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samedi, 11 juin 2005

Pierre Levegh (1905-1955)

La vie de Pierre Levegh nécessiterait le support d’un livre pour être exposée dans toute sa richesse et sa complexité. Le biographe buterait alors sur le mur noir du destin, du fate, qui a enveloppé celui dont le nom (et d’abord quel est-il vraiment ?) sera éternellement associé à la plus grande catastrophe du sport automobile, même s’il n’en fut qu’un instrument téléguidé.
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Né un an avant la mort de son oncle Alfred Velghe, Pierre Bouillin vivra sa jeunesse dans le culte des exploits de l’aîné, un pionnier du début du siècle dernier qui avait couru les premières épreuves de ville à ville, remportant entre autre un Paris-Ostende en 1899 et un Paris-Toulouse-Paris en 1900 avant de succomber à 33 ans d’une banale angine de poitrine. En son hommage, Bouillin lui empruntera, à partir des 24 heures du Mans 1938, le pseudonyme de Levegh sous lequel l’oncle courait et qu’il avait formé de l’anagramme de son nom.

Grand et bâti en athlète, s’il est un sportif de haut niveau aussi à l’aise en patinage qu’au hockey, son but reste la course automobile ; un rêve inaccessible au modeste mécano d’alors. En assistant aux premières 24 heures du Mans, en 1923, son imagination se cristallise autour des formes allongées des Chenard et Walker victorieuses ; cette course, il faut qu’il la gagne ! Le Mans sera sa vie durant une obsession. Il la paiera au prix fort.
Le garage qu’il parvient à ouvrir lui permet d’acheter une première auto, une Bugatti, à Robert Benoist. Sa manière de conduire est calme mais courageuse aussi ; elle plaît à Anthony Lago, le patron de Talbot, qui met à sa disposition une T150 pour Le Mans en 1938. Il y abandonne ainsi qu’en 1939. Qu’importe, il court au Mans ! Il participe en outre à cette époque à plusieurs Grands Prix, comme celui d’Anvers où il est troisième. La guerre brise alors son élan.

L’après-guerre voit revenir en piste sa vieille Talbot T150 qui figure au nombre des engagées des courses du Bois de Boulogne de septembre 1945 qui marquent la reprise. Troisième au Grand Prix du Salon en 1946, l’auto est remplacée en 1947 par une Delage engagée par l’écurie Gersac. Cette année-là va s’avérer terrible, soufflant le chaud et le froid : à la belle deuxième place du GP de Pau succède un dramatique accident au GP de l’ACF de Lyon, au cours duquel la Maserati qu’il pilote pour l’écurie Naphtra Course (Gersac avait arrêté de courir) sort de la piste et tue plusieurs spectateurs, le blessant lui-même. Un terrible et curieux signe.

medium_marcella49levegh.jpgIl touche enfin en juillet 1948 la Talbot T26C commandée l’année précédente et c’est au GP d’Albi qu’il effectue sa rentrée : il y est neuvième. Levegh va arpenter l’Europe durant les trois ans qui viennent, participant sur ce châssis 110005 à quelque 35 courses dont six GP du championnat du monde des conducteurs de F1. La meilleure place obtenue pendant cette période est la deuxième aux Coupes du Salon 1948.

Si la monoplace l’occupe beaucoup, Pierre n’oublie pas Le Mans. N’ayant pu décrocher un volant correct en 1950, il demande en 1951 à Guy Mairesse de lui prêter sa Talbot dite « monoplace décalée », une auto équipée d’ailes, de phares et de portières. Il réalise avec elle une quatrième place qui demeurera son meilleur classement à l’épreuve mancelle, non sans ressentir la frustration de n’avoir pas eu la latitude de transformer l’engin à sa guise. Il se promet une revanche en 1952, d’autant que le nouveau règlement qui régit le championnat du monde de F1 – abandon des gros moteurs de 4,5 l – en écarte sa Talbot et lui ouvre la liberté de tout miser sur Le Mans, la course qui le hante.

Retournant à Lago sa 110005 devenue obsolète, il récupère une biplace T26GS à laquelle il fait subir une énorme préparation : agrandissement du réservoir d’essence, installation d’un circuit électrique de secours, abaissement au poids minimum par l’emploi d’aluminium. Bref pas moins de 5000 heures de travail et 65 000 francs sont engloutis dans la voiture qui, après l’abandon à mi-course de la Gordini de tête, se retrouve première aux 24 heures du Mans ! Au volant il y a un Levegh, qui tellement excité, a refusé de laisser son coéquipier René Marchand effectuer ses relais…
Lorsque le petit jour se lève, les spectateurs sont tirés de leur hébétude par le speaker qui parle d’un Français conduisant une voiture française, seul depuis le départ. Il va gagner les 24 heures, Levegh ; il devient fou à cette idée. A chaque arrêt Marchand s’avance, fait mine de vouloir monter dans la voiture, est invariablement repoussé par un Levegh qui n’a plus rien d’humain.
La fatigue égare son jugement, colle sur son visage un masque grimaçant qui fait peur, selon les témoignages des journalistes pressés dans son stand. Peu avant la 23e heure, alors que la Talbot totalise quatre tours d’avance sur la Mercedes de Lang et Riess, l’inévitable survient sous la forme d’un boulon de vilebrequin qui lâche : le pilote avait passé la première au lieu de la quatrième !

