vendredi, 24 mars 2006
La Trouille de ma vie (Priorité #2)
Notre ami et commentateur Jean-Jacques Ardouin, ami d’enfance de François Cevert comme nos habitués le savent, nous envoie ce témoignage sur la fureur de vivre à une époque où on pouvait encore accomplir certains exploits routiers, tout juste tolérés par écrit aujourd’hui. C'est le deuxième volet de notre petite trilogie assassine, "Priorité", entamée avec Point limite zéro.
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Parly II, banlieue Ouest de Paris, 31 décembre 1967. 19 heures, à 5 heures de l'an neuf.
Chez Hervé Boussac, un copain de François. Ce dernier partage un appartement avec lui depuis qu'il nous a "délaissé" Françoise et moi. C'est vrai que nous étions jeunes mariés… Il y a Hervé, François, son amie du moment, Françoise et moi (Nanou n'est pas là, elle doit être au ski avec son fils Frankie).
François, à Françoise et moi :
- "Que faites-vous pour le réveillon ?
Nous :
- Rien de spécial.
François et Hervé :
- Si on faisait ça ensemble ?
- Avec plaisir !
François :
- Si tu veux Jean-Jacques, on va faire les courses ensemble au centre commercial Parly II avec mon auto, je vais te faire "essayer" une 1300 S d'usine. .. Une vraie bombe !
- Oh oui... Tu parles que je veux y aller, faire les courses du réveillon en berlinette d'usine. C'est le must d'Alpine."
Nous sortons de l'immeuble, il pleut, une espèce de bruine verglaçante. Je manque de me casser la gueule à pied, alors en Alpine pilotée par le fou furieux que je connais, vous imaginez mon mouvement de recul ! Enfin on a sa fierté, je biaise, des fois qu'il prendrait conscience de la réalité, pour une fois.
- "T'as vu le temps ? T'as des pneus clous, neige ?
- Pourquoi faire ? " Il est sincèrement surpris de ma question, le bougre. Bon... mais je ne suis pas rassuré du tout. Il y a une espèce de glace instable, mi-flotte, mi-glace. Dès que la bruine touche le sol, elle gèle. Je ne vais quand même pas larguer. Faut voir, je n'en suis pas loin.
On se love dans la berlinette (spartiate la berlinette, une auto façon boîte à cirage, pédalier percé, etc.), juste deux places, le cul au ras du sol, le moteur central arrière, juste derrière les baquets, histoire de vous chauffer les reins et les oreilles. Elle est bleue... Alpine. Normal.
François fait monter la mécanique en température par quelques coups secs d'accélérateur. Il avait tendance à être respectueux du matériel. Le bruit caractéristique du moteur de la berlinette, genre abeille énervée, avec un échappement sympa qui démarre onctueusement pour vous vriller les tympans à l’approche de la zone rouge du compte-tours mécanique.
Il démarre plan plan, rien d'extravagant, ça me rassure, il semble devenu raisonnable. On sort de la résidence façon chauffeur de grande livrée, arrivons au carrefour (sans doute un rond-point aujourd'hui) juste à la sortie de l'autoroute de l'Ouest. Là, il y a une trois voies assez large qui descend vers le centre commercial de Parly II, à l'époque tout neuf. Il s'infiltre gentiment dans la circulation. Une voie descendante avec du monde, la voie montante itou, voie centrale déserte à cause du temps. Il y a quand même du trafic, on est à cinq heures de la nouvelle année.
D'autorité, il prend possession de la voie centrale et là, il fait donner la cavalerie : 1ère, 2e, 3e, le tout à la limite du surrégime, les vitesses passent à la volée, les voitures montantes arrivent de plus en plus vite. Les balais d'essuie- glaces font ce qu'ils peuvent et ils peuvent pas assez à mon goût. Au ras du sol, aveuglés par la lumière des phares montants à hauteur de mes yeux, lumière qui de plus se reflète sur la route mouillée, que j'imagine verglacée, nous déboulons en pleine circulation entre deux murs d'autos à 160 ou 170 km/h. En fait, je ne sais pas à combien, mais fort, trop fort. Je n'y vois rien, je ressens, j’entends, je subis (comme tout motard, j'ai toujours eu une sainte horreur de me faire conduire), le bruit est assourdissant. Il aurait dû nous mettre la Chevauchée des Walkyries pour faire bonne mesure. François était un inconditionnel de la trilogie.
Je commence sérieusement à pétocher. C’est dantesque. Il veut visiblement m'impressionner et parvient à ses fins. J'ai la sensation qu'il est en transe. En fait non, il est juste bien. 4e, à mi-régime, ce qui devait arriver arrive, la berlinette qui a encore du couple perd un peu d'adhérence, décroche, survire à mort et durant des dizaines de mètres, plutôt des centaines de mètres, interminables, on va glisser en travers, à pratiquement 90°, en doublant les autos de la voie descendante sur la voie centrale ! C'est simple, la tête dans l'axe de l'auto, je voyais défiler les conducteurs des voitures doublées qui me regardaient avec un air complètement effaré.
