samedi, 02 juillet 2005
Traces de Reims

En juillet 2004, trente-cinq ans après la victoire de François Cevert à Reims en F2, au terme d’un événement qui tint davantage d’une loterie que d’une course et sonna le glas du circuit, nous sommes retourné là-bas pour mettre au jour les traces qui subsistent de ce passé, si toutefois notre monde moderne a bien voulu en laisser.
De la place d’Erlon, en tout cas, il ne reste rien de l’histoire des courses rémoises.Le centre nerveux de Reims, auquel une récente transformation en espace piétonnier a, semblait-il en ce triste dimanche matin où nous l’avons arpenté, ôté toute vie, résonnait du bruit des moteurs chaque année vers le début du mois de juillet. C’était dans les locaux du journal l’Union qu’avaient lieu les vérifications techniques et où s’agglutinaient les badauds venus voir les pilotes. La façade vitrée de l’immeuble est passée à la peinture blanche ; des affichettes indiquent la nouvelle adresse du journal, ailleurs en ville.
Un peu plus bas sur la place se dressait l’hôtel du Lion d’or où descendait le gratin des courses. C’est devenu une galerie commerciale lugubre à laquelle ses promoteurs ont cru bon acheter une conduite historique en lui accrochant un bandeau Lion d’or écrit sur un ignoble plastique rouge. Le Professeur Reimsparing, l’ami historien du sport automobile et spécialiste de Reims (son grand-père était notaire à Gueux), qui nous accompagne, en avalerait presque de rage son parapluie si celui-ci ne servait pas à nous prévenir de la pluie froide de juillet.
Il nous raconte une anecdote qu’il tient de Gérard Crombac et qui témoigne de l’ambiance qui régnait au Lion d’or certains soirs : "Le vendredi ou le samedi soir du GP de l’ACF 1958, à la suite de je ne sais quel pari, quelques pilotes, dont Luigi Musso qui devait se tuer le dimanche, ont hissé la Vespa 400 d’Harry Schell, garée devant l’hôtel, devant la porte de sa chambre, à l’intérieur dudit établissement ! Le directeur avait exigé qu’ils la redescendissent le lendemain."

Alors que nous entrons à La Coupole boire une coupe de "Taittinger", nous avons une pensée recueillie envers les convives qui, dans les années cinquante, osaient s’attabler aux estaminets de la place d’Erlon par certaines soirées chaudes de juillet ; ils risquaient fort de voir s’approcher de leur table un homme blond à nœud papillon dont le jeu favori était de tirer les nappes : Mike Hawthorn dans ses œuvres et dont les frasques rémoises ne s’arrêtaient pas là si l’on en croit les témoins qui croisent dans la région, une, voire plusieurs répliques blondes ayant le visage d’ange du pilote anglais.
Au sortir de Reims nous empruntons le trajet qui menait jadis les concurrents du Lion d’or au circuit, enjambant la Marne et roulant vers l’ouest par la Nationale 31, direction Soissons. Arrivé dans la commune de Champigny, une grosse bâtisse sans charme nous tend son parking battu par les vents ; nul ne s’y arrêterait si l’héritage historique n’en avait fait le musée officieux du circuit de Reims-Gueux : il s’agit de l’auberge de la Garenne, sise à l’extérieur du virage de Thillois et créée en 1951 à l’époque de la transformation du circuit.
Cet établissement allait devenir un haut lieu du circuit de Reims, servant de tribune naturelle et naturellement pris d’assaut au moment des courses.

Philippe Germont, le patron, nous fait les honneurs de cette maison qu’il a rachetée en 2001 et décorée dans l’esprit du lieu : affiches de course, fac-similés et autres reproductions photographiques jusque dans les toilettes.
S’il n’est pas insensible aux dons que Michel lui octroie – une affichette en métal du GP de l’ACF 1960, un menu servi dans l’auberge dans les années cinquante -, il ne le montre pas et l’addition (166 € pour deux) indique que le commerçant l’emporte chez lui sur le conservateur [1] .
Il évoque l’association [2] qui s’est créée en 2003, le Club des amis du circuit de Gueux , qui se dédie à la sauvegarde et à la préservation de ce qu’il reste des ruines, et dont il est le trésorier ("Le travail de rénovation n’est pas simple, ainsi par exemple il faut demander l’autorisation aux marques pour avoir le droit de restaurer leurs logos. Nombre d’entre elles en ont changé et ne désirent plus communiquer sur l’ancien. Pour BP, il n’y a pas eu de problème, ainsi que vous le verrez en allant au circuit").
Le ventre plein mais les bourses plates, nous empruntons le CD 27 qui mène aux installations encore debout, soit deux tribunes sur la gauche et la zone des stands, à droite.
L’orage qui éclate au moment où nous franchissons une ligne de départ virtuelle confère une forte charge dramatique à ce moment que votre serviteur attendait depuis longtemps, depuis toujours. Puis le soleil reparaît, faisant renaître à la vie ces vieilles ruines. Face à nous, le pavillon de chronométrage, dit « pavillon Lambert », a été refait par l’association dont parlait Germont.
Nous nous amusons à retrouver l’angle exact à partir duquel le Pr Reimsparing avait réalisé la photo de la victoire de Jean-Pierre Beltoise en F3 en 1965.


