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lundi, 06 mars 2006
Wolfgang bad trips
La seconde vie des pilotes de course n’était pas plus enviable que la première. Une fois "out", ils mettaient leur talent et leurs bras au service de clients privés qui se les offraient. Leur gloire passée, ils la bouclaient. Parole comme ceinture.
Les nouveaux maîtres, souvent très jeunes, capricieux, ne voyaient en eux que des robots embarqués dans des machines à sensations fortes, capables d’aller très vite sur les tracés trompe-la-mort que dessinaient ces "directeurs de course", sans autre critère que la rapidité ; des toboggans, d’immenses lignes droites, qui eurent fait passer Spa pour La Châtre.
Gros cœur requis, couilles bien calées entre levier de vitesse et extincteur de bord. Wolfgang, grâce à Dieu, avait été doté de ces options sur lesquelles il savait pouvoir compter quand la Ferrari était lancée à fond dans le Monaco, un tunnel étroit, aussi glissant qu’un parquet encaustiqué, que quelques projecteurs maigrelets seulement éclairaient.
Son patron, le fils d’un gros industriel du sucre, a sorti la Sharknose, tôt ce matin. Wolfgang est déjà dans le baquet. Leurs nouveaux contrats les obligeant à demeurer perpétuellement au volant, ou quasiment, les pilotes de seconde vie avaient choisi la facilité en campant littéralement dans les autos. Wolfgang, les bras tendus à 10 h 10, les reins calés contre le réservoir d’essence, est aux ordres.
Le chat noir de la maison croise son regard, n’accordant à la Sharknose aucun intérêt. C’est lui qu’il guette. Wolfgang s’arrangerait volontiers pour l’écraser si d’aventure il traversait la piste devant sa voiture. Avec quel bonheur il lui enfoncerait sa gueule de requin dans les côtes. Oui, mais voilà, le greffier est si gros !
Le fantasme quitte Wolfgang à l’instant où son directeur de course s’interroge sur le choix du circuit de la journée, en se grattant le cul, comme d’habitude. Vers lequel va se diriger l’imagination malade du tyran ? Le type Indy, un ovale dantesque ; le Monaco, qui, chez son maître, ne reprend du circuit original que le tunnel, c’est tout. Simple, efficace, mortel. Ou encore, le pire de tous, un grand huit sur lequel on hisse la Ferrari à l’aide d’un système complexe de grue et de palans.
Dans ce cas, sa mission, si Wolfgang l’accepte, est d'une simplicité biblique (en a-t-il le choix ? Pas vraiment si on lit attentivement les contrats des pilotes de seconde vie) : laisser agir la force d’attraction sur la Sharknose qui, guidée par la piste incurvée entre deux murs, dévale en roue libre jusqu’à une aire de réception constituée de gravillons ; une fois sur deux la voiture explose en se recevant sur cette surface qui l’envoie dans les airs.
Le chat adore quand la voiture déboule ; il la suit de l’œil, babines frémissantes, nullement impressionné par la vitesse. Wolfgang adore voir le chat à la sortie du grand huit ; si seulement il glissait l’ombre de sa moustache sur la piste, comment il la lui rentrerait dans la gorge, au greffier !
Non, aujourd’hui, c’est Monaco. On allume les éclairages. Mais on n'y voit que dalle. On donne un ordre au pilote. Bête comme choux, pas la peine d’avoir couru 27 Grands Prix dans le passé pour le satisfaire : à fond tout au long du tunnel, au bout duquel l’attend une vaste aire de ralentissement qu’il utilise pour faire demi-tour et rebelote plusieurs heures de rang, jusqu’à ce que le directeur de course se lasse et décide de tourner son ennui vers une autre auto. Wolfgang respire. Un peu. Ce "tracé" est l’un des moins risqués. Contact. On pousse l’auto pour démarrer, elle prend de la vitesse puis naissent au passage d’une zone récente du revêtement les vibrations coutumières. Agité dans la monoplace comme un quark sous l’œil d’un physicien, Wolfgang se laisse guider par elle. Après tout elle connaît le parcours aussi bien que lui. A 280 km/h, la Ferrari avale l’ombre du couloir que blanchit, au fond, la lueur du jour.
