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lundi, 27 mars 2006

C'était un rendez-vous (Priorité #3)

rendv.jpg

C’est un rendez-vous apparemment urgent, à voir la voiture qui gicle du Périph’ à toute berzingue, s’enroule autour de la porte Dauphine sans soulager, direction l’avenue Foch qu’elle dévale entre 150 et 180 à l’heure, la caméra au ras du bitume, accrochée au pare-chocs avant.
Paris, désert à l’heure du laitier, est livré à une voiture folle.

Le conducteur aborde la place de l’Etoile comme Niki Lauda passe devant l’hôtel de Paris, sans finasserie excessive. On se demande si le pilote a joué son film sur les feux tricolores, verts jusqu’à présent. Le rouge qu’il grille à quelque 150, à l’intersection des Champs et de la rue Galilée, nous indique que c’est sa vie, et au passage celle de qui serait passé au vert d’en face, qu’il joue. On sait alors que ce film-là est plus grand que la vie. Son auteur, l’homme au volant, cramera 17 autres feux rouges avant de rejoindre celle qu’il aime, sur la place du Tertre. Il était temps car il ne restait que 15 secondes de pellicule dans le chargeur.

medium_rendezvous.jpgC’était un rendez-vous n’est constitué que d’un plan unique, un plan-séquence de 9 minutes commencé porte Dauphine et achevé devant le Sacré-Cœur, un plan comme les affectionne Claude Lelouch, un plan risqué entre tous, suicidaire, mais sans étonner outre mesure de la part de celui qui aime le cinéma plus que tout, sûrement plus que la loi.

Ce film, modeste dans sa durée et son scénario mais immense par ce qu’il recouvre, fut longtemps tenu secret. Lelouch en eut honte, le tut jusqu’à aujourd’hui, comme un réalisateur répugnera jusqu’au bout à avouer un snuff movie dans sa filmographie. Ce "snuff car movie" accomplit avec Internet sa vraie carrière ; on en parle dans les forums où il acquiert une dimension culte ; on dit à son sujet tout et n’importe quoi. Que l’auto était aux mains d’un pilote de course, ami de Lelouch (Jacques Laffite, Jacky Ickx, Johnny Servoz-Gavin ou encore Jean Ragnotti sont les noms les plus fréquemment cités), que cette auto était une Ferrari 275 GTB, que la vitesse annoncée ne correspond pas à l’impression ressentie en voyant les images, bref chacun y apporte ses fantasmes.

La réalité est plus simple. Mais pas moins impressionnante. Claude Lelouch est obsédé par le fait d’être à l’heure à ses rendez-vous. De cela est née l’idée de faire un film à propos d’un type obligé de traverser Paris à toute allure pour ne pas faire attendre sa belle. L’occasion s’est présentée en août 1976, à la fin du tournage de Si c’était à refaire, quand le metteur en scène s’est retrouvé avec des chutes de film vierge, l’équivalent d’un chargeur plein, soit une dizaine de minutes. Avec son assistant Elie Chouraqui, il a exploré les pistes possibles pour un tel tournage. Elles n’étaient pas nombreuses, une seule en fait : demander en Préfecture l’autorisation de bloquer la moitié de Paris pour un court de 9 min. Trop cher, trop long à obtenir. A écarter.
Restait l’autre option : faire ça au noir, ni vu ni connu, un dimanche matin à l’aube.

medium_rendezvous1.jpg

Après qu’on eut fixé une caméra à l’avant de sa Mercedes 300 SEL 6.9 personnelle, Lelouch s’installe au volant. A côté son chef op, pour agir à distance sur le diaphragme, derrière le chef machino. Les trois sont sanglés comme des pilotes de Nascar. Mission : rallier la place du Tertre sans s’arrêter, d’une part, à fond d’autre part. Au premier danger, Lelouch a décidé qu’on laisse tomber. Il faut que ça marche au premier coup. Une roulette russe automobile.

