mercredi, 02 novembre 2005

Jean-Paul "le Cake" Copatey

cake.jpg

La Mort était collée à ses basques mais on ne le savait pas. On ne voyait en lui qu’un garçon un peu en marge, atypique, très solitaire mais aussi capable d’une grande socialisation, surtout lorsque le samedi soir, une fois les essais achevés et la grille de départ connue, il y allait de son répertoire favori : les hauts faits du sport automobile.

Le Cake était un causeux. Sa voix de basse teintée d’un accent de la Butte, soutenue d’un physique à la Gérard Darmon, n’avait aucun mal à capter l’attention de son auditoire. Des hommes, toujours. Les femmes, curieusement, évitaient ce grand type qui les mettait mal à l’aise, pourtant d’une correction exemplaire. Les femmes sentaient que la Mort ferait une rivale trop forte pour elles.


La Faucheuse était collée à ses basques, mais nous étions trop jeunes, trop cons, pour l’apercevoir, tapie derrière la grande ombre du Cake quand, en voyage, après le dîner, il s’enfonçait dans le bois proche du motel. Pour y célébrer quoi ?
Et pourtant c’est Elle, la Camarde, qui nous l’a présenté, le Cake, durant la minute qui a succédé au crash de Gerry Birrell à Rouen en 1973. La Chevron B25 a tiré tout droit aux Six Frères, là où Schlesser s’était tué en 68. Le bruit d’un carton qu’on éventre d’un coup de pied. A 260, c’est imparable. L’auto s’est arrêtée derrière les glissières, en sandwich entre le rail du dessous et celui du dessus. Birrell a tout pris dans la gueule. Tué net.


Nous, on est là. C’est notre premier mort en direct. Deux Bidochons avant l’heure se disputent à côté. Lui a raté l’accident à la super-8, sa bonne femme l’engueule comme du poisson pourri. "Putain un accident comme ça sous ton nez et tu le rates, quel connard tu fais ! Mets ta putain de caméra sur son pied et fais gaffe maintenant. Les essais vont bientôt reprendre quand l’ambulance sera partie. Rate pas le prochain !"
C’est alors que deux types se sont insurgés. L’un, le Cake, leur a intimé de rentrer la caméra et que si jamais il la revoyait, il leur explosait la tronche. L’autre, Grand Jacques, 1,90 m au garrot, en renfort derrière son pote. Les Bidochons ont obtempéré.
Nous, conquis par ces gars que nous n’avions jamais vus, on s’est avancé, on s’est présenté, on a dit tout le bien qu’on pensait de cette intervention. Et on ne s’est plus jamais quittés.
Ce jour-là, la Mort avait un accès piste, assise sur le rail. Elle avait fait de l’œil à ce beau brun d’Irlandais, Gerry Birrell. Sans doute avait-elle remarqué dans le public ce grand type au masque de truand de cinéma, le Cake. Celui-là, elle se le réservait pour plus tard. Qu’il vive encore un peu.


Puis Grand Jacques s’est marié. Puis Grand Jacques est parti à la retraite. Puis on n’a plus revu Grand Jacques. La vie, you know. Le Cake avait perdu son pote. Une femme le lui avait pris. Une femme, encore…


Si sur terre, le Cake était gauche, comme l’est un manchot qui ne se révèle que dans l’eau, au volant se dévoilait le pilote de course qu’il aurait dû être si la chance, et non la Mort, s’était occupée de lui. C’était un conducteur naturel, respectueux de la mécanique, ne freinant quasiment pas – tout au moteur, double débrayant, un sens inné de la trajectoire, capable d’aller très vite sans qu’aucune impression de vitesse fût ressentie par les passagers du coupé 204 vert bouteille que nous lui avons toujours connu.
Un vintage, comme nous surnommions cette caisse qui affichait pas loin du million de kilomètres, dont la seule concession au sport était le pommeau du levier de vitesse emprunté à une Lamborghini Miura, anonyme parmi les anonymes qui se faufilaient au petit matin dans les rues de l’Haÿ-Les-Roses ou le Cake crêchait.
Il y était éboueur, version conducteur de la benne. Il fut également conducteur de corbillard (le corbillard le plus vite de la banlieue Sud), conducteur de navette de piste à Orly, etc. Vous l’avez compris : il était vital que le Cake eût un volant entre les pognes. Dame, c’est qu’il avait pas grand chose d’autre pour les occuper, ces paluches qui faisaient peur à Monique, et aux autres.


Un soir d’hiver, il y a de cela une dizaine d’années, il a empoigné un fusil, a attendu derrière sa lourde que le copain a qui il avait demandé de passer se pointât, et se fit exploser la tronche au 12 à canon court après qu’il eut ouvert au coup de sonnette du pote.


Il n’avait pas de famille, sinon un frère resté au pays, là-bas dans l’Est, à Giromagny. Avec qui il était fâché. Son corps est parti à la science. Il a laissé une lettre où n’y avait pas grand chose, sinon que ses potes, nous, disent une messe à sa mémoire.
Nous ne l’avons pas fait. Nous, ses potes, étions disloqués, le temps avait passé. Chacun a dealé comme il a pu avec la mémoire du Cake.


Jean-Paul Copatey
, toi qui n’a rien laissé sur terre, excepté des impayés, une vague inquiétude aux filles et une 204 qui se dessèche quelque part, j’écris ton nom au bas de ce parchemin électronique.
Google dira la messe qui t’est due.

10:20 Publié dans Personnel | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : memorial |

Commentaires

Histoire d'un (maintenant illustre) inconnu, mais admirablement écrit !

Ecrit par : mullender | mercredi, 02 novembre 2005

Merci Patrice.

http://www.forix.com/pvatan.php?l=0&r=&c=0

Ecrit par : Bruno | mercredi, 02 novembre 2005

Grazie per lei Patrice.
Votre fidélité vous honore.
Le sentiment de culpabilité a son égard, fut, est et restera, comme un élément fédérateur entre nous, un lien fort bien qu’indicible.
Comme quoi, même sa disparition est généreuse.

Ecrit par : gianpaolo | mercredi, 02 novembre 2005

Il est des bruits qu'il est impossible d'oublier, celui d'une auto qui, en une fraction de seconde
se fracasse contre le rail avec un résultat inexorable pour le malheureux pilote.
L'autre jamais entendu mais qui hante les esprits, la balle qui pénètre un corps ami.
Avec le sentiment de culpabilité et cette question sans réponse: pourquoi?
Cette très belle photo de notre ami pilotant en Irlande est un hommage post mortem
qui vaut bien une messe. Merci pour lui.

Ecrit par : GR | vendredi, 04 novembre 2005

bonjour
j'ai été tres touché par cet hommage à mon oncle Jean-Paul.
et oui je suis son neveux Régis passionné comme lui de sport mecanique et adorant la photo.
je suis tombé par hasard dessus en tapant mon nom!
j'aimerais bien vous connaitre si vous le souhaitez?
regis copatey de champigny sur marne 94

Voici mes coordonnées : regis.copatey@wanadoo.fr
à bientôt

Ecrit par : COPATEY | mardi, 01 août 2006

Ecrire un commentaire