dimanche, 09 octobre 2005
28 ans jour pour jour : le Grand Prix du Canada 1977

Affublée d’un nom aussi imprononçable qu’indétectable sur une carte routière, la bourgade de Watkins Glen n’aurait jamais vu un touriste si elle n’avait hébergé le GP des Etats-Unis entre 1961 et 1980. En 1977 le flux des fans s'enrichit de trois Français, Gilbert Monceau, Guy Royer et votre serviteur, qui assistèrent, transis de froid, à un duel James Hunt/Mario Andretti remporté par l’Anglais.
Une Chrysler Le Baron vert bouteille quittait le lendemain la pointe sud des Finger Lakes, où se niche le Glen, pour rallier Bowmanville, près de Toronto (Ontario, Canada), autre lieu improbable qui accueille le circuit de Mosport. 400 km d’une route sortie d’un écran en cinémascope, sonorisée au départ par WGMF, la radio locale qui s’efface au fur et à mesure de notre progression vers le nord au profit des crachouillis qui constituent aux USA l’essentiel du paysage radiophonique. Là-bas, hors la ville, point de radio.
Le couvercle de grisaille qui enserre tout le Nord-Est du pays n’empêche heureusement pas le paysage de jouer sa symphonie d’automne pour vieil or et rouille qui vaut tous les spectacles du monde. Il offre à l’œil ce que le V12 Matra donne à l’oreille.

Le Bond Place hotel [1] est situé dans le centre animé de Toronto, entre Dundas et Yonge, à deux pas de l’Eaton center, où nous achetons des couches de fringues en prévision de Mosport. Habitués à l’époque au camping ou au bed and breakfast, nous regardons cette grosse bâtisse brun roux comme un resquilleur le paddock du GP de Monaco. Une Mecque. Luxe cependant tout juste suffisant si l’on considère le climat de la rive nord du lac Ontario en octobre – à peine plus clément que la banquise – et duquel il convient de se protéger par tous les moyens. Outre l’hôtel, deux types de chauffage s’offrent au voyageur ontarien et dont par chance Yonge street est bien pourvu : les putes et les cinémas.
C’est l’occasion de voir en avant-première Bobby Deerfield, le film tourné par Sydney Pollack durant les saisons 76 et 77 de F1, alors attendu par les fans comme l’est en 2005 chaque note de Mémoire des stands. Hélas, Pollack, lui, déçoit, impuissant à restituer sur écran ce que nous vivons chaque quinzaine sur circuit. Peut-être aurions-nous dû saisir l’autre alternative de réchauffement.
La rencontre surréaliste suivie d’une histoire d’amour entre Marthe Keller, une malade en fin de vie et Al Pacino, le pilote de course, avait gonflé le lourdaud que nous étions en 1977, incapable de lire autre chose dans une oeuvre d’art que ce qui était écrit sur l’emballage, incapable du moindre recul, comme en témoigne la critique que nous avions donnée à Auto Hebdo. Notre avis sur ce chef-d’œuvre diffère totalement aujourd’hui car il montre un pilote de F1, c’est-à-dire une star, un surhomme, aux prises avec une réalité affective et sociale qui le fait douter et l’amène à descendre de l’olympe pour (re)devenir un homme.