Effondré, Levegh connaîtra un passage à vide à la mesure de cet espoir déçu, que la presse et l’opinion commentent sans aménité. Malgré tout, une certaine notoriété s’accroche à son nom. Ainsi Charles Deutsch, le constructeur des CD Panhard, offre-t-il ses services pour préparer la T26. Levegh décline, décidé à réintégrer le giron de l’équipe officielle Talbot.

Tout en courant épisodiquement – abandon au Daily Mail Trophy 1952, cinquième à Rouen la même année -, Pierre Levegh axe dorénavant tout sur Le Mans ; il y est huitième en 1953 avec Charles Pozzi et abandonne sur accident en 1954, deux courses disputées sur la bonne vieille T26GS.
medium_levegh_eveque.jpgArrive 1955.
La fin d’une drôle de carrière se dessine pour cet homme qui porte beau ses presque 50 ans et que ses manières onctueuses, son calme, son apparente froideur ainsi que la phonétique de son nom on fait surnommer l’Evêque.
On le retrouve, deux semaines avant la course du Mans, à la cinquième place du Grand Prix d’Albi sur la Ferrari 625 que les bénéfices de son usine de balais et brosses ont financée. Il s’apprête à passer un été tranquille, débarrassé de ses démons sarthois, quand sonne le téléphone : Alfred Neubauer est au bout, et à la clé le baquet d’une des Mercedes 300 SLR que Paul Frère, pressenti mais retenu par Aston Martin, vient de refuser. La chance, si tant est qu’on puisse la repérer là, frappe une dernière fois pour Levegh.medium_1955_accident_mirroir-sport-010.jpg

Le malheureux avait confié à son coéquipier, l’Américain John Fitch, son appréhension avant le départ de ces tragiques 24 h du Mans dont il devait être à la fois acteur et victime : "La piste est trop étroite pour nos voitures très rapides. A chaque fois que je passe devant les stands, je frissonne. De plus je n’aime pas être assis à gauche dans une voiture, cela rend plus difficile la vision des panneaux dans les stands. Un pilote doit se sentir en confiance pour bien conduire, et je ne le suis pas."
Fitch, qui aurait dû relayer Levegh, ne sortira pas indemne de cette catastrophe qui devait lui faire prendre conscience du prix de la vie. Il ne se consacrera plus qu’à la sécurité sur les circuits.

Oublié au cimetière du Père-Lachaise dans un caveau familial que rien ne signale, L’Evêque demeure aujourd’hui une énigme. Un homme qu’on prend souvent pour un autre et qu’on n’évoque pas sans frissons.
Il s’est signalé à la fin du siècle dernier par le biais de son sac de voyage qu’un particulier a acheté par hasard à un brocanteur qui en ignorait tout du contenu.
Le « tas de papiers sans importance » sur lequel le revendeur avait jeté un œil distrait s’est avéré être le concentré de ce qu’avait été la vie de Levegh un demi-siècle auparavant : articles de presse, programmes de courses, laissez-passer, photographies, correspondance, etc.
Par quel cheminement du hasard un tel trésor est-il sorti du patrimoine familial ?


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Pierre Eugène Alfred Bouillin
France
Né à Paris le 22 décembre 1905
Décédé en course aux 24 h du Mans le 11 juin 1955

Fiche technique : http://www.silhouet.com/motorsport/drivers/levegh.html


Portrait
© www.forix.com
Pierre Levegh sur Talbot au GP de Marseille 1949 © Maurice Louche in Les Grand Prix de Provence et de Marseille. Ed. Maurice Louche, 168 p., 60 € (image extraite du site Un Tributo al Chueco (http://www.jmfangio.org)
L’accident © Miroir des sports (image extraite du site de Christophe Bastin, http://chbastin.free.fr/dossiers/1955_accident/1955_accid...)
Tombe de Pierre Levegh © MdS

Commentaires

Bonsoir,

Pouvez-vous m'indiquer,s'il vous plaît,dans quelle division du cimetière du Père Lachaise est enterré Piere Levegh ?

Merci d'avance

Jacques Rivaud

Ecrit par : Rivaud Jacques | jeudi, 10 novembre 2005

Je ne saurais vous dire de tête. A l'entrée il y a un index des tombes qu'il vous faut fouiller, c'est assez compliqué comme recherche, d'autant que le nom de Levegh n'est pas inscrit sur la tombe. Le caveau familial est marqué "Velghe, Strom, Bouillin".
Bon courage...