Gardant l’exploration des ruines pour plus tard, nous remontons dans l’auto pour parcourir les différents tracés qui ont formé le circuit. Nous stoppons au niveau de la courbe du Calvaire, appelée ainsi en référence au crucifix qui demeure au croisement de cette route avec celle qui entre dans le village de Gueux.
Cette grande courbe était, selon Stirling Moss qui le raconte dans un ancien numéro de MotorSport, « very demanding », c’est à dire très exigeante, l’une des plus difficiles qu’il dût affronter car il fallait la négocier en dérive des quatre roues avec une visibilité masquée par les blés qui poussent tout autour du circuit.
Moss pense qu’il aurait pu la passer à fond, mais il ne l’a jamais fait. C’est là que Luigi Musso s’est tué en 1958 et c’est là encore que Michel Mathieu a connu sa première émotion automobile : "Lors du GP de l’ACF 1954, j’ai assisté au tête à queue de la Ferrari de Mike Hawthorn dans l’échappatoire. Il avait mis sa voiture volontairement en travers car il savait que de l’huile s’était répandue sur ses pneus arrière et qu’il n’aurait pu passer la courbe. La Squalo s’est immobilisée devant un panneau indicateur face à moi et dès la fin de la course je me suis précipité vers le cockpit pour y lire sur le compteur de vitesse ce chiffre magique qui me fascinait : 300 à l’heure. Hélas, il n’y avait pas de compteur de vitesse !"
Nous pénétrons dans Gueux à une allure sans rapport avec ce qui vient d’être conté. Quand un universitaire raconte à un fonctionnaire des choses qui se sont produites cinquante ans plus tôt, tout se passe tranquillement. A la place du « Familistère » devant lequel passait Herman Lang en 1938, et où, selon les parents du Pr Reimsparing, les pilotes allemands se fournissaient en schnapps, se trouve aujourd’hui le cabinet médical que nous avons immortalisé.A la sortie de ce virage subsiste un mystère dont le Pr nous a souvent entretenu et dont il nous montre maintenant une trace censée le justifier. S’accroupissant devant le sous-bassement de la maison qui fait l’extérieur du virage, il désigne du doigt une marque à peine lisible imprimée sur le ciment. Il prétend que c’est la trace qu’a laissée la Mercedes de Carraciola quand elle est sortie trop large et a tapé cette maison, lors du GP de l’ACF 1939.
Le père du Pr Reimsparing avait assisté à la scène et avait recueilli un peu de l’essence qui s’était écoulée du réservoir crevé. Bricoleur dans l’âme, il avait tenté de l’enflammer, mais en vain. C’était apparemment tout sauf de l’essence qui y avait dans les « Flèches d’argent » d’avant-guerre, ce qui n’avait pourtant pas empêché Dick Seaman de périr brûlé dans sa Mercedes au GP de Belgique, quinze jours avant l’expérience chimique de Monsieur Reimsparing père.S’il s’agit bien de la trace originale de cet accident, vieille de 65 ans, nous avons sûrement affaire à l’un des plus anciens impacts encore visibles d’un accident de course !
Le tour du circuit est impossible de nos jours. Ne subsiste en l’état que la portion de ligne droite qui part du virage de Thillois et va jusqu’à Gueux. La courbe du Calvaire a été émasculée par un rond-point ; le virage de Muizon n’est plus car l’accès à la RN 31 en venant de Gueux a été redessiné. Cette nationale qui était la ligne droite dévalant de Muizon au Thillois, est devenue une route à quatre voies et le virage de Thillois a été revu en rond-point.
Reste la courbe Annie Bousquet que l’on ne peut approcher qu’à pied car des rochers « anti-nomades » ont été placés à l’entrée du CD 26, maintenant condamné. Cette terrible courbe sans nom à laquelle Annie Bousquet a donné le sien en perdant la vie aux 12 heures de Reims 1956, nous a-t-elle fait fantasmer !
En nous recueillant, sous la lumière de l'été humide, le long de ce chemin campagnard déroulant parmi les blés un arrondi d’apparence anodine, il faut un sacré effort d’imagination pour le visualiser de nuit, balayé par les phares des prototypes qui le négociaient en glissade à quelque 250 à l’heure…En 1964, lors des 12 heures, Beltoise y fut ramassé à la petite cuiller en pleine nuit et ne dut la vie sauve qu’à la conscience professionnelle d’un commissaire qui encadra par hasard dans le faisceau de sa lampe de poche, gisant dans les blés, un corps disloqué – le pilote avait été éjecté de sa voiture en feu alors qu’on l’en croyait prisonnier.
Visiter les ruines de Reims-Gueux constitue l’une des plus belles expériences dans le domaine de l’automobile historique. On y remonte le temps, un peu comme lorsqu’on se rend dans les villes-fantômes de l’Ouest américain. A une différence près : là-bas on conserve ; chez nous ça rouille.

Jean-Pierre Beltoise en 1965 © Pr Reimsparing
Hermann Lang en 1938 © Louis Klemantaski
[1] http://restaurant-garenne.com
[2] http://acg.site.voila.fr
19:45 Publié dans Circuit de Reims-Gueux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : circuit de reims-gueux, histoire du sport automobile, amis du circuit de gueux, courbe du calvaire, courbe annie bousquet |




















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