lundi, 21 février 2005

Rétromobile 2005. Matra 640, l'auto qui vole #02/10

medium_dsc01654.jpg


Normalement animée à cette heure de la matinée, la nationale 138 qui mène à Tours est calme. Des camionnettes de gendarmerie en barrent l’accès entre le lieu-dit Le Tertre-Rouge et le virage de Mulsanne, quelque 4 km plus loin, transformant pour quelques heures cette voie paisible en ce qui devient la Ligne droite des Hunaudières lors des 24 heures du Mans.

Le 16 avril 1969 est une belle journée.
Des gosses ont profité de ce mercredi pour faufiler leurs vélos à côté d’un transporteur bleu marqué EQUIPE MATRA ELF. Le journal Ouest-France a annoncé que des essais privés auraient lieu sur la route exceptionnellement fermée par arrêté préfectoral. Les mômes n’ont d’yeux que pour cette espèce de grand échalas, déjà chauve malgré ses 27 ans, qui joue avec son casque vert en attendant que la voiture de course qu’ils sont venus voir tourner soit prête.
Une auto anti-conventionnelle, la Matra 640, avec son profilage inhabituel pour l’époque, symbolisé par ses deux dérives arrière. Elle a été dessinée par un aérodynamicien, Robert Choulet, en vue d’une exploitation optimale sur le circuit du Mans, terriblement demandeur au plan de la pénétration dans l’air.
L’auto est quasiment vierge, sinon un galop d’essai sur l’aérodrome de Marigny

10 h 30. Les gars en tenue bleu de France avec un coq rouge brodé dessus font un signe à un homme en imperméable qui grille clope sur clope, Georges Martin, le directeur du service compétition de Matra. Il s’avance vers le grand type chauve, Henri Pescarolo, qu’a rejoint son collègue Johnny Servoz-Gavin. Les deux hommes plaisantent à propos de celui d’entre eux qui assurera le premier essai.
C’est Henri qui s’y colle. Martin lui demande de ne pas trop tirer lors de ce premier contact. Henri est l’homme qui monte chez Matra. L’exploit signé à l’automne dernier sur cette piste, à l’occasion des 24 h du Mans (que nous conterons bientôt), l’a inscrit dans une sorte de légende dont il ne sortira jamais. Henri se relève en outre d’un gros crash à Daytona il y a deux mois : une série de tonneaux à 300 à l’heure en pleine nuit. Pour lui, la routine.

Contact. Bien qu’ils se soient bouché les oreilles des deux mains, les gamins sont impuissants à freiner le viol imposé par le V12 Matra, l’un des plus sons les plus purs en cette fin des années soixante. Il se faufile entre leurs doigts, éclate dans leur estomac en myriades de gouttelettes sonores. Demandez-leur s’ils s’en souviennent encore ! Demandez-vous pourquoi certains aiment la course automobile !

Henri Pescarolo a mis la première. Il ne pousse pas les rapports et met la deux d’emblée. Le paysage commence de se fondre en un fil vert quand il passe la trois. L’auto est instable mais le pilote la tient.
Quatre. Cinq. La Matra 640 franchit le croisement d’avec la départementale 92 à quelque 250 km/h. C’est pas vite.
Soudain le silence. Pesca met un dixième de seconde avant de réaliser qu’il vole. La voiture s’est délestée de l’avant sur une bosse et a décollé comme un avion. Au moment où les roues motrices ont quitté le sol, le moteur a calé. Pescarolo confiera plus tard que cette sensation de silence absolu dans une voiture volant à 200 à l’heure, cassant sur sa trajectoire des arbres et un poteau télégraphique, avant de se fracasser deux cents mètres plus loin en s’enflammant, fut l’une des plus étranges de sa vie.

Il a failli mourir. Colonne vertébrale explosée, brûlé au visage – il en garde les traces encore, il ne mettra que trois mois à remonter dans une voiture de course. De quoi les pilotes sont-ils faits ?
La Matra 640, détruite, ne courra jamais. Elle rejoindra le peloton des voitures maudites. Hantera longtemps l’imaginaire de ceux qui en vécurent l’aventure, et des autres aussi, de ceux qui en Matra, il y a trente ans, cristallisaient leurs rêves.

Deux hommes de cette firme, des anciens, Jean-Paul Humbert et Bernard Balzeau, ont passé ces dix dernières années à la reconstruire, cette 640. Elle était à Rétromobile, belle comme au premier jour. On avait même installé au volant un mannequin surmonté d’un casque vert. Regarder briller les yeux des enfants sur notre photo a ramené des souvenirs à la surface.



