dimanche, 14 août 2005
Rainy conditions at Spa-Francorchamps

Le garçon qui fait une marche arrière pour sortir cette voiture de course du garage s’appelle Jackie Oliver.
Il est pilote professionnel. Il aura 26 ans le 14 août prochain. L’auto est une Lotus.
Les écuries louent les services des garages avoisinants pour héberger leurs voitures, lors du Grand Prix de Belgique. C’est la concession Renault située 21 route du circuit à Stavelot qui par tradition accueille les Lotus. Une fois la voiture dans l’axe, elle empruntera la voie nommée « route du circuit » qui taille son chemin dans la commune de Stavelot et mène droit au circuit de Spa-Francorchamps en s’y connectant par le virage dit de Stavelot. Commence alors la remontée vers les stands via les virages des Carrières, de Blanchimont, et l’épingle de la Source.
Jackie Oliver a une mission à accomplir cet après-midi : qualifier sa voiture pour la course disputée demain. Simple pour un type dont c’est le métier.
D’ailleurs le circuit est d’une simplicité biblique. A fond sur 14,1 km, ce qui donne un gros 260 à l’heure de moyenne. Pas de finasseries du genre Monaco, style une maille à l’endroit une maille à l’envers. Ici c’est à pleine charge tout le temps ; 300 au ras de rails tranchant comme des lames, pile à la hauteur des cous ; 320 entre les fermes du S de Masta, que les autos évitent d’un infime coup de volant ; 280 en dérive des quatre roues dans Burnenville avec la Lotus à la limite de la rupture de la règle qui veut qu’à partir de 250 une voiture décolle mieux qu’un avion.
Jackie Oliver pilote ici la Lotus 49B MK 2 R6, un châssis neuf construit pour remplacer celui qu’il a abîmé à Monaco le mois dernier. Il n’a pas tourné hier. Dommage car il a fait beau, ce qui dans ce coin des Hautes Fagnes autant arrosé qu’une forêt équatoriale humide relève du Livre des records. Aujourd’hui il pleut.
Jackie Oliver, qui disputera demain son deuxième Grand Prix, arrachera peu de temps après que cette photo fut prise un 4,30.8 valant 187,400 km/h de moyenne. Sans plus de visibilité que dans un bain turc, la chaleur en moins. Sur une auto neuve.
Jackie Oliver est du genre couillu. Le métier veut ça. Il doit le baquet de la Lotus 49 à la mort de Jim Clark en avril dernier. Colin Chapman l’aime bien. Pas suffisamment cependant pour le lui laisser lorsqu’il trouvera à la fin de l’année en Jochen Rindt le successeur naturel de l’Ecossais.
Ombre. Il terminera cinquième demain. Ratera de peu la victoire le mois prochain à Brands Hatch. Gagnera les 24 h du Mans l’année prochaine au terme du final que l’on sait. Lumière.
Entre ombre et lumière alternera Jackie Oliver. Lumière avec les Mirage de John Wyer qui feront luire sa carrière. Ombre à cause de la brouille avec Don Nichols, le patron de la firme Shadow qu’Oliver quittera comme un voleur, non sans remporter quand même le championnat Can-Am en 1974. L’ombre le poursuit. Sa femme Lynne le quittera pour un membre du groupe « The Shadows ».
Mais bref.
Jackie Oliver est devenu un homme riche et comblé. D’ailleurs c’est aujourd’hui son anniversaire, il a 63 ans.
Samedi 8 juin 1968. 15 h 00. Avant la dernière séance d’essais du Grand prix de Belgique. Garage Renault, 21 route du circuit, commune de Stavelot
Jackie Oliver sur Lorus 49 dans la rue à Stavelot © Pr Reimsparing
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Commentaires
Que dire de plus. . .
J'aime ce genre de récits, qui me ramème à une époque. . .
Mon seul regret, ne pas savoir écrire de la sorte.
Je ne savais pas que Lynne avait quitter l'ancien pilote Shadow pour un Shadow.
Merci pour la précision, depuis ce matin je me demandais qui était au volant de la Lotus, je n'avais pas reconnu Jacky Oliver.
Ecrit par : Bruno | lundi, 15 août 2005
L'évocation courte mais intense de la dangerosité de l'ancien circuit de Spa-Francorchamps est parfaitement justifiée, chacun le sait. Ce n'est pas une coïncidence, si des pilotes aussi braves que Jean-Pierre Beltoise (se confiant - fugitivement - à l'auteur de ces lignes, auquel il dédicaçait une photo) ou Jack Brabham (revenu à Spa pour y participer aux 24 heures tourisme et dont les propos furent recueillis par un journaliste de "L'Equipe") ont avoué sans ambages et quasiment dans les mêmes termes que lorsqu'on prenait la piste à Spa, on n'était jamais sûr d'en revenir.