- "François arrête de faire le con, tu vas nous tuer ! " Ce sont mes mots, des mots qui résonnent encore aujourd'hui dans ma tête. J'ai vraiment la sensation qu'on ne va pas finir l'année.
- "Mais non... " me répond-il, en plus sur un ton réprobateur, comme vexé de mon manque de confiance. Imperturbable, hyper-concentré, comme s'il sentait chaque millimètre de gomme tenter de s'accrocher à l'asphalte, il contrebraque... Trois, quatre coups de volant, violents, parfaitement dosés et il remet l'auto en ligne. Mais ce n'est pas terminé. Il y a une suite... A peine en ligne, il remet le pied dedans, mais dedans dedans, sans l'ombre d'une hésitation, 2e, 3e, 4e, le moteur hurle, ça vibre, ça rage et rebelotte, la glissade. Au final, par chance on ne touche rien, sauf que l'auto s'échoue sur le gazon d'un terre-plein, les quatre jantes explosées par le trottoir.
La suite... j'ai rien bouffé de la soirée et lui il rigolait de ma trouille, le salaud... S'il avait un défaut, c'était celui-là. Il riait volontiers des réactions de l'autre, surtout s'il avait provoqué une situation que lui dominait et l'autre moins, mieux encore, pas du tout. Ce devait être sa façon de montrer sa supériorité.
Pour rappeler les comportement de certains automobilistes et motards de l'époque, dont nous faisions partie, il faut se souvenir que les règles de circulation étaient sensiblement différentes de celles d'aujourd'hui, pour ne pas dire inexistantes. Le casque n'était pas obligatoire en moto, on pouvait rouler en mégaphone. Bonjour les riverains ! Pas de limitation de vitesse, pas de radar. Le bonheur intégral et l'inconscience qui allait avec, pour nous et pour les autres.
Entre nous, c'est miracle qu'on ne se soit pas explosés en moto déjà à cette époque. On s'est toujours tiré la bourre en permanence avec François, n'importe où, en ville, à la campagne. Peu importait le flacon pourvu qu'on eût l'ivresse !
Cela veut dire que nous avions un comportement de coureur en pleine ville, nous piquant au freinage, les autres aussi au passage, à l'accélération, passant en force, à l'intimidation, faisant l'intérieur, tassant.
Pendant plus de deux ans, ça a été la compétition tous les jours, à traverser Paris, lui Neuilly/Nation avec rendez-vous à la Concorde, matin et soir et quelquefois le midi. Et comme cela ne suffisait encore pas, on remettait le couvert le week-end pour aller à Montlhéry, au Mans, à Lyons-la-Forêt, voir des courses de côte et tout ce qui bougeait sur deux ou quatre roues dans le coin.
Bien élevés, bien polis, bien propres sur eux les jeunes gens, mais complètement allumés dès qu'ils avaient un guidon, puis un volant entre les mains. Tous les pilotes avaient et je les soupçonne de toujours l'avoir aujourd'hui, un comportement d'irresponsable. Ca ne se dit pas et ça s'écrit encore moins. Donc cela reste entre nous.
Tranches de vie d'une bande de fêlés avec François Cevert pour chef de meute. Elie était souvent de la partie, puisque nous suivions tous les trois les mêmes cours. De mémoire, il me semble qu'il était un peu plus raisonnable. Quoique...
J'ai pourtant revécu plus tard des trucs forts, en plongée, en auto, en moto ou en montagne, mais jamais comme ce pré-réveillon. Le déroulement est très précisément celui-là, seules les sensations se sont un peu émoussées après pas loin de quarante ans. Manquent les odeurs, huile chaude, skaï, et les vibrations, dues aux suspensions inexistantes. Un chose est certaine, j'ai vraiment cru mourir. Ca a duré une éternité de quelques secondes, mais Dieu que c'était intense. Le contraste était flagrant entre ma trouille et son calme apparent.
Signé Jean-Jacques Ardouin
Voir aussi Priorité #1, Point limite zéro et priorité #3, C'était un rendez-vous
François en java © Jean-Jacques Ardouin
10:10 Publié dans Pilotes | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
| Tags : francois cevert, 1967, temoignage |



















Commentaires
Moteur central arrière dans la Berlinette Alpine, même 1300 S ? Ne serait il pas plutôt en porte à faux arrière...
Ecrit par : Christian Magnanou | vendredi, 24 mars 2006
merci pour ce témognage, qui me ramène en arrière de 180 millions d'années lumière. à l'époque bénite, ou moi aussi j'avais fait Annecy-Monaco en "presque" moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. . . et cela se situait en Mai 68.
il a l'air bien sage le Monsieur là, c'est le même qui était au voalnt de l'Alpine? ? ?
