mercredi, 16 août 2006

La cérémonie de la capote anglaise

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Les Anglais ont définitivement renoncé à faire admettre aux français de regarder avec respect une théière, et de se servir avec déférence. En revanche, je connais un sujet de Sa Gracieuse Majesté qui persévère à penser qu’un continental, à force d’explications, pourrait un jour saisir le maniement d’une capote de Morgan 4/4.

Cet homme, Bill Wykehams [1], pratique la cérémonie de la capote anglaise et loue depuis son garage londonien des Morgan à ceux qui l’espace de quelques jours ont décidé de comprendre ce que pouvait être la vie d’une bouteille d’Orangina et de ressentir le plaisir d’une bonne remontée de pulpe.
Si Bill loue ses autos, c’est dans la douleur, car il faudrait avoir une pierre à la place du cœur pour ne pas voir l’angoisse dans son regard au moment de les laisser partir. C’est sans doute pour cela qu’il retarde l’échéance de la séparation et que dure si longtemps l’explication de l’acte de capoter et de décapoter. Et je ne vous parlerai pas de la mise en place du tonneau [2] , de peur de vous saoûler.

L’idée de sillonner les routes anglaises à bord d’une Morgan ne pouvait naître spontanément dans la pauvre tête malade du tifoso bon teint que je suis, elle est imputable à la malhonnêteté d’un ami qui a fait croire à sa charmante épouse que ce voyage permettrait de visiter des jardins anglais. En fait de jardin anglais, c’est une usine que nous visitâmes.
Rouler en Morgan en Angleterre revêt un charme fou. Le regard des autres étant toujours bienveillant et complice, on s’intègre au pays très facilement. Cela dit, rouler en Morgan permet aussi de mesurer en permanence et d’une manière précise la profondeur de chaque ornière ou nid-de-poule que la DDE anglaise n’a pas encore répertorié, mais pour ceux qui ont déjà conduit une Mini (la british of course) ce n’est pas pire.

medium_angleterre_056.jpgTrouver l’usine Morgan à Malvern est simple à condition de ne pas demander sa route à un autochtone eu égard à son accent, très éloigné de celui d’Oxford. Heureusement, lorsqu’un humain fût-il anglais, tend son bras à gauche, son interlocuteur, fût-il latin, comprend à peu près la direction qu’il convient de prendre, ce qui fait qu’à force de bras tendus devant nos mines ahuries, nous nous retrouvons devant le bâtiment en briques rouge de la Morgan Factory.

Ici pas de vigiles ni de barrières automatiques surmontées de caméras mais un portail grand ouvert et des gueules épanouies qui vous accueillent et dirigent vos deux sympathiques roadsters au fond de la cour, à côté du hangar à vélos et de la benne à déchets.

La prise en charge est rapide et la visite davantage bon enfant que réellement organisée. Il est très étonnant de constater la qualité du travail effectué par ce que l’on doit appeler les artisans qui composent l’effectif de cette usine. Ici rien n’est fait à la chaîne, chaque pièce (hormis le moteur) est fabriquée sur place, à la main, et ajustée au fur et à mesure. Un châssis en bois de frêne d’Ecosse, traité au Cuprinol pour le rendre imputrescible, comme en 1909, posé sur deux longerons en acier, tout cela recouvert d’alu et tendu de cuir, voila rapidement décrite une Morgan du 21e siècle.

Il faut huit semaines pour fabriquer une auto à Malvern. Huit semaines durant lesquelles ceux qui sont à la fois artisans et artistes s’affairent sans stress mais avec grand professionnalisme dans les divers ateliers. Deux poses pour le tea time cadencent le travail ainsi que le déjeuner à 12 h 30 que la plupart prennent sur place dans des mini cantines improvisées à proximité des ateliers dont les murs sont couverts de photos de dames exemptes de tout problème respiratoire au vu de leurs poumons. La décence a par contre pudiquement détourné mon regard de l’intérieur des gamelles, de crainte que le goût de ces braves gens, extrêmement sûr pour une courbe d’aile ou l’assorti d’un passepoil, différât trop du mien en matière culinaire.

Nous quittons l’usine vers 13 h avec dans du bonheur dans la tête. De tels établissements existent encore, les bureaucrates européens n’ont pas encore tout passé a la moulinette ISO 9000 de mes deux. Le charme de l’Angleterre se cache sans aucun doute dans cette touche d’originalité distinguée et rustique en même temps ; distinguée et rustique, telle est cette auto mythique, la Morgan.

Je forme le vœu que Charles Morgan, l’actuel manager qui a succédé à Peter le fondateur, ait lui-même un héritier et que celui-ci aime l’odeur du bois, le toucher du cuir, le gris froid de l’alu et qu’il préfère à une chemise hawaïenne et des tongs, une veste Barbour et des Church.
Longue vie à l’Angleterre, à la Reine, à la Morgan Motor Company.