Curieusement, pourtant, les accidents mortels en F1 ne furent pas si nombreux, même si le GP de Belgique 1960 fut particulièrement tragique puisqu'à l'instar d'un maudit Imola 94, deux pilotes y laissèrent leur vie, Chris Bristow et Alan Stacey, Stirling Moss s'étant par bonheur tiré blessé mais vivant d'une horrible cabriole la veille. Au surplus, il s'en était fallu de peu pour que ce noir week end ne nous prive des futurs exploits de Jim Clark, ainsi que nous le révèle son autobiographie. Parvenu le premier sur les lieux de l'accident de Bristow, à Burnenville, le "flying Scott", ralenti par un commissaire, fut atteré de voir un collègue de celui-ci tirer sur le bord de la piste une sorte de grosse poupée de chiffon, qui était le corps du pilote mort, et il le fut plus encore à l'arrivée en constatant que sa Lotus portait des traces de sang ! Si, déclara le champion, j'avais ultérieurement assisté à l'accident de Stacey - ce qui ne fut heureusement pas le cas -, j'aurais immédiatement arrêté la compétition. Du moins sa haine de Spa, née deux ans auparavant avec la Mort de Scott-Brown, devint-elle ce jour-là définitive et irréductible, ce qui ne l'empêcha pas d'y gagner 4 années de rang, de 1962 à 1965, dont deux "very rainy races".
Ce sont finalement, au cours des dix dernières années de vie du grand circuit, les participants aux 24 heures tourisme qui payèrent le plus lourd tribut à à ce tracé terrifiant. Et pourtant, les Tony Hegbourne, Frescobaldi, Eric de Keyn, Wimple Loos, Roger Dubos étaient loin de faire partie des amateurs qui permettaient de gonfler le plateau.
Par ailleurs, que de crashes, fort heureusement moins tragiques. L'auteur de ces lignes se souvient avoir assisté, à l'extérieur du virage Hollowell (nom d'un motocycliste anglais tué là avant-guerre) qui précédait immédiatement l'ancien Stavelot (Voir la note consacrée au GP de Belgique 1970 de JP Beltoise), à une belle série de tonneaux effectués par une Alfa Roméo lors des 24 heures 69 ou encore, vers la fin des 1000 Kms 71, à l'accrochage de Clay Reggazoni avec un concurrent plus lent, qui projeta les deux voitures dans les rails récemment posés.
Parfois, encore, le destin fut non pas fatal mais fort mauvais plaisant. C'est ainsi qu'au cours du GP 1967, la sortie de Mike Parkes sur sa Ferrari, aux Carrières, signa, précisément, la fin de...sa carrière.
En 1958, on pouvait parler de miracle en voyant l'épave de la Ferrari de Luigi Musso, sorti indemne d'un terrible accident. Mais 15 jours plus tard, il devait périr à Reims, dans sa vaine poursuite de son coéquipier Hawthorn et surtout de l'énorme prix destiné au vainqueur et dont le montant lui eût permis, dit-on, d'éponger une partie de ses dettes de jeu envers la Mafia...
Mort à crédit..., en quelque sorte.
L'auteur de Céline.
PS (après j'arrête, c'est promis) : je me permets de compléter le superbe note qui précède en soulignant combien il est vrai que la saison 68 fut, pour Jackie Oliver, ombre et lumière.
Ombre lors des essais du GP de France à Rouen, un mois après Spa, lorsqu'il sortit très violemment en pleine ligne droite, juste avant les stands ; lumière de s'en sortir indemne alors que la voiture était coupée en deux !
Ombre lors des essais du GP des USA à Waktins-Glen, lorsqu'il perd la roue arrière gauche et s'écrase contre le rail ; lumière, à nouveau, en constatant qu'il marche et respire.
Et voilà pourquoi il est aujourd'hui riche et comblé...
Ecrit par : L'auteur de Céline | mercredi, 17 août 2005
PS (après j'arrête, c'est promis) :
pourquoi arrêter ?
Ecrit par : Bruno | mercredi, 17 août 2005
Merci Bruno pour votre amicale attention.
J'ajouterai donc à mon très long commentaires, trois courtes (?) anecdotes (?) sur le GP de Belgique 68.
Avec son pourtant méritoire temps de 4 min. 30.8 sec., notre ami Oliver s'est retrouvé en avant-dernière ligne. C'est qu'il avait manqué la première séance d'essais, disputée sur le sec, car sa voiture, neuve comme l'on sait, n'était pas arrivée à temps ! Cela le condamnera à une course anonyme qui se soldera pourtant par une cinquième place...sur sept arrivants.
