« La femme de plume | Page d'accueil | Beltoise Angleterre 70 #33/88 »

mercredi, 27 juillet 2005

Vous avez du feu ?

Gordini.jpg

Avant que la loi anti-tabac ne la désigne comme un objet littéralement pornographique, voisin d’une arme à feu ou d’une seringue, la cigarette était un plaisir largement répandu dans la société comme dans les paddocks. Courante était l’image d’un Amédée Gordini tétant une Gauloise avec par exemple à ses côtés Robert Manzon, que le recadrage du document du haut ampute d’un bras prolongé d’une cigarette. On fumait comme des sapeurs, dans cette équipe. A peine moins que les voitures.
Ainsi Maurice Trintignant cédait-il volontiers aux sirènes enfumées ; une photo le montre assis dans sa Ferrari à Aintree en 1957, tirant sur un mégot jusqu’à la corde alors qu’un réservoir plein gît dans son dos

1967. 500 km de Mugello. Un circuit routier de 66 km, genre Targa Florio.
Paul Vestey immobilise sa Ferrari 275 GTB, en panne, au bord de la piste, la ferme à clé et entreprend de rejoindre les stands à pied. Il en est à environ 16 km et le soleil donne. Arrivé au premier virage, il tombe sur David Piper assis à côté de sa Ferrari LM qui a subi un sort identique à la GTB.
"Hello Paul, toi aussi vieille branche ?!" Fait Piper tout en fouillant ses poches à la recherche du briquet qui allumera la pipe qu’il mâchouille déjà.
- Je suppose que tu n’as pas de feu sur toi ?
- Non pas sur moi, répond Vestey, mais retournons à la GTB, il y a un allume-cigare !
Les deux compères rebroussent chemin alors que les voitures en course les frôlent. Doug Nye, qui rapporte cette anecdote, les voit s’échanger l’allume-cigare et s’asseoir à l’ombre d’un olivier, Piper tirant sur sa pipe et Vestey faisant des ronds de fumée... en attendant qu’on vienne les chercher.

Une telle scène – que l’on imagine sur le chevalet de Michael Turner - est impossible aujourd’hui, pour de multiples raisons qui tiennent moins à la nature des circuits ou à l’exacerbation des rivalités qu’à cette évidence : on ne fume plus, du moins plus en public.
Provenant d’Amérique, la pression sociale qui met les fumeurs au niveau de malfaiteurs a nettement clairsemé leurs rangs. Il n’est plus politiquement correct de fumer, et cela concerne tout un chacun, depuis vous et nous jusqu’aux pilotes de course ; pourtant eux projettent une image de rebelle, de non-conformisme, qui pourrait les autoriser à en griller une petite de temps en temps. Et bien non !

medium_bonetto.jpgOn disait dans le temps de certains pilotes, lorsqu’ils avaient la victoire aisée, qu’ils fumaient la pipe . Certains prenaient à la lettre cette expression, comme Masten Gregory, Colin Davis ou Mike Hawthorn, grands machouilleurs de bouffardes. D’autres fumaient vraiment la pipe en course, tel Felice Bonetto au GP d’Allemagne 1952... O tempo O mores

Récemment interrogés par F1 Racing sur ce sujet, les pilotes du XXIe siècle jurent, la main sur le cœur, ignorer tout de la cigarette. Juan Pablo Montoya ne fume qu’une ou deux fois par an, Jarno Trulli jamais, quant à Shinji Nakano, c’était il y a longtemps. Pedro de La Rosa n’allume une cigarette qu’à Noël. Ukyo Katayama est un gros fumeur, lui : il confesse trois ou quatre cigarettes à l’année, "quand je suis stressé. Ainsi à Spa en 1995 lorsque j’étais quatrième et que je suis sorti, j’ai fumé."
Pedro Diniz a essayé une fois et a détesté. Et d’ajouter : "Je ne devrais pas dire cela car je suis sponsorisé par Marlboro !"
La grande hypocrisie de l’époque ; des voitures qui fument mais qui demandent à leurs ouailles de n’y pas céder. Quelqu’un a-t-il du feu chez Ferrari ?

medium_feu_2.jpgParmi les derniers fumeurs « modernes » connus, citons Heinz-Harald Frentzen, Stefan Johansson, Alain Prost, Alessandro Nannini, Chris Amon, James Hunt, Jochen Rindt, comme le montre la merveilleuse image prise par Reiner Schlegelmilch, Patrick Depailler, Elio de Angelis, Joakim Winkelhock, ou encore Kazuyoshi Hoshino.
Sage quand il courait en F1, Emerson Fittipaldi s’affiche volontiers avec un "premium" cubain maintenant qu’il est riche.