Ecrit par : Mémoire des stands | jeudi, 10 novembre 2005

Cher "Mds",

Dans cet excellent article vous dites : "Né un an avant la mort de son oncle Alfred Velghe...".
J'ai entrepris de réunir des infos sur les pilotes et les courses dont on parle assez peu couvrant la période 1895 à 1914 et il se trouve que j'ai comme info la date du 28 février 1904 pour le décès d'Alfred Velghe...
Où est l'erreur ?

En tout cas bravo et merci pour "Mémoires des stands", une référence pour moi...

Ecrit par : Dilettante | jeudi, 07 septembre 2006

Bravo pour votre article sur pierre Levegh, je suis la fille du carrossier rené Dugarreau qui a refait toute la carrosserie alu de la Talbot t26 j' i beaucoup de souvenirs photos dans l'usine de mon père. Sauriez vous me dire si cette voiture est dans un musée ou ailleurs, je sais qu'elle appartenait aux collectionneurs Seydoux et Bensoussan et à eté revendue aux enchères en avril 1996. Merci.

Ecrit par : Thomas Danièle | lundi, 09 octobre 2006

En effet "dilettante", tous s'accordent à écrire que la date du décès de Alfred "Levegh" Velghe est le 28 février 1904.
Même su les "WIKI" reprennent parfois des "conneries" il y en a bien un parmi les milliers de lecteurs qui auraient déjà demandé correction.

Je pense que le TTDCB s'est juste pris un bout du pied dans le tapis.

Lire l'étonnante biographie que Maurice Louche lui a consacrée dans le triple ouvrage déjà cité pour la bio de Eugène Chaboud.

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Dites nous Mme Thomas Danièle, plutôt que de conserver les clichés que vous possédez, faites nous en profiter. Ecrivez à MdS qui se fera un plaisir de les poser sur un site afin que la MEMOIRE ne reste pas enfouie.

D'avance MERCI.

Ils

Ecrit par : Jean-Louis Mathieu | lundi, 09 octobre 2006

Mme Thomas Danièle,
si vous avez l'occasion de passer sur Paris lors du prochain salon Rétromobile cette Talbot fera partie des lots proposés par la maison des ventes Christie's lors de sa traditionnelle vente durant le salon...

Thierry

Ecrit par : Thierry | mercredi, 10 janvier 2007

en réponse à Mme Thomas Danièle: après avoir fait des recherches sur mon nom je suis tombée sur mds qui mentionnait le nom de votre père René Dugarreau est donc j'ai entendu parlé car je suis la petite fille d'André Dugarreau je dois avoir hérité des photos de mon grand-père.
j'aimerai pouvoir communiquer avec vous. n'hésitez pas à me contacter.

Ecrit par : dugarreau | mercredi, 06 juin 2007

bonjour
je suis de la famille éloignée Velghe , à un niveau "cousin" proche. Mon grand-pere Henri et mon père Gérard (cousin éloigné du coureur automobile) m'ont toujours parlé de l'accident. Ils sont pourtant toujours passionnés par les 24 heurs du mans, (mon pere, agé de 20 ans pendant l'accident) etait là le jour de l'accident, au Mans. Ils n'ont pas été mis au courant tout de suite.
Je n'ai pas de photos ou d'ecrit. j'ai juste un frisson quand je lis des infos sur l'accident car j'ai appris cela quand j'etais enfant, dans les années 1980. J'ai aujourd'hui 36 ans et j'adore la conduite "sportive", mais je n'ai jamais fait de courses. c'est émouvant.

charlotte F.

Ecrit par : charlotte | vendredi, 24 août 2007

C'est toujours frappant de lire le témoignage d'une personne comme vous,qui est liée sur le plan familial avec l'acteur d'un événement.
Je suppose que vous avez lu les deux livres sortis en 2005 sur l'accident de votre cousin.Je suppose aussi que cette affaire a dû être très difficile à vivre pour votre famille,ce qui explique votre propos.
J'ai maintenant 50 ans et je n'étais donc pas encore né au moment des faits.J'ai lu la première fois un livre sur cet accident à 10 ans en 67 donc et j'avais été très marqué par ce récit.
Il ne faut surtout pas oublier que Pierre Levegh a été la première victime de ce drame alors que dans l'esprit de beaucoup de gens,il est le responsable.Ce qui est loin d'être le cas.
Bien à vous

Ecrit par : Jacques Rivaud | vendredi, 24 août 2007

Bonjour,
Je suis descande de de Pierre Velghe (l'ancien, le Flamand).
Mon père Gérard Ferron fut là en 1955 pendant l'accident (à 21 ans, donc).

merci pour les infos, j'irai voir la tombe.

Si il ya ici des descendant du fameux Pierre Velghe ici, me contacter.

Bien cordialement,

Hélène Ferron.

Ecrit par : Ferron | lundi, 10 décembre 2007

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