La pole avait été réalisée par Chris Amon sur Ferrari, qui avait ainsi devancé son coéquipier Jacky Ickx - à Spa, il fallait le faire - sans battre toutefois le précédent record de Jim Clark ; il s'en était fallu de 7/10. En voilà encore un, Amon, qui connut l'ombre et la lumière dans sa carrière et, à cet égard, le GP de Belgique 68 fut exemplaire. Il ne conserva sa première place qu'un peu plus d'un tour, avant d'être débordé par la Honda de Surtees, qu'il suivit ensuite comme son ombre, avant de se retrouver privé de deux cylindres puis de devoir abandonner, radiateur d'huile percé par une pierre ! Néanmoins, comme il le dit aujourd'hui : je suis toujours en vie. Et il s'en est fallu de peu ce jour là, ainsi qu'il l'a raconté dans MotorSport il y a quelques années. On y apprend en effet qu'à la sortie du S de Masta, le Honda avait lâché de l'huile et que la Ferrari arrivant immédiatement derrière s'était retrouvée quasiment à l'équerre, Amon avouant qu'il ne savait pas comment il l'avait rattrapée ; le tout à pas loin de 300.
Un autre épisode peu connu de ce même GP a eu également les honneurs de MotorSport, à l'occasion d'un interview de Brian Redman, lequel pilotait l'une des deux Cooper-BRM de l'usine et avait réalisé (sur le sec) un très honorable dixième temps. La course de Redman a bien failli se terminer tragiquement au virage à gauche des Combes (fatal à Tony Hegbourne) qui commandait la fameuse descente sur Burnenville - Malmédy - Masta. Sa voiture lui a échappé, a décollé sur le rail, atterri à l'extérieur sur une brave berline qui se trouvait là, et a pris feu ! La chance a cependant voulu que des commissaires et un médecin accourent aussitôt et, n'écoutant que leur courage, défassent sa ceinture de sécurité - non sans difficulté - ce qu'il était incapable de faire et le sortent de là. Merci à eux. Un bras cassé et des blessures aux mains, ce n'était pas cher payé.
Ces gens-là, décidément, ne sont pas faits comme nous. L'année suivante, aux 1000 kms 69, ce même Redman donnait son baptême de la piste à la première Porsche 917 "Longue queue", qui, selon ses dires, était, sur ce circuit, une sorte de cauchemar à piloter...
On n'est pas loin du voyage au bout de la nuit...
Louis-Ferdinand C.
Ecrit par : Louis-Ferdinand C. | mercredi, 17 août 2005
J'aime vous lire ,on se croirais vraiment dans le feu de l'action. Cette periode de f1 que je n'ai pas connue (j'ai mis les pieds a Francorchamps pour la premiere fois en 1969) a quelque chose de magique,d'irréel,même si c'était extremement dangereux ;
j'ai pu assister (de loin) a l'accident qui couta la vie a l'infortuné fiancé de "Christine" roger Dubos et également de Hans Peter Joisten, je peux vous dire que ce n'était pas beau a voir...Les accidents font partie de l'histoire d'un circuit de course automobile,et la sécurité d'alors n'avait que tres peu de rapports avec ce que l'on voit maintenant
Ecrit par : phil | lundi, 17 octobre 2005
Tout talentueusement tenu que soit ce blog, Phil, son impact serait diminué s'il n'était soutenu par ses commentateurs géniaux, dont certains, comme celui auquel vous faites suite, hissent cet excercice au rang des beaux-arts.
Ecrit par : Mémoire des stands | mardi, 18 octobre 2005
Et pourtant, je n'ai pas eu le prix Goncourt...
Quoi qu'il en soit, grâces soient rendues à MDS pour cet hommage à ses commentateurs, qui, s'il est manifestement excessif en ce qui concerne ma modeste personne, n'en est pas moins rassurant.
Ayant beaucoup souffert, à l'époque où je collaborais épisodiquement à certaine revue professionnelle (extra-automobile) dont le nom n'intéresserait personne, de la crainte de voir le nombre d'abonnés diminuer de manière significative après chacune de mes prestations, je me réjouis de constater que du moins, les quelques lignes que je commets de temps à autre ne portent pas préjudice à l'image de ce site dont on peut dire, sans exagération, qu'il est tenu avec talent.
Celui-ci, finalement, serait-il contagieux ?
Louis-Ferdinand C.
Ecrit par : Louis-Ferdinand C. | mercredi, 19 octobre 2005
Je suis tombé sur ce site un peu par hasard. J'avoue que je commence seulement à découvrir. Visiblement, peu de personne posséde cette perception et cette authenticité de l'époque en question. J'ai assisté en direct au crash de Reggazzoni avec la Dulon Porsche et on ne reconnaissait l'italienne qu'à son rétroviseur Si je le peu, je transmettrai la photo. Je suis ravi de ne jamais avoir assisté aux boucherie précitées ni à d'autres qui ont suivi. J'étais à Stavelot lors des 1000KM de spa 70,71,73,74,75. Et surtout au grand prix de 70. Vous dire que j'ai été soulagé de voir Jacky Ickx Abandonner, ne me fait pas honte(en fait une fuite d'essence faisait désamorcer sa pompe à essence du fait de la force centrifuge. Il reparti pour finir 8ième. ). Et même la fin du grand prix également. Car comme Juim Clark, je n'aurai certainement plus remis les pieds sur un circuit si un drame était arrivé ce jour là.
Ecrit par : Phil baetz | mardi, 29 juillet 2008
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