Les histoires concernant Keke Rosberg sont légions. On raconte qu’il y avait un trou au sommet de ses casques pour évacuer la fumée de la dernière cigarette allumée juste avant le tour de formation. Il était à ce point accro qu’il tannait McLaren pour qu’un système lui permettant de fumer en course soit mis au point. La première chose qu’il ait extraite du cockpit de la Kaimann pliée lors de la finale du championnat d’Europe de Super Vee en 1974 est le Stetson qui ne le quittait jamais et qui lui servait à remiser ses clopes... Rosberg fume des Gitanes.
Chris Amon avait pris l’habitude d’embarquer un paquet de cigarettes dans sa combinaison en 1969 quand sa Ferrari le laissait en rade une course sur deux...

medium_feu_1.jpgUn portrait de Patrick Depailler sans cigarette au milieu est un faux. Publicité ambulante pour la Seita, Patrick eut un jour, à qui le lui faisait remarquer, cette sentence non dénuée de bon sens, restée fameuse : "Je conduis une voiture de course, je ne cours pas le 10 000 mètres !"

James Hunt était réputé pour ne pas fumer que du tabac, mais c’était ce qu’il consommait en public, en témoigne cette scène à l’arrivée du Grand Prix d’Angleterre 1976 où à sa sortie de voiture il tape d’une cigarette le premier journaliste venu l’interviewer.

Alessandro Nannini, comme James Hunt, pimentait son tabagisme d’éléments « périphériques » tels que la boisson et les femmes, ce qu’on lui reprochait chez Benetton.

Plus savoureux sont les témoignages remontant à l’âge d’or du sport automobile. Les gars y allaient carrément, fumant et buvant avant et après les courses. Certains pendant.
Manfred von Brauchitsch écrit dans son livre [1] que son frère avait l’habitude de l’accueillir à la fin des courses avec une cigarette allumée et un verre de cognac. Un qui fumait et picolait en conduisant, c’était Giovanni Bracco. On dit que son coéquipier lui allumait les cigarettes à la chaîne durant les Mille Milles 1952, que Bracco consommaient entre deux gorgées de brandy ; ensemble détonnant qui propulsa sa Ferrari 250 Sport à la victoire, devant la Mercedes de Karl Kling !
Achille Varzi ne détestait pas non plus en griller une au volant de son Alfa Romeo.

Le mot de la fin, c’est Stirling Moss qui l’introduit. Suffisamment malin pour faire de la pub pour Craven sans toucher au produit, Moss demanda un jour à la fille chargée de lui remettre une coupe si elle fumait après l’amour.
"Je ne sais pas, je n’ai jamais regardé ! " Répondit-elle.

feu.jpg



Amédée Gordini clope au bec
(image extraite du livre Gordini vécu par Robert Manzon, de Pierre Fouquet-Hatevilain, Ed Drivers, Toulouse, 2005, 128 p.)
Jochen Rindt © Reiner Schlegelmilch
Felice Bonetto © http://www.forix.com


[1]
BRAUCHITSCH (Manfred von). - Kampf um Meter und Sekunden. Verlag der Nation, Berlin, 1955

Commentaires

A propos de je fume, tu fumes, il fume, en p.j. une adresse pour y admirer une photos sur laquelle Maurice Trintignant devait s'ennuyer sur le "tourniquet d'angoulême en 1950 au volant d'une Gordini.

URL=http://imageshack.us][IMG]http://img289.imageshack.us/img289/9141/1950gordinitrintignantavecunec.jpg[/IMG][/URL]

Ecrit par : jean-Louis MATHIEU | mercredi, 27 juillet 2005

Quand Colin Chapman introduit le "Gold Leaf" à Jarama, lors du Grand Prix d'Espagne en 1968, Enzo Ferrari avait déclaré que ses voitures ne fûmaient pas, ou alors juste un peu d'huile.

Maurice Trintignant à Angoulême. . . superbe et étonnant!

Ecrit par : Bruno | mercredi, 27 juillet 2005

Merci messieurs de vos contributions moins fumeuses qu'il n'y paraît sur une époque où la fumée d'une cibiche (comme on disait) était le seul danger qu'on courait dans le métro.