Délégué à la surveillance des guichets du Louvre, le passage le plus dangereux car totalement aveugle, Chouraqui, un talkie-walkie en main, doit prévenir le pilote d’un éventuel obstacle. Problème, l'appareil de Chouraqui tombera en rade, ce que Lelouch ignore en déboulant à 200 à l’heure au pont du Carrousel (l'image ci-dessus), frôlant le cul d’un bus pour plonger devant ce qui sera plus tard la Pyramide du Louvre et fondre sur les Guichets qu’il franchit à plus de 100. Coup de bol, le feu est vert.

Le cinéaste raconte la suite sur son site Internet [1] : "Puis j'ai remonté l'avenue de l'Opéra. Le carrefour était bloqué par un bus. Pour éviter de ralentir, j'ai dû passer de l'autre côté de la chaussée, des voitures venant en sens inverse. Place de l'Opéra, pas de problème ! J'ai ensuite pris la rue de la Chaussée-d’Antin vers Clichy. Je suis tombé sur des camions poubelles que je n'ai pu dépasser qu'en montant sur le trottoir. Je croyais ne plus avoir de problèmes. Mais en arrivant rue Lepic, j'ai été bloqué par un type qui livrait. J'ai pris de l'autre côté, vers le Gaumont-Palace, en destruction à l'époque. J'ai remonté la rue Caulaincourt, ce qui me rallongeait énormément. Je ne savais pas s'il allait me rester suffisamment de pellicule. J'ai donc pris des rues en sens unique pour arriver à Montmartre dans les temps…"
La bande son, ajoutée au montage, correspond à une sonorité Ferrari. C’est le seul trucage.

Le résultat est un film qu’on n'a jamais vu, projeté de temps à autre dans des festivals où il fut toujours objet de polémique, tantôt sifflé, tantôt adulé. C’est un film qui n’a rien à voir avec notre sport où la pratique de la vitesse est légale, encadrée par une batterie de règlements. C’est un film qui fait peur. C’est un film qu’on aime.


C’était un rendez-vous (Claude Lelouch), visa n°46 452, durée 9 min © 1976 Les Films 13

On peut l'acheter   (Coffret Lelouch "Les géants du Cinéma, volume 1 (DVD zone 2) comprenant les films : - Vivre pour Vivre inclus le court-métrage Il a besoin (8 min) - La Vie l’Amour la Mort inclus le court-métrage Coup de foudre normand (13 min) - Un Homme qui me plait inclus le court-métrage C'était un rendez-vous (9 min)


Voir aussi Priorité #1, Point limite zéro et Priorité #2, La Trouille de ma vie


[1] www.lesfilms13.com

Commentaires

Merci MdS de nous permettre de voir (revoir peut être) ce court métrage aussi mythique que difficile a trouver intégralement sur internet.
J’ai écris plus haut revoir, car je crois me souvenir l’avoir vu en salle a l’époque 76 ou 77 en première partie d’un long métrage de Lelouch.
Je me souviens avoir été fort impressionné par cette course au petit matin dans Paris, la bande son donnait une vrai couleur de voiture de course, j’apprend qu’il s’agissait de la musique d’une Ferrari collée sur les images d’une Mercedes.
J’ai du lire quelques part que cette Mercedes appartenait à l’origine à Gerard Sire (écrivain, conteur, homme de radio) et que ce dernier l’avait cédé à Lelouch en lieu et place d’une créance qu’il ne pouvait pas honorer.
Lelouch rêvait d’en posséder une et l’obtint de cette façon, il s’en servait de bureau et y recevait ses producteurs ,partant du principe qu’on ne refuse pas de prêter de grosses sommes a un propriétaire de « gross » limousine.

Ecrit par : gianpaolo | lundi, 27 mars 2006

...le revoir ! Ne me demandez pas où et quand, mais j'ai vu ce film, peut être même plusieurs fois, et à la télé...Ce qui n'enlève rien au plaisir coupable de le redécouvrir aujourd'hui !

Ecrit par : etienne | lundi, 27 mars 2006

mais alors c'était une Mercedes! ! ! avec le V 12 3,3lL d'une 275 GTB. . .
vous en êtes sûr? ? ?
et le pîlote Claude Lelouch, là aussi c'est certain? ? ?