Rétromobile 30e édition . Paris-Expo hall 7/2 . 11-20 février 2005
Site officiel : www.retromobile.fr


Matra 640 © MdS

Commentaires

Carlo, vous n'êtes pas sans vous rappeler que R. Choulet avait après cet accident quitté Matra pour Porsche où il avait présidé à la conception des longues queues, ce qui prouve qu'il avait assimilé l'échec de la 640. Il est maintenant chez Toyota, sur le programme F1. Et il n'est plus tout jeune...
Je ne ferai pas l'affront à Dominique Autié (que j'ai accrédité "stands"), qui pour la première fois lit un canard de bagnoles, de préciser que l'acception "longues queues" n'a rien de biologique.

Écrit par : Mémoire des stands | mardi, 22 février 2005

En 1970 ou 1971, j'ai eut l'occassion de rencontrer Robert Choulet qui m'avait raconté les circonstances de l'accident d' Henri Pescarolo. Selon lui cet accident a été provoqué par les parties supérieures des portières qui se situaient au niveau du toit de la voiture et qui se sont décollées sous l'effet aérodynamique du à la vitesse et non comme il l'a été souvent dit à une mauvaise conception de l'avant de la voiture. Il aurait pu être remédié facilement à ce défaut.
Manifestement à l'époque Robert Choulet en voulait beaucoup à Henri Pescarolo d'avoir effectuer ce premier essais à si grande vitesse.
Salutations
Patrick Bourdon p-jl.bourdon@laposte.net

Écrit par : patrick Bourdon | jeudi, 30 juin 2005

Merci, Patrick, de votre témoignage. J'apprends que Choulet tint rigueur à Pesca d'avoir causé l'accident, accident qui a failli lui couter la vie. La presse n'a rien dit à ce sujet.

Écrit par : Mémoire des stands | jeudi, 30 juin 2005

Surfant, surprise de revoir tant d'années après cette voiture que j'ai vraiment pu toucher de mes mains, ayant travaillé au service compétion de 67 à 72.
Cette voiture était pour nous tous mécaniciens un mystère avant de la découvrir enfin.
Ancien motoriste d'Henry Pescarollo (3° place à Monaco), j'ai pu apprécier la qualité du pilote, son sang froid, sa grande gentillesse, toujours à la portée de ses mécaniciens.
Quand nous avions appris sont accident lors de l'essais de la 640, grande fut notre émotion pour l'homme d'abord, puis dans une autre mesure pour la déception d'avoir perdu une possible voiture victorieuse aux 24 heures du Mans.
J'ai une photo de cette voiture que je garde précieusement, parmis les 630 / 650 / 660 et 670.
Meilleurs souvenirs à tout ceux avec qui j'ai pu partager une grande passion.
Didier BERNAYS le 1 décembre 2005

Écrit par : Didier Bernays | jeudi, 01 décembre 2005

Un homme qui a eu entre les mains pendant cinq saisons le ou les V12 Matra est à nos yeux l'équivalent d'un joallier.

Peut-être pourriez-vous répondre à cette question, cher Didier : que s'est-il passé sur les V12 à partir des 1000 km de Dijon 73 pour qu'ils sonnent comme des Cosworth ? Une histoire de soupapes, c'est ça ?

Écrit par : Mémoire des stands | jeudi, 01 décembre 2005

Ayant travaillé à la soufflerie Eiffel (la SERA était au rdc) à la fin des années 70, je confirme le témoignage de M Bourdon sur le propos technique des circonstances de l’accident, tel me l’a également expliqué Robert Choulet.

Pour les amateurs d’image, le pétrolier ELF (merci François Guiter) avait fait réaliser un film
16 mm « Les 48heures du Mans ». On peut y voir l’authentique 640 rouler sur l’aérodrome de Marigny.

Dominique Perruchon

Écrit par : Dominique Perruchon | jeudi, 01 décembre 2005

Avant de quoi, Dr Peloux ?

Écrit par : Mémoire des stands | jeudi, 22 décembre 2005

Bonjour,
Pour répondre à cet inconnu à l'oreille musicale (avec 2 ans de retard!) "pourquoi le V12 MATRA à partir de 1973 sonnait comme un Cosworth!!!" Simplement une question de configuration d'échappements. Le fameux son exceptionnel du V12 avant 73 était du à ses échappements dit "6 dans 1" (Les six tubulures par rangée de cylindres se raccordant dans une sortie unique)
En 73, c'était une série de 2 fois 3 tubulures se raccordant dans 2 sorties.
Quand au joallier, à plusieurs nous en formions une sacrée équipe
Didier Bernays

Écrit par : Didier Bernays | jeudi, 29 novembre 2007

un autre espoir français s'est tué lors d'essais du Mans au volant d'une Matra : le regretté Robby Weber

Écrit par : camille desport | jeudi, 29 novembre 2007

Écrire un commentaire