Quelque chose devant. Les freins. Ils ne répondent pas. En un éclair de seconde, l’homme se souvient que les pilotes de seconde vie en sont privés ; ça serait trop facile, sinon. L’obstacle se rue sur son champ de vision à la vitesse d’une balle de fusil. Pas de direction non plus, bloquée en usine.
Cela lui rappelle un crash qu’il avait essuyé à Monza en 56 : sa Lancia D50, direction nase, avait filé droit sur un arbre, à plus de 200 à l’heure. Entre deux arbres, plus exactement, qui avaient coupé l’auto en deux, comme dans un dessin animé. Wolfgang et le châssis défait de ses roues étaient passés au milieu. Aujourd’hui, c’est une Pataugas, taille 33, une de celles du patron, contre laquelle, comme dans un film au ralenti, Wolfgang voit s’incruster le nez de la Sharknose.
Un centième de seconde avant que son crâne éclate dans le cuir de la semelle, dur comme du bois, il enregistre à l’extrême bord de son champ de vision la patte du chat, une patte qui a poussé la chaussure sur le parquet, entre la chambre du gamin et la salle de jeu. Là où roulent les voitures de course, ce matin. Monaco.
- "Maman, maman, j’ai cassé ma nouvelle Dinky Toys. Regarde, il y a des morceaux partout ! Tu m’en achèteras une autre, dis ?
- Ah quel sale môme tu fais ! Toujours aussi brutal, hein ? Regarde dans quel état est le pilote, il est carrément décapité ! En plus tu t’es coupé en jouant, tu as mis du sang dans le cockpit, vois !"
Wolfgang von Trips, Ferrari 156 "Sharknose", GP de Belgique 1961 à Spa © Graham Turner
10:10 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : fiction, wolfgang von trips, ferrari 156, modelisme, graham turner




Commentaires
Au prix où partent les Dinky toys dans les ventes de Maître Poulain on peut affirmer que votre jeune héros qui les détruit est un petit con.
Bon dieu ce j’ai été con moi aussi d’avoir fracassé ma Talbot Lago, ma Ferrari 256, ma Maserati Sport 2000.
Ecrit par : gianpaolo | mardi, 07 mars 2006
Wolfgang Alexander Albert Eduard Maximilian, Reichgraf Berghe von Trips; "Taffy" "Count Crash" "Axel Linther".
Ce 10 septembre 1961, je venais d'avoir 15 ans et me souviens encore très bien des quelques images diffusées à la télévision (il n'y avait qu'une seule chaîne en N&B et n'imaginions pas qu'il puisse y en avoir d'autres).
Toujours les mêmes images qu'un cameraman prit sur le vif le résultat de la touchette car qui aurait pu penser un instant que ces deux grands pilotes se seraient accrochés.
En tête du Championnat au moment d'aborder Monza, l'avant dernière épreuve; "Taffy" vice Champion du Monde postume 1961 à 5 point de Phil Hill
Avec un peu d'argent de poche, gagné en travaillant le samedi dans l'atelier de mécanique d'entretient du matériel de l'entreprise familiale, que je suis allé dans un magasin de la rue (pas encore piétionne) Marengo, au " Nain Bleu", et y ai acheté cette fameuse Ferrari Dinky Toy - fabrication anglaise - de même que la Lotus BRG[1] et la Porsche grise métalisée de chez Solido.
C'est mon frère qui les possède au mileu de centaines d'autres; c'est toujours avec l'émotion d'adolescent que, lorsque je descends dans la "Grotte", je regarde cette "nez de requin" (la ligne Ferrari du moment [2]) et me souviens de cette passerelle.
Quant à la "grosse" Talbot T26 et la Ferrari 500 F2 Dinky Toy, chaussées de leurs gros pneus caoutchouc (les mêmes que sur les camions Dinky) elles trônent avec les "jouets" car trop éloignées des maquettes.
[1] Lotus 19 et non 21 (celle de Monza)
[2] c.f. les courses d'endurance 1961 et les Ferrari prototypes. Les 24 heures du Mans où les "nez de requin" (mais pourquoi ce nom ?) dévorèrent Maserati et Porsche.
Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | mercredi, 08 mars 2006
cette fameuse Dinky Toy, je l'ai eu aussi. et un tas d'autres Solido
Ecrit par : Bruno | mercredi, 08 mars 2006
un bien bel hommage aux sans papier...
Ecrit par : Anne_Claude Dusse | jeudi, 09 mars 2006
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