Ecrit par : Bruno | lundi, 27 mars 2006

Idem, incroyable que ce court métrage ait été tourné au volant d'une mercedes. Ceci pouvant confirmant l'impression de petite vistesse (surtout avenue Foch).
J'ai également pu voir ce court métrage au cinéma debut 80 dans un cinéma de l'Opera.
Quant à la popularité de ce court vous serez étonné de constater qu'outre manche ce court métrage est très connu.

Ecrit par : Raphaël Griso | mercredi, 29 mars 2006

Il s'agit même d'un film "culte" outre Manche, abondamment cité par Clarkson & autres... et que j'avais eu la chance de gagner en m'abonnant à la revue Octane.

Film présenté comme tabou, commercialisé sous la manche et vu par de seuls initiés... qui à force de le diffuser et d'en parler sont devenus fort nombreux !

Les légendes évoquées n'ont fait que renforcer l'aura du film.
J'étais avant de vous lire persuadé que Jacques Lafitte était au volant d'une 275.

Vous cassez une légende cher Mds, attention à ne pas croiser nos amis anglais qui pour certains ont acheté une cassette VHS fort chère sous le manteau...

Ecrit par : era | jeudi, 30 mars 2006

Je vais m’attirer les foudres de tous, mais mon papa m’avait souvent parlé de ce court métrage qu’il avait vu en première partie d’un film au cinéma.
En fait, j’ai été très déçu… la sensation de vitesse est presque ridicule.
Ridicule accentué par une bande son peu convaincante : On a les images d’une caisse pataude qui peine à « taper » la première 104 venue auxquelles sont superposés les rugissements d’un monstre aux montées en régimes fulgurantes… pas très crédible.
Niveau sensation, on est très loin d’une montée de Pikes Peak avec Vatanen.

Sinon un GRAND merci à MdS que je consulte tous les jours depuis près de 2 ans. C’est la première fois que je me laisse aller à un petit commentaire. Ce site est une immense source d’informations pour comprendre une époque que je n’ai pas connu.
Jeune passionné je n’ai d’autres alternatives que vivre ma passion au travers de ces temps bien amères.
Continuez de me faire rêver !

Ecrit par : LaGliche | mardi, 04 avril 2006

LaGliche, voici une video qui devrait vous (re)donner le sourire !

http://video.google.com/videoplay?docid=-6604540639943123451&q=climb+dance

Ecrit par : era | mardi, 04 avril 2006

Dites donc LaGliche, ça glisse sur la Pikes Peak, et merci era de nous l'avoir fait découvrir.

J'en reviens au film de Lelouch. Il va beaucoup moins vite que celui de Vatanen mais il est beaucoup plus impressionnant, à mon avis, car il a la saveur de l'interdit.

Ecrit par : Mémoire des Stands | mardi, 04 avril 2006

Je vous donne un petit lien sur le forum d'infoscourse (j’y suis hyperactif).
On y échange nos impressions sur cette fameuse vidéo.

http://www.infoscourse.org/viewtopic.php?topic=2212&forum=10

En nous lisant, vous noterez que je me suis permis d’apporter les informations glanées sur MdS.
Certes la montée de Pikes Peak n’a pas la saveur de l’interdis, mais le goût du risque assurément.
La 405 en dérive à quelques centimètres du ravin me laisse pantois.

Ecrit par : LaGliche | mercredi, 05 avril 2006

Depuis le temps que je me tue à le dire : les rallymens SONT les meilleurs pilotes du monde !!!

Ecrit par : Pascal | mercredi, 05 avril 2006

A la lumière de cette trilogie et de vos commentaires à tous, je me permets une disgression passablement philosophique à propos de la notion de risque qui est en fait sous jacente à ces trois histoires.

La course automobile (donc la vitesse) est entre autre l'expression de ce qui est le propre de l'homme, c'est à dire le goût du risque.

Comme l'écrivait un philosophe que je cite de mémoire (qui n'est pas celle des stands et je m'en excuse): le risque est une condition nécessaire à la vie.

