« Reims 1958, acte I | Page d'accueil | Reims 1958, épilogue »

mercredi, 01 mars 2006

Reims 1958, acte II

195802.jpg


Circuit de Reims. 6 juillet 1958. 15 heures 48.

Une célèbre et sublime photo de Bernard Cahier a figé pour l’éternité la première ligne du GP de l’ACF.
Au premier plan, consultant sa montre et certainement impatient d’en découdre, Mike Hawthorn, qui a réalisé la pole sur sa Ferrari (raflant au passage 300 bouteilles de champagne). Rien d’étonnant. Il pilote, de son propre aveu, la meilleure voiture du plateau. Reims est par ailleurs un circuit qu’il aime et qui lui a déjà réussi. C’est là qu’au terme d’une lutte homérique, il a battu d’un souffle, en 1953, le grand Fangio, sans doute le seul pour lequel il éprouve un véritable respect. Et puis, quel plaisir, le soir, après quelques pintes, de tirer, au nez des dîneurs, les nappes des tables en terrasse des restaurants de la place d’Erlon. So funny.

De l’autre côté de la piste, avec le troisième temps, se trouve la BRM du jovial et débonnaire Harry Schell, l’«Américain de Paris », qui, lorsque ses fonctions de gérant du Bar de l’Action de l’avenue d’Iéna lui en laissent le temps, conduit, entre autres, des formules 1 et se rappelle parfois au bon souvenir de ses pairs. Lui aussi apprécie Reims, où il avait fait sensation, en 1956, en tenant tête, au volant de sa Vanwall, à l’escadrille des Lancia-Ferrari à réservoirs latéraux menée en rang serré par MM. Fangio, Collins, Castelloti, avant que ceux-ci ne finissent par écraser la course, remportée par Collins, ce qui avait fort réjoui le « Maestro ».

Au centre de la première ligne, la Ferrari de Luigi Musso, les bras appuyés sur le saute-vent en une posture familière et qui, semble-t-il, coule vers Hawthorn un regard d’où n’est peut-être pas absente une petite pointe d’irritation. Musso aime Reims, lui aussi, puisqu’il y a gagné l’année précédente, sur un ancien châssis Lancia-Ferrari, mettant en échec à cette occasion ses coéquipiers Hawthorn et Collins, qui pourtant conduisaient la dernière née de Maranello, ainsi que toutes les Maserati, dont celle de Fangio lui-même.
Mais la rumeur, confirmée plus tard par Gérard Crombac, veut que le bel italien ombrageux ait perdu au jeu des sommes importantes et que ses créanciers appartiennent malheureusement à une organisation mondiale fort connue, adepte de la manière forte en matière de recouvrement. Or, à Reims, les prix en espèces sont les plus élevés de la saison, et l’énorme somme allouée au vainqueur viendrait à point nommé. Cette année encore, Musso est au volant de la n° 2. Son monumental accident de Spa, trois semaines auparavant, est déjà oublié. D’ailleurs, s’il est sorti indemne de sa voiture détruite, du côté de Stavelot, c’est bien parce que la baraka, malgré tout, veille sur lui. Seul ce fichu blondinet, qu’il respecte, mais avec lequel il n’a guère d’atomes crochus, s’est montré plus rapide. Mais d’ici l’arrivée, la course sera longue…

medium_acteii.jpgMoins d’une demi-heure plus tard, elle est cependant terminée pour la Ferrari n° 2, qui gît, retournée, sur la gauche de la piste, juste à la sortie de la grande courbe après les tribunes. Car le fichu blondinet, en état de grâce ce jour-là, s’est irrésistiblement détaché pour aller cueillir son unique victoire de l’année, celle qui allait faire de lui un champion du monde.

A l’issue du 9e passage, Musso, deuxième et lancé en une poursuite qu’il sait sans doute déjà vaine, s’est jeté dans la grande courbe ; un poil trop vite ? Ou peut-être a-t-il raté la bonne trajectoire, comme l’affirmeront certains ? Est-il victime d’une trace d’huile ? En tout cas, il commence à se battre avec sa voiture, qui lui échappe de l’arrière. L’affrontement se prolonge d’interminables secondes.

