, et ne serait de retour à Lugano que ce matin, à temps pour fêter Noël parmi les siens, c’est-à-dire Alessandro et elle, Carla, puisqu’elle lui faisait l’honneur de la considérer comme le troisième membre de la famille.
D’où venait donc ce jouet ? La gouvernante s’approcha de la fenêtre pour l'examiner à la lumière du jour. La cassure était franche, ça devait pouvoir se recoller. C’était une Ferrari, à en croire la couleur. Carla était nulle question voitures de course, à ses yeux toutes se ressemblaient mais elle savait identifier les Ferrari depuis que le fils Righetti l’avait emmenée faire le tour du lac dans sa… comment l’appelait-il déjà… 330 GTC, c’est ça ? Le plus drôle était que la 330 en question était gris acier. Enfin bref.
Les deux morceaux pesaient leur poids. Une vraie densité émanait de l’engin grossièrement reconstitué que Carla avait installé sur le rebord de la fenêtre. Curieux, pour un modèle réduit. On aurait dit une vraie voiture qu’une manipulation alchimique eût ramassée en un bloc compact, un concentré de matière au quarante-troisième. Il n’y avait aucune inscription légale, pas le moindre logo de marque, pas davantage ce « made in China » sans lequel aucune miniature ne pouvait plus exister. Par contre, un gros numéro 4 ornait le capot avant et les flancs, et un nom s’étalait de part et d’autre du cockpit : Clay Regazzoni. Le choc avait brisé la miniature exactement au milieu du nom, séparant le Clay du Regazzoni en deux entités.
Clay Regazzoni, n’était-ce pas ce type qu’on avait enterré la semaine dernière ? Il y avait eu sa photo dans Le Temps, une vraie tête de pirate…
Crissement de gravier écrasé, une lourde portière qui froisse le matin calme, la Maserati Quatroporte s’était inscrite en contrebas. Madame, déjà, montait le grand escalier. Brusquement retournée, Carla croisa le regard d’Alessandro, un regard où elle lut, aussi limpide que s’il elle eût défilé sur un prompteur, toute l’histoire, non seulement celle de l’auto mais toute l’histoire du petit garçon, un regard muet et bavard à la fois, un regard qui implorait de ne jamais rien révéler à qui que ce soit, et encore moins à Madame (il appelait sa mère Madame), qu’un pirate…
Lugano © Hiroshi Yoshida www.hanga.com
10:25 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : fiction




Commentaires
Superbe et émouvant ..... Bravo !
Ecrit par : philippe7 | mardi, 26 décembre 2006
Touchant et beau.
Ecrit par : guy dhotel | mardi, 26 décembre 2006
Proprio bello... Mi piace !
Ecrit par : le DRFactor | mardi, 26 décembre 2006
En relisant cette note, je repense au mail de réponse de Clay Regazzoni à qui j'avais proposé de faire partie du jury que je cherchais à composer pour élire le GP le plus magique de la F1. Il m'avait envoyé à la pêche en disant qu'il ne suivait plus la F1 depuis la mort de Senna et que, quitte à m'occuper d'enfants malades, je ferais mieux de les emmener au zoo qu'à une course de F1 car c'était devenu plus instructif !
Une semaine après, j'apprenais la triste nouvelle...
Ecrit par : Olivier Leschiera | mercredi, 02 juillet 2008
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