Ecrit par : Bruno | samedi, 25 mars 2006
Heureux comme Jean-Jacques, d'avoir pu RENCONTRER le "PRINCE" de la Formule 1. Merci pour ces "Clichés" du jeune Francois CEVERT "Années Twist".
Merci pour cette croustillante Péripétie du 31/01/1967 nous confirmant Alpine et Francois CEVERT.....J'aurais tant aimé etre des votres......
Bien Amicalement...
PATRICE.
Ecrit par : patrice | samedi, 25 mars 2006
Lorsque, comme celle qui précède, une note traitant d’un épisode inédit et digne d’intérêt (oh ! combien) allie la qualité d’écriture à un subtil découpage du récit, on hésite à rédiger un commentaire louangeur, de peur que celui-ci, bien que sincère, ne paraisse un peu plat.
Merci par conséquent à M. Magnanou d’avoir contribué à faire disparaître toute hésitation sur ce point par sa remarque à la fois dérisoire et déplacée, et, pour tout dire, complètement… en porte à faux.
Donc bravo à M. Ardouin pour ce très beau récit. Mais ce n’est pas une surprise. Ses précédentes interventions étaient déjà marquées du sceau de la qualité.
Un commentateur heureusement plus ravi qu'affligé
Ecrit par : Un commentateur heureusement plus ravi qu'affligé | mercredi, 29 mars 2006
Dérisoire et déplacé ... cher "commentateur heureusement plus ravi qu'affligé" et néanmoins d'une anonyme discrétion, je regrette que votre béate quiétude ait été perturbée par mon comportement politiquement incorrect. Je m'abstiendrai désormais de toute remarque ou précision mal venues.
Ecrit par : Christian Magnanou | jeudi, 30 mars 2006
Jolie anecdote, admirablement relatée, et qui transmit parfaitement les images de la berlinette en monstreux dérapage dans la neige...
Merci pour cette belle historiette, qui bien qu'à deux doigts du tragique, se dévore, le sourire aux lèvres.
Ecrit par : Ayrton S. | samedi, 13 mai 2006
Ni dérisoire ni déplacée, plutôt judicieuse la remarque de Christian à propos de :
"juste deux places, le cul au ras du sol, le moteur central arrière, juste derrière les baquets".
Elle a en tous cas le mérite de poser la question : et si, au lieu d'être une Alpine, il s'agissait de "l'autre berlinette" de l'époque la Matra Djet ?
Là au moins tout collerait : juste 2 places, moteur central arrière, au ras des baquets.
C'est probablement Ayrton qui est le plus lucide :
"Jolie anecdote, admirablement relatée ... Merci pour cette belle historiette"
Sur ce point, je rejoins complètement le commentateur ravi, le texte est d'une qualité d'écriture remarquable dont certains feraient bien de s'inspirer.
Il faudra la relire le 31 décembre.
Dans les années 60, Jidéhem écrivait des récits qui avaient la même saveur.
Ecrit par : Daniel | lundi, 18 septembre 2006
Merci cher Daniel pour ce commentaire flatteur qui réjouit mon égo malmené, d'autant plus qu'au delà de ma modeste personne il fait mention des merveilleux articles de Jidéhem dans le Spirou du début des années 60, les chroniques de Starter bien sûr !
Christian Magnanou
Ecrit par : Christian Magnanou | mardi, 19 septembre 2006
Très bien écris... Il s'agissait de mon père ainsi que de mon Parrain...Merci.
Ecrit par : Boussac | lundi, 04 décembre 2006
Cher X Boussac,
Je vous ai connu alors que vous n’étiez qu’une « Lueur dans les yeux de votre père » Content d’avoir retrouvé la trace du filleul de François. Quels sont vos prénom et date de naissance ? Hervé devrait se souvenir de moi, il nous avait ramené Françoise et moi à Paris des essais des 24 heures du Mans, dans sa berlinette Alpine qu’il avait jaune !… J’avais fait le voyage couché sur le capot moteur. Votre père était soucieux de sentir sa suspension talonner à chaque nid de poule et ils étaient nombreux à l’époque. Au fait est-il toujours dans la fleur ou déjà à la retraite ?
Pour tous nos amis, je suis sincèrement navré de la polémique involontairement soulevée à propos du positionnement du moteur de la berlinette, en tous cas soyez assurés qu’il s’agissait bien d’une Alpine et non d’un Matra.
Amicalement à tous
Ecrit par : Jean-Jacques | dimanche, 17 juin 2007
whaa il y a tout dans ce texte, le style et les émotions. Je ferme les yeux et je fais un bond dans le passé en 1967
Ecrit par : klint | lundi, 05 novembre 2007
Quelqu'un peut-il nous dire ce qu'est devenu Hervé Boussac qui était avec François Cécert au 5e Hussards à Weingarten ?
Ecrit par : wittorski | mardi, 03 novembre 2009
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