C'est une évidence: aucune découverte, aucun progrès, ne peuvent aboutir sans une prise de risque à un moment donné.

Ainsi, un individu, et il en va de même pour les nations (suivez mon regard...), qui refuse et bannit les risques est voué au déclin et au périssement, et c'est cela même qui le caractérise.

Voilà où je veux en venir : aujourd'hui le goût du risque est (sans jeu de mot) en perte de vitesse, car le risque est devenu interdit! alors qu'on devrait plutôt apprendre à le gérer car il finira immanquablement par survenir.

Merci à MDS de diffuser le plus largement possible l'esprit bien vivant de ces "risk takers"!

Ecrit par : Nicolas | samedi, 08 avril 2006

J'aime beaucoup votre intervention, cher Nicolas, qui clôt à merveille cette petite série en la synthétisant au mieux. Je suis d'autant plus admirateur des "risk takers" que vous évoquez que la mienne, de prise de risque, se limite dans la vie courante à hasarder sur ce blog un participe passé non vérifié ou une date, voire un numéro de châssis non exact. Ces deux derniers points s'avérant toutefois vite rectifiés par les risk takers qui croisent inlassablement dans les eaux troubles des commentaires, pour ramener au port le bloggeur égaré.

Ecrit par : Mémoire des Stands | dimanche, 09 avril 2006

Vous pouvez voir le making-off de ce mythique court métrage sur ce lien :

http://video.google.fr/videoplay?docid=-3509399108602105578&q=lelouch

Ecrit par : Scuderia CC | mardi, 25 juillet 2006

Véritablement passionnant. Il y a, pour moi, encore un mystère concernant ce film. Lelouch dit avoir refait le parcours avec une Ferouse pour le son moteur. Comment diable a-t'il pu synchroniser à ce point la bande son ? Les dépassements, les ralentissements, les virages, la montée sur le trottoir rue Pigalle, tout est calé.
Si quelqu'un a l'explication... En tous cas, tous ces éclaircissements loin de tuer la magie du film ne font que la renforcer à mon avis.

Chapeau.

Ecrit par : lio | vendredi, 04 août 2006

Cette vidéo est très impressionnante, en effet !
Quel phantasme de traverser un Paris désert au petit matin à grande vitesse, au volant d'une w116 450 sel 6.9, (la 300 sel qui a existé en 6.3 aurait très bien pu faire l'affaire aussi...).
Cette séquence encore possible dans les années 70, années de folies, ne serait plus envisageable aujourd'hui.
La circulation a augmenté et son corollaire répressif aurait stoppé cette chevauchée au premier feu rouge "grillé.
Ce film est devenu complètement mythique tant il tranche avec le "politiquement correct" de notre époque où le "principe de précaution" interdira toute prise de risque même calculé comme c'est le cas ici (cf le commentaire de nicolas).

Le bruit du V8 mercedes, très discret, très proche de celui d'un 6 cyl en lignes aura conduit (enfin je suppose que c'en est la raison...) Lelouch à sonoriser son film avec celui d'une Ferrari, choix discutable pour ma part, (une 6.9 !!)...
Le travail de post syncronisation reste aussi pour moi un mystère : comment a-t-il fait pour si bien coller le son aux images ?

Ecrit par : telehcim | vendredi, 05 janvier 2007

Ce qui est tout de même étrange, c'est que Bébel à affirmé avoir fait ce film avec Lelouch.

Ecrit par : Kevin | samedi, 05 mai 2007

Je tombe des nues, j'etais persuadé que ce périple s'était passé en Honda 750 Four, car dans la version vue il y a bientot 30 ans, on n'entendait pas les crissements de pneus !!!!!!!! et le bruit moteur est plus prés d'un 4 cyl moto avec 4 échappements que de celui d'une Mercedes ou de la Ferrari ! mais à y reflechir, montage de la caméra etc..........mon attrait pour la 750 Four m'a fait prendre une vessie pour une lanterne ! mais que c'est beau

Ecrit par : Vincent | mardi, 02 juin 2009

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