vendredi, 10 août 2007
Le Cercle infernal
Dès les premières lignes, le lecteur est plongé dans le vif du sujet, invité à monter à bord de la Burano privée de Erwin Lester, le pilote allemand dont Hans Ruesch [1], l’auteur, fait le héros de son livre Le Cercle infernal (en anglais The Racer).
Nous sommes aux Mille Milles, ça caille dans le col de la Futa : le mécanicien glisse des journaux sous la combinaison de Lester pour le prémunir du froid, alors que celui-ci, en plein brouillard, ne demeure sur la route que grâce aux poteaux télégraphiques dont il se sert comme des repères visuels.
Le ton est donné, tout ça sonne vrai, en dépit d’une traduction française plutôt faiblarde. On sent à ces détails que l’auteur maîtrise son sujet.
Ruesch fut pilote, qui conduisit avant–guerre des Maserati et des Alfa Romeo et gagna même le GP de Donington 1936 en compagnie de Richard Seaman. Publié en France en 1955 mais écrit dans les années trente, Le Cercle infernal raconte, par le biais de caractères fictifs, des courses et des hommes que Ruesch connut pour les avoir pratiqués. Toutefois le personnage central est bien Erwin Lester, sujet allemand qui au début du bouquin possède une Burano privée sur laquelle il réussit des prodiges qui attirent l’attention de Knoll, l’autoritaire et despotique directeur d’écurie de Gayer, une grosse firme allemande.
Après des péripéties, Lester est engagé chez Gayer, au début pour porter des cafés, puis comme pilote de secours et enfin il parvient au sommet : premier pilote. Mais la gloire reste une maîtresse volage et éphémère ; quand un jeune qui monte, l’Irlandais Rory O’Hanlon, se présente, vainqueur d’un Tourist Trophy de légende, elle se tourne vers lui, lâchant du même coup un Lester qui était devenu au fil des ans et des courses un monstre d’égoïsme, de froideur, d’indifférence à tout ce qui n’était pas lui. S’il y avait des raisons à cela, comme une jambe invalide, résultat d’un arbre embrassé à Chimay, il n’en demeure pas moins que ce trait de caractère est assez commun aux coureurs automobiles de haut niveau.
La pratique du sport auto, et son accession au sommet, isolent l’individu, serrent autour de lui une carapace que ne perce rien qui ne soit pas utile. Ce qui était déjà vrai avant-guerre s'est ô combien amplifié de nos jours, où l’argent et la pression médiatique ajoutent de nouvelles couches à la carapace. Ruesch analyse ceci fort bien. Là est le meilleur de son roman, ainsi que dans les rapports qu’entretient Lester avec Nicole, la femme de sa vie, rencontrée dès avant le début du livre mais délaissé au fil de sa montée en notoriété et que, O’Hanlon, comme sa gloire, va lui piquer. Une histoire d’amour joliment torchée, loin des codes du genre, qui éclaire le personnage de Lester en le complétant.
Le Cercle infernal peut se lire comme un roman à clé. Il est évident que derrière les noms fantaisistes dont Ruesch a habillé ses personnages s’en cachent d’authentiques : ainsi Erwin Lester, avec sa jambe invalide et son caractère de chien ressemble trop à Rudi Caracciola pour que le hasard n'ait rien à y voir, et Knoll, le rubicond directeur de course de Gayer, convoque son fameux homologue, dans la vie réelle, directeur sportif de Mercedes.
On reconnaît dans les autres personnages, Tazio Nuvolari, Achille Varzi, etc, bref les idoles du temps. Enfin il est rigolo de traduire par les vraies autos des années trente, Maserati ou Alfa Romeo, Mercedes, Bugatti, les noms des voitures décrites dans le livre, les Burano, Gayer et autres Provence.
Lire Le Cercle infernal, à cinquante ans de distance, c’est comme être invité aux Journées du patrimoine à Montlhéry et se laisser enfermer dans l’autodrome à la nuit tombée ; on y croise des fantômes laissant des traces de gomme dans leur sillage. Ah ! une dernière chose, à propos de Montlhéry justement ; les protagonistes déjeunent après des essais à la brasserie Noël, située à proximité. Jamais entendu parler ! Et vous ?
RUESCH (hans). – Le Cercle infernal. "Coll. Un roman, un film". Ed. Robert Laffont, Paris, 1955, 254 p., 590 F
[1] www.hansruesch.net
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Commentaires
Trois petites réflexions en passant, suite à la lecture de ce brillant compte rendu.
La couverture de l’ouvrage, avec sa Mercedes F1 54/55 non carénée, témoigne du fait qu’apparemment, la notion de « marketing » existait déjà à l’époque de sa parution. Quoi de mieux, en effet, pour appâter le lecteur (surtout allemand), que ce modèle aux victoires toutes récentes ? Pourtant, il y avait tromperie sur la marchandise, puisque les voitures concernées par l’intrigue, même si elles avaient elles-mêmes été victorieuses, étaient des modèles d’avant-guerre.