Ecrit par : Mémoire des stands | mercredi, 27 juillet 2005

Bruno,

Lors de la victoire de Jeannot Behra à Reims, il est écrit que Mr Amédée, pendant la course, fumait plus que Behra.... c'est dire !

C'est surtout écrire que vu ses tristes finances, Amédée n'attendait vraiement que cela, une victoire, avec le départ en début d'année de la SIMCA en tant que mécène... même si Thédore Pigozzi ne souhaitait pas dans l'immédiat laisser tomber un ex compatriote.

Ecrit par : jean-Louis Mathieu | mercredi, 27 juillet 2005

Je sais que ma question est idiote. Mais est-ce que Dick Seaman, Piers Courage, Joseph Siffert et Roger Williamson fumaient (lorsqu'ils ont été extraits de leur épave respective) ?

Le poseur de questions idiotes

Ecrit par : Le poseur de questions idiotes | lundi, 01 août 2005

Et Bandini à Monaco; Pierre "Levegh", Pierre "Mary", John Woolfe au Mans ?

Ecrit par : Répondeur automatique et idiot | lundi, 01 août 2005

Même si le feu en course automobile a causé beaucoup moins de ravages que celui qui jaillit quotidiennement des briquets par l'effet d'un geste souvent compulsif, il est vrai que la liste de ses victimes demeure impressionnante, et celle que j'ai proposée ne se voulait nullement exhaustive. D'ailleurs je constate avec soulagement que le premier nom auquel j'avais spontanément songé et que j'ai finalement préféré taire n'est pas venu à l'esprit du Répondeur etc.

D'autre part, je ne suis pas certain que Pierre "Levegh" figure au nombre des pilotes victimes du feu. On sait maintenant que son corps, certes mutilé, a été retrouvé dans le fossé séparant la piste des enceintes réservées aux spectateurs et qu'il avait été vraisemblement éjecté lors de l'arrachement du moteur et du train avant de sa voiture. En tout cas, ce qui est sûr est qu'il n'était pas au centre du brasier qui fit rage sur les fascines et dont les multiples clichés sont devenus le symbole de cet effroyable accident.

Le poseur de question idiotes

Ecrit par : Le poseur de questions idiotes | lundi, 01 août 2005

Une autre sur Rosberg : effectivement il fumait des Gitanes, mais forcément sortir le paquet de Goldau dans le stands Marlboro McLaren ça la plantait mal ! Alors il était obligé de planquer ses cigarettes françaises dans les paquets de Marlboro ! Evidemment l'absence de filtre et l'odeur ne trompaient personne, m'enfin l'honneur était sauf pour le cowboy rouge et blanc !

On parle des effets néfastes du tabac sur la santé, mais il faut aussi souligner ses bienfaits sur la santé buccale de nombreux pilotes américains ! En effet, selon une tradition initiée au début du 20e siècle par le légendaire Barney Oldfield, de nombreux pilotes de dirt track américains machouillaient (chiquaient ?) de gros cigares tout au long des courses pour éviter d'avoir la machoire qui claque sur chaque bosse. Et des bosses il y en avait sur les circuits de l'époque ! Au volant de voitures sans (ou quasiment) suspensions ni armotisseurs il fallait bien amortir le choc quelque part !

La tradition perdurera jusque dans les années 60, avant que les voitures, les circuits et finalement les hommes ne changent à jamais. Certains pilotes de F1 moderne auraient dû toutefois s'en inspirer puisque plusieurs d'entre eux, notamment Gerhard Berger, ont parait-il connu de graves problèmes de machoire en fin de carrière, suite aux énormes vibrations encaissées pendant des années...

Toujours chez les américains, le pilote d'Indy Gary Bettenhausen était un fumeur maniaque, et jusqu'à sa dernière participation à la grande classique américaine (1992 ?) on pouvait le voir assis dans sa voiture en attendant son tour pour les qualifications, sanglé, casqué et tirant sur sa clope à travers une pipette passant dans un petit trou au niveau du menton de son casque. Le tout assis sur 50 litres de méthanol, carburant autrement plus combustible que l'essence !

Ecrit par : Frank Verplanken | lundi, 09 avril 2007

Joachim Winkelhock surnommé "Smokin'Joe" ; ça ne s'invente pas.

Ecrit par : Patrick Leonard | lundi, 07 janvier 2008

Ecrire un commentaire