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Signé Jean-Paul Orjebin





[1]
Bill Wykehams est un authentique gentleman driver qui écume les courses historiques britanniques et continentales, pour preuve la grande quantité de coupes et de photos qui ornent son garage, en particulier du Tour Auto et de l’Age d’Or. Il court en Morgan évidemment mais aussi sur une magnifique Bizzarini et sur Alfa Giulia. Un anglais qui court sur des italiennes est forcement un homme de goût. 
Wykehams Ltd, 6 Kendrick place, Reece Mews, South Kensington, London SW7 3HF
www.wykehams.co.uk
[2] Que les deux lecteurs de MdS [3] qui ne savent pas ce qu’est le tonneau apprennent qu’il s’agit de la bâche tendue au-dessus de l’habitacle d’un roadster pour le protéger de la pluie, et ceci sans avoir à capoter entièrement.
[3] Auxquels s’ajoute le TTDCB.




Le bureau de Charles Morgan
© Jean-Paul Orjebin
Un tableau de bord fait à la main © Jean-Paul Orjebin
Deux Morgan en liberté dans la campagne anglaise © Jean-Paul Orjebin

10:10 Publié dans Constructeurs | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Morgan, bill wykehams, malvern |

Commentaires

durant deux saisons, les Anglais ont regarder sans respect une théière, avec très peu de déférence.
puis plus tard, l'on tout copier. . .

Écrit par : Bruno | mercredi, 16 août 2006

Tout à fait Bruno, la théière jaune faisait bien rigoler entre autre l'oncle Ken.Mais quelques années plus tard le" grand blond " le fit rire ...jaune.
Alors on vit moins sa dentition chevaline.....Il finit même par propulser
ses F.1 avec un moulin directement issu des concepteurs de la théière
jaune: tout le monde peut se tromper!
N B : j'ai retrouvé la photo du gitan.....affaire à suivre.....................

Écrit par : françois coeuret | mercredi, 16 août 2006

j'aimerais bien la voir. . . et l'avoir la foto.

Écrit par : Bruno | mercredi, 16 août 2006

Voilà un récit sympathique et bien écrit, qui, au surplus, procurera aux lecteurs de ce BTT légèrement saturés de F1 (il paraît qu'il y en a) un intermède des plus agréables.

Son auteur ne m'en voudra pas, j'imagine, si je relève un parallèle intéressant : les Morgan décrites dans la note concrétisent, ainsi qu'il le précise lui-même, le mariage de la distinction et du rustique, alors que - si j'ai bien compris - le mariage dit morganatique unit un souverain avec une personne de rang inférieur, voire d'origine roturière, donc a priori moins distinguée.

Sait-on si le nom de ces machines typiquement britanniques s'inspire de cette institution, elle-même typiquement germanique, à ce qu'il paraît ?

Il n'y aurait rien d'étonnant à cela, lorsqu'on se souvient que Guillaume II était le petit-fils de Victoria (et que Sir Stirling Moss courut pour Mercedes).

Le lecteur lambda

Écrit par : Le lecteur lambda | jeudi, 17 août 2006

Votre reportage sur Morgan fait chaud au coeur, bravo et on en apprend tous les jours: "Tonneau"; je croyais que ce terme désignait "le baquet" ou "le cockpit" d'une décapotable tandis que la bâche se nommait "tonneau cover", "couvre'tonneau", en Français.

Écrit par : Cropsal | jeudi, 17 août 2006

Bien vu Cropsal, c'est le terme tonneau cover que j'aurais du employer dans ce petit texte .
A vouloir etre trop synthetique on devient imprecis. Sur un site de haute tenue comme MdS c'est une faute que vous faites bien de relever.

Écrit par : gianpaolo | jeudi, 17 août 2006

Le parallèle que vous faites, cher lecteur lambda (il faudrait relativiser cette notion de lambda, peut-on la comparer à celle qui sévit sur Skyblog ? Bref...), entre les aristocratiques anglaises et les rudes allemandes peut illustrer les premières années de H.F.S. Morgan, le fondateur de la firme qui porterait son nom, car avec les premiers sous qu'il gagna comme conducteur de loco, il acquit une Benz de 3 CV , à la puissance modeste mais suffisante pour le faire basculer au fossé et du même coup le ruiner, son capital gisant roues à l'envers dans un fossé du côté de Malvern.

Écrit par : Mémoire des Stands | jeudi, 17 août 2006

Merci pour ce sympathique récit sur les Morgan.
J'aimerais simplement y ajouter une précision: Chrales Morgan, l'actuel dirigeant de Morgan est le fils de Peter Morgan. Le fondateur de la marque fut son grand-père F.H.S. Morgan qui commença dès 1909 à fabriquer d'abord des voiturettes à 3 roues (fabriquées en France sous licence par Darmont) puis dès 1936 les premières voitures dénommées 4/4 (pour 4 cylindres / 4 roues). La 4/4 vient cette année de fêter son 70e anniversaire...

Écrit par : Gérard | mardi, 17 octobre 2006

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