La highway 401 jusqu’à Bowmanville, puis une route de campagne conduisent à un vallonnement boisé où en 1961 un quintet de doux dingues rattachés au British Empire Motor Club (BEMC), un club local, décida d’implanter un circuit. Formé de grandes courbes reliées par de courts bouts droits qui lui donnent l’aspect d’une goutte d’huile suintant d’une conduite, Mosport [2] est aussi rapide qu’il est dangereux. Il a confié sa sécurité aux mélèzes et aux épicéas – certes magnifiques sous l’été indien – qui, assistés d’une paire de rails branlants, se chargent de stopper les autos en perdition. Ce qui était accepté lors du meeting inaugural où Stirling Moss mena à la victoire une Lotus 19 en utilisant plus que la totalité de la largeur de la piste, ne l’est plus en 77 alors que les impératifs de sécurité qui commençaient à grignoter la F1 font passer ce circuit pour un anachronisme bosselé sur lequel « on passe plus de temps en l’air que par terre », selon un mot de Ken Tyrrell.
A la veille des premiers essais, les journaux sont pleins de l’engagement de Gilles Villeneuve sur une troisième Ferrari aux côtés de Carlos Reuteman et de Niki Lauda, si toutefois celui-ci, titre mondial en poche depuis le GP d’Italie du mois dernier, ne déclare pas forfait. Ce qu’il fera. Les journaux sportifs, bien sûr, car les « grands » titrent plutôt sur le projet de référendum d’autonomie du Québec ou la hausse du chômage.
Un qui n’est pas au chômage, c’est Villeneuve qui met sa 312 T2 à l’équerre dans le virage 2, un gauche situé après le droite qui commande la sortie du rectiligne des stands. En ce vendredi matin, nous sommes posté là, priant pour que les sept couches de vêtements achetés au Eaton’s suffisent à nous éviter de geler vivant. La Penske PC4 de Danny Ongais passe de façon plus orthodoxe. Ongais, qui avait débuté la semaine précédente au Glen, originaire d’Hawaï, est à ce jour le seul pilote de couleur à avoir couru des Grands Prix. L’ami Pierre Chrétien prétend que les Noirs ont un problème génétique de vision qui les prive de l’acuité exigée au plus haut niveau. Une théorie audacieuse et contredite par les cinq succès en USAC obtenus par Danny Ongais en 1978, dont un à Mosport. Et si les endémiques problèmes socio-économiques des Noirs étaient tout simplement la cause de leur absence dans ce sport ?
Le silence qui vient de tomber sur Mosport n’est pas bon signe. Retournant sur nos pas, nous avisons un attroupement à l’extérieur du droit en bout des stands ; une auto est crashée contre le rail. La Hesketh 308 de Ian Ashley, salement amochée, a emporté dans son élan une tour de télévision. On raconte qu’elle a perdu son aileron avant alors qu’elle décollait sur une bosse à quelque 260 à l’heure. Les secours mettront 45 minutes à extraire le malheureux Ashley de l’épave et deux heures pour l’évacuer sur Toronto.
Ca grogne dans le paddock. On commence à parler tout haut d’un prochain GP du Canada dans les rues de Toronto – un projet de tracé circulait ces jours-ci dans la presse – où même à Montréal, ce qui n’a pas l’heur de séduire les anglophones.
20 000 Canadiens, une poignée d’Américains et trois Français assistent le dimanche à un duel Mario Andretti/James Hunt jusqu’à ce qu’au 60e tour l’Anglais ne percute son coéquipier Jochen Mass et perde sa deuxième place au profit de Jody Scheckter, que l’abandon d’Andretti propulsera à la victoire.
Mosport le moloch obtient son content de ferraille avec cinq monoplaces accidentées qu’il a précipitées dans le gauche avant les stands : la Hesketh de Rupert Keegan, les deux Surtees de Hans Binder et de Vittorio Brambilla (qui n’en rate jamais une), la Shadow de Ricardo Patrese et la Ferrari de Gilles Villeneuve.
Notre Chrysler Le Baron peine, elle aussi, à résister à l’emprise de Mosport Park qui sent s’échapper ses chances d’un prochain Grand Prix et utilise ses embouteillages pour retenir les autos.
A l’heure où nous gagnons Toronto, les personnels du Grand Prix Circus sirotent du champagne en first et draguent déjà les hôtesses. Les pellicules prises par Gilbert et Guy sont dans la valise de Bernard Hanon, le PDG de Renault, à qui Jabouille les a remises après que Pierre Van Vliet, à qui nos deux amis les avaient confiées, les lui eut données. Les docs figureront dans Auto Hebdo, mercredi. 1977 était la préhistoire des télécommunications.

Grand Prix du Canada . Circuit de Mosport . 9 octobre 1977
Fiche technique : www.grandprix.com/gpe/rr296.html
25 mph along the Fingers Lakes © John Whiting www.knottedlines.com
Yonge street © Serge Brunoni www.inuitfinearts.com/paintings/Brunoni
Grand Prix du Canada 77 © Guy Royer
Plan du circuit © www.allf1.info
[1] http://bondplacehoteltoronto.com
[2] http://www.mosport.com
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| Tags : grand prix du canada, circuit de mosport, 1977, film bobby deerfield |



















Commentaires
Je me souviens bien de votre retour des USA.
Je me souviens de votre impression de cinémascope derrière le pare-brise de la Le Baron.
Je me souviens aussi que vous nous aviez snobés en nous racontant votre projection de Bobby Deerfield, bien avant sa sortie France.
Vous étiez à l’époque radicalement critique, et je me plais à vous lire aujourd’hui, conscient que cette radicalité était excessive.
La jeunesse associée a la passion rend souvent intégriste et sectaire, nous l’étions et le sommes encore parfois même si le second degré prend le pas de temps en temps
Le temps vous a apporté une patine de tolérance.
Le sport auto est devenu un prétexte, un levier, une porte ouverte sur le reste du monde et sur sa beauté.
Ecrit par : gianpaolo | lundi, 10 octobre 2005
et moi, je me souviens de ce "Gilles Villeneuve" . . .
qui c'est celui là. . .
bon Dieu, Enzo ! ! ! ou tu l'a trouvé celui là ? ? ?
y avait personne d'autre sur le marché? ? ?
Eddie Cheever, par exemple! ! !
ou là là là l àl à là. . .
il vieillit "il Vecchio"
Ecrit par : Bruno | jeudi, 13 octobre 2005
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