L’Irlandais du nom de O'Hanlon n’est pas sans évoquer l’anglais Richard Seaman, le seul pilote non allemand, avec Louis Chiron, à avoir conduit des Mercedes à cette époque (et, malheureusement, le seul pilote tout court à avoir trouvé la mort au volant de l’une d’elle, du moins en course). Toutefois, le comportement prêté au personnage ne paraît guère concorder avec celui de Seaman, lequel, même s’il lui est arrivé d’exécuter le salut hitlérien, était un véritable gentleman et n’avait pas « piqué » sa fiancée à qui que ce soit. Il me semble que cet épisode, réel, a plutôt concerné Chiron et Caracciola, l’objet des convoitises étant une certaine « Baby » ; mais je ne sais plus lequel des deux porta les cornes. Accessoirement, il est amusant de constater que Frentzen fut victime de la même mésaventure puisque, comme l’on sait, Madame Michaël Schumacher n’est autre que son ex-petite amie. Comme quoi, il n’y a pas que l’espionnage qui perdure en course automobile…
Sans vouloir, naturellement, contredire ni contrarier le TTDCB, je serais par ailleurs tenté de faire la même observation à propos du personnage principal. Je crois que Caracciola était loin d’être antipathique, ne serait-ce qu'en raison de ses ascendances italiennes et le portrait d'Erwin Lester me paraît refléter bien plutôt l’aristocrate teuton Manfred von Brauschitch, dont, entre autres manifestations de morgue, l’attitude méprisante envers le paysan de Souabe et ex-mécano Hermann Lang fut souvent stigmatisée.
Sans doute, en réalité, l’auteur a-t-il réalisé une combinaison de tous ces personnages. Mais cela ne retire rien à l'intérêt de l'étude psychologique sur l'ascension d'un pilote de course, dont Lester fournit le prétexte, et qui demeure assurément très actuelle.
Professeur Reimsparing
PS : Je crois me souvenir d’une photo représentant Hans Ruesch au volant d’une Alfetta en équilibre instable sur la berne extérieure du virage Nord de l’ancien Nürburgring. Mais peut-être me trompé-je…
Ecrit par : Professeur Reimsparing | vendredi, 10 août 2007
La "Baby" en question est la Suissesse Alice, mariée à un fan de compétition automobile (et héritier du groupe pharmaceutique Laroche-Hoffman) qui a créé une équipe de Bugatti, elle le suit dans les paddocks. Elle y rencontre Louis Chiron pour lequel elle quittera son mari.
Plus tard, Rudolf Caracciola perd sa femme Cherly, dans un accident de ski. Caracciola est le meilleur ami de Chiron et ce dernier envoit Baby pour le consoler... Et ça c'est terminé par le mariage d'Alice avec Caracciola!
Autre pilote "à corne": Paul Pitesch, pilote Auto-Union. Sa femme Illse l'a quitté pour Achille Varzi. Illse l'initiera à sa grande passion: la morphine.
Sinon, pour info, Dick Seaman était marié à une certaine Erica, fille de Franz-Joseph Popp, l'un des fondateurs de BMW.
Ecrit par : Joest | vendredi, 10 août 2007
Professeur,
Moi aussi, je visualise cette photo prise au Nürburgring, mais le pilote d'Alfetta en fâcheuse posture était plutôt Paul Pietsch, que - coïncidence - Joest évoque pour d'autres raisons dans le message suivant le vôtre.
Ecrit par : Olivier Favre | vendredi, 10 août 2007
petite question à 50.000 dollars.
il me semble , mais je n'en suis pas sûr qu'un film avait ce même nom "le cercle infernal" avec Kirk Douglas. es-ce la même histoire, ou autre chose.
Ecrit par : Bruno | samedi, 11 août 2007
Merci à Joest pour ces très intéressantes précisions. Il me semblait bien, en effet, que c'était Chiron qui, en la circonstance, avait été quitté. Mon hésitation venait du fait qu'il était assurément le plus séducteur des deux ; il ne s'est jamais privé de justifer cette réputation et cela explique peut-être cette mésaventure... L'amusant, si l'on peut dire, est que les deux compères, me semble-t-il, s'étaient associés, à une époque, pour monter une écurie faisant courir des Alfa (ou des Bugatti ?) en GP.
Merci à Olivier Favre pour avoir rétabli la véritable identité du pilote concerné par la photo à laquelle je songeais, trompé toutefois par une certaine similitude euphonique entre les patronymes. Je crois que Paul Pietsch a d'ailleurs commis une autobiographie.
Merci à Bruno pour son allusion au film. On peut penser qu'en effet, celui-ci est inpsiré du roman puisque ce dernier est paru dans la collection "un roman, un film", ainsi que n'a pas manqué de le préciser le TTDCB. En tout cas, j'en ai vu quelques extraits à la télé, qui m'ont particulièrement marqué, car certaines scènes ont été tournées devant les stands du circuit de Reims-Gueux alors que d'autres montrent la monoplace du héros évoluant dans les grandes courbes avant l'épingle de Muizon, secteur qui, je crois, a été assez peu filmé ou photographié lors des compétitions.