A 250, peut-être plus, sur une route « large » de 9 mètres et en pneus étroits, il est impitoyable. Musso s’extrait pourtant de la courbe, mais complètement en travers, ainsi que le constate avec horreur Hawthorn, qui, à cet instant, jetait un œil dans son rétro pour vérifier son avance. A l’endroit même où le ruban de tarmac redevient droit pour pointer sur la courbe « Annie Bousquet », à 600 mètres de là, il y a une légère ondulation. C’est foutu. La numéro 2 n’est plus qu’un missile incontrôlé, qui, sous les yeux effarés de… Louis Cornet, quitte la piste en tonneaux, fauchant sur plus de cent mètres les blés déjà murs.
Lorsque la poussière retombe, rouge est l’épave dont les roues à rayons s’immobilisent lentement ; rouges sont les épis écrasés sur lesquels elle repose, rouges les éclats du saute vent – je les ai vus…et même touchés, plus tard, après la course. Musso décède à l’hôpital de la Maison-Blanche où il avait été transporté en hélicoptère. La grande courbe l’a délivré de ses démons, mais a privé l’Italie de son dernier champion, comme l’écrira Paris-Match - le poids des mots, déjà ?

Hawthorn et Collins apprendront à l’hôpital la mort de leur coéquipier et ils assisteront à l’évanouissement de leur directeur d’écurie Tavoni, que la nouvelle a achevé après sa nuit blanche des 12 heures. Le retour à l’hôtel sera morose puis quelqu’un observera que l’on ne peut rien y changer et que cela ne doit pas interdire de boire quelques verres. Ainsi en sera-t-il. Peut-être sentaient-ils eux aussi, les survivants, que le temps leur était compté.


Signé Pr Reimsparing

Lire Reims 58, acte I et épilogue


Grand Prix de l'ACF . Circuit de Reims-Gueux . 6 juillet 1958



Première ligne du GP de l'ACF 1958
© (merci) Bernard Cahier (www.f1-photo.com)
Ligne droite des tribunes, un demi-siècle plus tard © MdS

Commentaires

Félicitations Professeur pour la qualité de votre chronique.
Vous nous donnez l’impression de vivre cette course de l’intérieur et votre belle plume nous rend l’épreuve complètement actuelle.
Vous êtes, une véritable caméra embarquée.
L’affaire de dettes de jeux de Musso et ses rapports difficiles avec la Maffia qui en sont la conséquence, est à classer dans la rubrique des petites histoires qui peuvent influer la grande (histoire).
Peut être que sans ce soucis majeur, Musso aurait gardé toute sa concentration et ne serait pas sorti….peut être.

Ecrit par : gianpaolo | mercredi, 01 mars 2006

On a beau avoir entendu plusieurs fois cet épisode de la bouche même du Professeur Reimsparing, sa lecture en est une redécouverte émerveillée. Lorsque, comme ici, le récit vécu par un authentique passionné est nourri d'anecdotes inédites et servi par une plume d'une rare élégance, il en est véritablement transcendé.
Avec tout le respect que je porte au talentueux tenancier de ce site, ne manque à ces pages magnifiques que l'écrin qu'elles méritent en la forme d'un ouvrage qui, j'en suis certain, serait LA référence des connaisseurs.
Gardons espoir!

Ecrit par : Othorino Volontaire | mercredi, 01 mars 2006

Dans moins d'un mois Mike sera bien seul.

"Mon Ami Mate" l'aura quitté.

A propos de l'accident de Luigi Musso, je viens de relire les quelques mots que "Louise" avait écrit à ses parents.

Pr Reimsparing les connait bien. N'est-ce pas Professeur ?

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | mercredi, 01 mars 2006

OUPS ! " les quelques mots que "Louise" avait écrits"

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | mercredi, 01 mars 2006

C'est effectivement un plaisir de redécouvrir ce GP dans ce récit!
Vivement le livre! ;-)

Ecrit par : Renaud | mercredi, 08 mars 2006

Look here: http://www.youtube.com/watch?v=3feos79ieg0

Ecrit par : Stefan Schmidt | vendredi, 16 novembre 2007

Ecrire un commentaire