Professeur Reimsparing
Ecrit par : Professeur Reimsparing | lundi, 13 août 2007
Hans Ruesch a eu 94 ans en mai 2007. Est ce que ça n'en fait pas le plus vieux pilote de GP encore vivant ?
Ecrit par : Christian Briand | mardi, 14 août 2007
Un film a été tiré du livre, en effet, il s'agit de "The Racers", de Henry Hathaway, avec Kirk Douglas et Bella Darvi, 1955, sorti en France sous le titre original de la traduction, soit "Le Cercle infernal", titre qui dans l'esprit de nos distributeurs d'alors résume mieux le sujet du film, plutôt que "Les Pilotes" qui aurait fait ringard. http://www.progcovers.com/motor/theracers_55.jpg
On a les distributeurs qu'on mérite. Je n'ose imaginer un titre actualisé si d'aventure le film ressortait de nos jours.
Ecrit par : Mémoire des Stands | mardi, 14 août 2007
Un jour mon professeur de philosophie nous avait dit qu'avant d'écrire, le premier, le dernier, le seul, l'unique, il fallait prendre beaucoup de précaution et de ne pas hésiter, sans prendre de risques, écrire: un des premiers, des derniers, peut-être ou sans doute, le seul ou l'unique.
De mémoire citons (sauf preuves du contraire) toujours de ce monde:
Philippe Maillard-Brune 28 février 1910 (peut-être le plus âgé)
Markus Chambers 8 août 1910
Paul Piech 20 juin 1911
Igor Troubetzkoy né le 23 août 1912
Georges Houel 5 juillet 1913
Gageons qu'ils soient encore en vie au moment où ces lignes tomberont.
Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | mardi, 14 août 2007
"Doc Holliday" en pilote de course. . . alors là. . .
"Spartacus" pourrait faire le ménage au premier freinage.
Ecrit par : Bruno | mardi, 14 août 2007
les deux affiches du films sont délicieusement kitch.
"The racers, cinémascope" : On croyait avoir tout vu sur la piste, grâce entre autre à Bernie et Flavio. Mais pas encore de tutu !
Ecrit par : guy dhotel | mardi, 14 août 2007
Par un curieux hasard, le film "le cercle infernal" s'était déjà introduit sur Mds.
http://memoiresdestands.hautetfort.com/tag/ottorino+volonterio
J'ai commandé le livre sur ebay, 3,25 € port compris (état moyen).
Ecrit par : Francis Rainaut | mardi, 14 août 2007
Pour mémoire, les images à Reims avaient été prises en installant une caméra sur la Maserati du regretté De Graffenried. Une caméra embarquée avant l'heure...
Ecrit par : Joest | mercredi, 15 août 2007
On apprend aujourd'hui la mort de Hans Ruesch, l'auteur du livre dont la note traite, à l'âge de 94 ans. Ce fut un véritable aventurier si on confronte sa bio a celles que nos petits jeunes de la F1 se constitueront. Né à Naples en 1913 de parents suisses, Hans commencera de courir en 32 sur une M puis une Alfa sur laquelle il remporte notamment des courses de côte en Suisse.
En 33, il bat le kilomètre lancé à Montlhéry sur une Maserati 3 L et enlève encore des courses de côte en Autriche et en France. On le verra courir jusqu'à la Guerre, aussi bien sur Maserati que sur Alfa Romeo, puis sera gagné par la passion de l'écriture qui donnera naissance au roman "The Racers". Il abandonnera définitivement la course en 53 quand sa Ferrari 340 MM entrera dans la foule au GP Supercortemaggiore, tuant un carabinier.
Ruesch alors se mobilisera autour de la vivisection, lui consacrant le reste de son existence au moyen d'écrits, de conférences et de livres qui firent de lui une des personnalités suisses les plus estimées
Ecrit par : Mémoire des Stands | mardi, 28 août 2007
avec cette même voiture, 340 MM Spider Touring "0294AM", il remporta sa class à la Vue del Alpes (Suisse) 1953
Ecrit par : Bruno | mercredi, 29 août 2007
Bon, j'espère que je ne lui ai pas porté la poisse en le traitant, à tort, de plus vieux pilote de GP encore vivant ! N'empêche, quelle existence il a eut ce bonhomme ...
Ecrit par : Christian Briand | mercredi, 29 août 2007
Bonsoir, pas mal de renseignements (mais sous forme de noms d'emprunt en ce qui concerne Pietsh) sur l'épisode Varzi-Pietsh dans "Mon royaume la vitesse" de A. Neubauer directeur courses de Mercédes-Benz. Page 93 c'est via le classement du Gd Prix d'allemagne 1935 que j'ai pu retrouver qui était qui.
Ecrit par : DELANGRE | mercredi, 28 novembre 2007
A propos du film "The racers", en français "Le cercle infernal", j'ai plusieurs ex du livre de Hans Ruesch (vente ou échange) et, en ce moment je propose sur ebay (mon pseudo y est jalna11) une très belle photo du tournage aux MM. Qui sait quelle auto y était maquillée en "Burano" ? Je vous la scanne ?
Hervé
Ecrit par : Smagghe | mercredi, 11 mars 2009
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